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Classiquesen Ligne

LA VOLONTÉ DES PEUPLES

Je ne veux rien dire de subversif. J’ai à un trop haut degré le sentiment de mon ignorance pour oser critiquer les décisions des hommes d’État qui sont en train de remettre un peu d’ordre dans le monde. (Ça avance lentement, mais, paraît-il, ça avance.) C’est pourquoi, l’autre jour, j’ai fait taire la protestation de mon faible cœur après avoir lu, sur l’abdomen d’un vendeur de journaux, ces mots catégoriques : « Le service militaire obligatoire sera maintenu en Europe. »

On nous avait dit que la victoire du Droit sur la Force permettrait le désarmement universel. Mais, quand je songe à mes ennemis héréditaires : mon chef de bureau, mon valet de chambre, ma cuisinière et le chien de mon voisin, quand je songe à tout ce qui menace les êtres pacifiques, je comprends qu’il est bien imprudent de désarmer. J’obéirai donc avec un profond respect aux plénipotentiaires qui ont pour tâche de ramener les peuples égarés dans la voie du Progrès. Mais il y a une remarque que je tiens à faire. Les spécialistes qui, « dans le sein des commissions », préparent le bonheur de l’humanité, n’ont pas tenu à connaître nos timides desiderata. J’ai consulté ma lingère, mon facteur, le professeur de flûte de mon fils, mon marchand de bois, mon pharmacien, mon pédicure et l’Homme du gaz : aucun de ces « intéressés » n’avait reçu un questionnaire à remplir, aucun d’eux n’avait été appelé au téléphone par M. Clemenceau. J’ai prié mes amis de faire dans leur entourage la même enquête ; et tous ont obtenu la même réponse négative.

Ainsi, la question de savoir si les peuples doivent recommencer à faire des grands préparatifs en vue des guerres futures a été tranchée par une douzaine et demie de législateurs mondiaux qui ont cru devoir négliger les vœux des êtres sentimentaux dont se composent les foules. Mais nous pouvons avoir confiance en eux, car, comme dit Courteline : « Ce ne sont pas des hommes, ce sont des Messieurs. »