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Classiquesen Ligne

UNE PAUVRE FEMME

Dans le discours que le ministre Orlando a adressé à la population romaine, le 26 avril [1919], il y a un passage qui produit encore sur moi une impression profonde, et que voici :

 

« À la frontière, une pauvre femme en deuil, ayant perdu un de ses fils à la guerre et en ayant un autre à l’armée, m’a dit : “Je suis avec vous.” »

 

Je n’ai jamais beaucoup réfléchi aux « droits historiques » que l’Italie peut avoir sur la côte dalmate. Les hommes d’État de la péninsule sont infiniment mieux renseignés que moi là-dessus. Je suis, d’ailleurs un esprit respectueux ; et je crois tout ce que disent les bons livres, ceux qui sont garantis par le gouvernement. Par exemple, je n’élève pas mon pacifisme à la hauteur d’un principe. Je sais qu’il est, chez moi, le signe d’une tare physiologique. Car j’ai vécu autrefois à Capoue, ville tiède et parfumée, où j’ai perdu les vertus martiales que je tenais de mes aïeux. Puisque les écrivains officiels de tous les pays affirment que la gloire militaire a seule le pouvoir de donner à un peuple le sentiment de sa grandeur et un peu de dignité, je les crois. Mais je pense à cette pauvre femme qui a perdu un de ses enfants à la guerre, et qui s’expose à en perdre un second. Sait-elle bien où est la côte dalmate ? Cela n’est pas sûr. Il n’est pas certain qu’elle se fasse une idée très claire des intérêts vitaux de l’Italie. Ce qu’elle peut savoir du glorieux passé de la patrie et des devoirs actuels du gouvernement lui a été appris par des pédagogues et des journalistes. Mais il y a une chose à laquelle elle doit croire avec plus de force qu’à la lumière du jour. Elle ne peut pas douter du bonheur immense qu’une mère éprouve en serrant dans ses bras son enfant qui a échappé à la mort.

Les femmes oublient décidément trop que leur tâche, différente de celle des hommes, est aussi noble que la leur. L’éducation « nationale » fait des progrès inquiétants. Que seront les mères, lorsque l’amour maternel ne sera plus leur instinct le plus profond ? Faudra-t-il bientôt recommencer à leur enseigner « l’égoïsme sacré » ?