MOI, LA MILLIARDIÈME PARTIE…
Des spécialistes qui savent compter affirment que le nombre des humains est supérieur à seize cents millions. Au plaisir de refaire ce recensement total, je préfère la douceur de croire. Je ne représente donc pas même la milliardième partie de l’humanité. Autrement dit, la fraction d’humanité que constitue mon cher « moi » commence par les chiffres :
Après ces chiffres, il en vient heureusement d’autres. C’est égal : il y a trop de zéros dans la fraction décimale que j’ai commencé à écrire. Cela me déprime. Je n’avais jamais essayé, jusqu’à ce jour, d’évaluer exactement l’importance du rôle que je joue ici-bas ; quel coup ! Et dire que, pendant des années, je me suis appliqué à propager mes idées pour hâter la venue des Temps Nouveaux ! Il me semblait bien que les effets de ma propagande étaient difficiles à apercevoir. Désormais, mon insuccès ne m’étonnera plus. Ceux qu’il s’agit de remuer sont décidément trop nombreux. Et, après tout, la résistance qu’ils m’opposent n’est-elle pas légitime ? Chacun de mes semblables n’a-t-il pas, comme moi, des goûts, des croyances et des principes à défendre ?
Mais, que dis-je ? J’ai commis, tout à l’heure, une erreur grossière en exprimant ma valeur personnelle par un chiffre. Tous les représentants de la race humaine ne sont pas des unités équivalentes. Ceux qui ont fait le recensement de la population du globe ont compté toutes les têtes sans se soucier de ce qu’elles contiennent. Ils ont pris au sérieux d’informes moutards qui ne savent pas encore dire : ba-bé-bi-bo-bu. Moi, je sais dire : ba-bé-bi-bo-bu, à la perfection, dans un sens et dans l’autre. On a aussi fait figurer, dans le grand total, les macaques parfumés, les nègres, les pachas gélatineux et assoupis, les marchands de cacahouètes, les culs-de-jatte à roulette, les joueurs de loto, les forçats, les aliénés, les vieilles duchesses fardées et inutiles, les empereurs en fuite, la femme à barbe, les pédants, mon insupportable valet de chambre, et ces affreux industriels qui fabriquent de l’huile de noix avec des hannetons. Et j’en passe que, par politesse, je ne veux pas nommer. J’ai été noyé parmi ces pitoyables unités. Or, moi, j’ai des diplômes ; j’écris dans les journaux et mes discours sont reproduits à trente-six mille exemplaires. Bref, je suis un de ceux qui éclairent la Conscience moderne. En ne m’accordant pas plus d’importance qu’à l’un des bipèdes susnommés, serait-on équitable ?
Ne me dites pas qu’il y a par contre, sur la terre, des hommes dont l’utilité est beaucoup moins hypothétique que la mienne. Ne me dites pas qu’on se passerait moins facilement du paysan, du boulanger, du mineur et de quelques autres travailleurs silencieux que de moi. Dites-moi tout ce que vous voudrez, mais pas ça : car je recommencerais à croire que je ne représente pas même la milliardième partie de l’humanité ; et cette pensée me serait funeste. Si je ne me faisais pas une idée exagérée de ma valeur, de mon importance et de mes « droits », je serais démoralisé.
Durant ces dernières années, on a beaucoup parlé de l’impérialisme. Remarquons, à ce propos, que chacun de nous est un impérialiste qui, plus ou moins timidement, plus ou moins habilement, plus ou moins brutalement, essaie d’étendre sa zone d’influence dans le monde. Seuls les procédés diffèrent d’un individu à l’autre. Il y a celui qui cogne. Et il y a l’être faible et pacifique qui, par son sourire ou par ses discours conciliants, s’efforce de désarmer l’adversaire.
Soyons équitables ; mais ne le soyons pas trop. Sachons, par moments, ignorer les « droits » des autres. En renonçant complètement à notre impérialisme organique, à notre « égoïsme sacré », nous renoncerions du même coup à la lutte et à la vie.
Quand ma dernière heure sera venue, je serai juste ; je n’aurai plus aucune ambition ; je me ferai une idée exacte de mon importance et je consentirai même, si l’on guide ma main tremblante, à ajouter quelques zéros à ceux qui, dans « ma » fraction décimale, précèdent le premier chiffre significatif.