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Classiquesen Ligne

UN MONDE COMPLIQUÉ

Il y a dix mille ans, au temps de nos ancêtres préhistoriques, on ne voyait pas, comme aujourd’hui, derrière les vitrines des librairies, des livres intitulés : Ce que toute femme de quarante-cinq ans devrait savoir. Cela ne tient pas seulement au fait qu’il n’existait alors ni livres ni librairies. Mais, bien avant l’âge de quarante-cinq ans, les sauvages dont je parle, dames et messieurs, savaient tout ce qu’ils devaient savoir : rien de plus, rien de moins.

Les ethnologistes se font peut-être de l’homme primitif une idée différente de la mienne. Cela m’est absolument égal. Que chacun fasse son métier et les vaches seront bien gardées.

Je dis donc que, très jeune, le sauvage allait déjà à la chasse et à la pêche. Un flair admirable lui permettait de distinguer les champignons vénéneux des champignons comestibles et les bêtes dangereuses des bêtes inoffensives. Pour lui, tout bipède humain portant un vêtement différent du costume national – trois plumes de coq, un caleçon de bain et un collier de corail – était un étranger et, par conséquent, un ennemi. Lorsqu’il en voyait apparaître un, il entendait la voix claire de sa conscience qui lui disait : « Tu peux tuer cet homme avec tranquillité. » À l’âge de quinze ans, il était capable de fabriquer lui-même ses armes et de réparer son caleçon de bain.

Durant toute sa vie, il avait une morale simple et facile à pratiquer : agir conformément à la coutume des aïeux. Ceux au milieu desquels il vivait étaient vraiment ses semblables, car ils faisaient tous la même chose que lui. Enfin, quand il partait pour la guerre, il savait pourquoi : l’ennemi héréditaire avait volé une femme de la tribu, ou, peut-être, chipé au Sorcier son os de gigot rituel.

Donc, en ces temps reculés, l’homme jouissait d’une excellente santé intellectuelle ; il connaissait la paix de l’âme ; il comprenait tout, pour cette simple raison qu’il ne se posait pas de problèmes inutiles.

Aujourd’hui, l’humanité, prise dans son ensemble, est beaucoup plus riche, matériellement et intellectuellement, qu’il y a 10 000 ans. Mais à cause de cela, l’individu vit dans un monde très compliqué auquel il ne comprend pas grand-chose. Parce qu’on lui a enseigné trop de règles, parce qu’il a trop de notions, il est devenu hésitant : il a l’embarras du choix. Et puis, son intelligence ne lui permet plus de résoudre les questions qui, pour lui, sont les plus importantes. Il doit constamment s’adresser à des spécialistes qui, s’il y met le prix, lui procureront ce dont il a besoin. Il est incapable de fabriquer lui-même son revolver, son piano, ses chaussettes et ses macaronis. Il ne sait plus réparer son caleçon de bain ; et il doit apporter sa tête à un coiffeur pour que celui-ci la lui lave. En se promenant, il voit dans les devantures des magasins des instruments étranges dont il ne connaît ni le nom, ni le mode d’emploi. Les membres de sa tribu se livrent à des travaux dont il ne peut pas se faire la moindre idée. Chaque jour, il entend parler du cours de la Bourse, de la politique étrangère, de la démocratie, de l’électricité ; et il est à peine assez intelligent pour reconnaître que tout cela est bien obscur. L’uniformité des costumes le trompe ; et il lui arrive d’aimer autant un homme de la tribu voisine que ses compatriotes. Et puis, quand la guerre éclate, c’est pour des raisons que les spécialistes de la diplomatie n’expliquent pas clairement à ceux qui vont mourir.

On veut que les écoliers connaissent toutes les idées morales qui circulent dans le monde depuis deux mille ans. Et ils constateront peut-être, un jour, devant les tribunaux, qu’ils s’étaient toujours trompés dans leur manière de concevoir l’honnêteté et la justice.

Nous sommes plus ignorants que les sauvages d’il y a dix mille ans. Mais cela ne nous gêne pas, car dans toutes nos démarches nous suivons des chemins bordés de nombreux poteaux indicateurs. Et puis, nous sommes satisfaits, car nous savons faire des phrases sur toutes choses.