LES DISCOURS
Pour Briscard, le jour de gloire était arrivé. À neuf heures et demie du matin, devait commencer la cérémonie qu’on avait organisée en son honneur. Car, depuis quarante ans, ce savant illustre enseignait la Statistique intégrale et comparée aux étudiants de notre Faculté de droit.
Briscard avait des admirateurs dans le monde entier, et ses concitoyens les moins cultivés connaissaient son nom. À neuf heures et quart, la grande salle du théâtre, qu’on avait louée pour la circonstance, était déjà pleine d’invités. Tout le Lausanne-qui-pense était là. Je m’étais installé dans le fond, aux pourtours de face, contre le mur, à côté de la porte de l’évasion. On ne sait jamais ce qui peut arriver. Instruit par l’expérience, j’avais mis dans mes poches trois sandwiches (veau, jambon, beurre et moutarde) et une demi-bouteille de Porto.
Le grand homme fut accueilli par de longues acclamations. Il avait l’air de trouver ça tout naturel. J’aurais voulu qu’il laissât voir un peu d’émotion. « Peut-être sera-t-il ému lorsqu’il prendra la parole, me dis-je. Attendons. » M. le conseiller d’État parla le premier. Son discours, qui ne dura que dix-huit minutes, fit une très bonne impression sur le public. Comme les derniers applaudissements crépitaient encore, ma voisine se tourna vers moi et, avec un fort accent méridional, elle me demanda : « Est-ce que, maintenant, Monsieur Briscardo va répondre ? » Je lui répondis : « Madame, dans notre pays, on n’est pas si pressé que ça. Si vous venez de loin, vous en aurez pour votre argent. » Et je songeai : « Pauvre enfant ! Pourvu qu’elle ait bien déjeuné ! »
Le second discours, plus long, fut prononcé par le représentant de la Municipalité, qui fut obligé de répéter ce qu’avait dit son prédécesseur. Ayant été très attentif, je me sentais capable de faire une conférence d’un quart d’heure sur notre Briscard national. Cette habitude de dire deux fois la même chose a décidément du bon. Malheureusement, ce fut le recteur de l’Université qui parla à ma place. Il lui suffit d’une demi-heure pour nous rappeler tout ce qu’avaient dit les deux premiers orateurs. Quand vint le tour du doyen de la Faculté de droit, j’attaquai mon premier sandwich. Mon Porto était admirable. Le délégué de l’Université de Genève, qui n’avait pas été averti, employa quelques expressions dont les autres s’étaient déjà servis. Son discours fut d’ailleurs excellent ; mais je ne m’en aperçus que le lendemain, en le lisant ; car, à partir du cinquième, les discours se suivent et se ressemblent.
Je mangeai mon second sandwich pendant que d’autres messieurs disaient des paroles monotones. Briscard, confortablement assis à côté du recteur, avait l’air très satisfait. Il aurait voulu que cela durât toujours. Chacun des orateurs me rappelait que la statistique est une « science aride », ce qui m’obligeait à avaler de fréquentes gorgées de Porto.
Il était midi et demi. Quelques invités s’en allaient timidement. Je n’entendais plus les discours que par lambeaux. « … L’Université de Lisbonne n’a pas voulu laisser passer ce jour… » Pourquoi ne veut-elle pas le laisser passer ? Dût-il y mettre vingt-quatre heures, ce jour passera, comme les autres. « … Permettez-moi de faire un peu de statistique… » Je permets, car il me reste un sandwich. On parla encore au nom du « Chœur d’hommes », dont Briscard avait fait partie autrefois ; au nom des Anciens collégiens ; au nom de Stockholm, de Paris, d’Oxford et de Vuitebœuf. C’est à Vuitebœuf que Briscard est né. Car il arrive qu’un grand homme sorte d’un petit trou. Le syndic de la charmante localité était tellement ému qu’après avoir dit : « La population vuitebovine tout entière revendique l’un des siens… », il ne put pas continuer. Ça suffit ! À qui le tour de ces messieurs ?
Sous la banquette de ma voisine, il y avait une petite mare. C’était, paraît-il, une doctoresse de Montevideo qui voulait absolument entendre la réponse de notre grand Briscardeau. Mon voisin de gauche me dit : « Il y en a déjà eu quatorze. »
Les bancs du fond se vidaient ; il était deux heures douze. Briscard venait de sortir un gros manuscrit de sa poche. Le recteur s’avança jusque sur le bord de la scène et dit : « Comme il est déjà tard, Monsieur le délégué de Montevideo renonce à… » Tonnerre d’applaudissements. Tout le monde se lève. On s’en va. « Encore un peu de patience, Mesdames et Messieurs. Celui que nous fêtons aujourd’hui voudrait vous remercier… » Il n’y a pas de quoi ! Il n’y a pas de quoi ! Les strapontins et les portes se mettent à claquer rageusement. Un bruit infernal se fait dans les couloirs : c’est la Bête humaine qui va manger.
Dans le vestiaire, il y avait trois femmes évanouies à qui l’on faisait respirer des sels. Des bouches innombrables laissaient échapper le mot suprême qui exprime la lassitude des âmes saturées. Ce jour-là nous fondâmes, quelques amis et moi, la ligue des P.P.D.D.D., dont la formule explicite est : « Pas plus de douze discours » à la queue leu leu.