L’UTILISATION DES VIEILLARDS
Dans les pays chrétiens, en l’année 1918 de l’ère chrétienne, on peut encore voir, au bord des routes, de loin en loin, des vieillards qui, du matin au soir, cassent des cailloux. Ils sont payés « au mètre cube », et non pas « à l’heure », car la paresse humaine n’est pas un mythe.
Je ne suis pas le fanatique de la fraternité. Je suis l’un des quatre-vingt-treize moralistes lausannois qui, si l’on insistait un peu, consentiraient à faire partie de la classe brillante des oisifs. Autrement dit, ma Conscience, que j’ai souvent rabrouée avec vivacité, ne me fait plus sentir ses picotements avertisseurs lorsque je néglige trop longtemps mes devoirs envers mes frères. Mais elle continue à me surveiller, et je ne puis éviter le Regard de son Œil goguenard lorsque, pour justifier les privilèges dont je jouis dans la société, j’allègue mes mérites. Je ne suis jamais parvenu à lui faire prendre mes mérites au sérieux. Et, l’autre jour, en passant, dans la voiture du baron Frasques, devant un vieux casseur de cailloux qui avait très chaud, j’ai éprouvé un léger malaise : l’Œil me regardait.
Ma conscience aurait dû me laisser tranquille, car, en ce moment-là, je travaillais : j’enseignais l’anglais à un baron riche, athlétique et obtus. Peut-être voulait-elle attirer mon attention sur le fait que la collectivité à laquelle j’appartiens est peu généreuse envers ceux qui, dès l’âge de quinze ans, pendant un demi-siècle, ont fait pour elles toutes les vilaines besognes.
Ici, j’entends les objections des gens raisonnables. Ils disent : « Celui qui, à l’âge de soixante-cinq ans, en est réduit à casser des cailloux au bord de la route, n’a sûrement pas vécu comme il aurait dû vivre. Il a été imprévoyant. Si, dès l’âge de vingt, il avait économisé deux francs par jour et qu’il eût placé, à intérêts composés, au quatre pour-cent, à la fin de chaque année, les 730 francs mis de côté (nous ne tenons pas compte des années bissextiles), il posséderait, quand pour lui sonnerait la soixantaine, la jolie somme de 69 342 francs 70 centimes. Mais il n’a pas voulu renoncer à son tabac, ni à sa chopine. Le samedi soir, il allait voir le Cinéma. Et il a commis sûrement encore bien d’autres fautes. Il savait pourtant bien que la vieillesse viendrait. »
Voilà comment parlent les Justes, qui veulent que le vice soit puni et la vertu récompensée. Mais, moi, je n’ai pas le droit d’être sévère pour les vieux casseurs de cailloux ; car je suis aussi de ceux qui n’ont pas vécu comme ils auraient dû vivre. Je dirai même que j’ai de l’estime pour l’homme qui, à soixante-cinq ans, est encore capable de casser des pierres, sept ou huit heures par jour. Car celui-là a résisté à bien des tentations et remporté bien des victoires. Puissions-nous tous « tenir » aussi longtemps que lui !
Et puis, il faut tout prévoir : le petit-fils du fils de cet homme fera peut-être un beau cadeau à l’humanité. La collectivité ne peut pas calculer avec exactitude ce qu’elle doit à l’un de ses membres qui a travaillé cinquante ans de suite. Elle s’expose donc à le voler en lésinant trop sur son salaire. Le plus sûr moyen d’être juste, c’est d’être généreux.
La société moderne, si prodigue et si luxueuse à certains égards, montre encore une mesquinerie honteuse dans la manière dont elle utilise « les restes ». Sommes-nous décidément trop pauvres pour permettre aux vieillards de se reposer avant le moment où ils seront « vidés de toute substance exploitable », comme dit Léon Frapié ?
La peine quotidienne des hommes sera moins amère quand chacun d’eux pourra espérer quelques années de tranquille vieillesse pour contempler le merveilleux décor de la vie.
Puissé-je ainsi m’asseoir au faîte de mes jours
Et contempler la vie, exempte enfin d’épreuves,
Comme du haut des monts on voit les grands détours
Et les plis tourmentés des routes et des fleuves.