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Classiquesen Ligne

LES CONVENANCES

Musset nous a dit : « À quoi rêvent les jeunes filles. » S’il avait pu lire, comme je le fais chaque semaine, le journal intitulé : La Mode, ses idées eussent été très différentes.

Il y a, dans ce périodique, une place réservée à la correspondance. Les abonnées en profitent pour se demander les unes aux autres les renseignements dont elles ont besoin. Je lis régulièrement ces Questions et ces Réponses ; et je pleure.

Dans le numéro du 6 octobre 1918 ; j’ai trouvé ceci :

 

« Une jeune fille de dix-neuf ans et laide peut-elle se permettre une voilette ?

Pro patria »

 

Mademoiselle, quand on s’appelle « Pro patria » et qu’on est laide, on se fait soldat. Si vous mettiez une voilette, vous vous exposeriez à tromper indignement le poète qui, le soir, rôde dans les rues sombres à la recherche de « la belle inconnue ».

Mariette-Aimée, qui a vingt ans, est embarrassée par ce problème :

 

« Comment doit-elle recevoir la mère de son fiancé, qu’elle verra pour la première fois, celle-ci venant chez elle à la suite d’un très long voyage ? »

 

L’énoncé de ce problème manque de précision. Mariette-Aimée aime-t-elle son fiancé, ou bien, désabusée, espère-t-elle que la rupture se fera à temps, et facilement ? On n’accueillera évidemment pas la Belle-mère dans un cas comme dans l’autre. Et puis, quel voyage a-t-elle fait, cette dame ? Revient-elle du Dahomey où elle a évangélisé des négresses stupides ? Ou bien a-t-elle fait un séjour à Monte-Carlo où elle a gagné beaucoup d’argent ? Il serait bon aussi de savoir si elle est très bête. Si elle est asthmatique, il faudra éviter les plaisanteries idiotes sur l’asthme de Suez, qui fut moins persistant que l’asthme de Panama. Etc., etc.

« Sourire d’Avril » réclame quelques éclaircissements :

1° De quelle manière emploie-t-on l’eau de noyer pour la chevelure ?

2° Quel est le vrai bonheur ? Doit-on espérer de la vie autre chose que tristesse et douleur ? Etc.

Vous avez l’air de croire, cher Sourire d’Avril qu’il y a là deux questions distinctes. Qui vous dit que l’emploi quotidien, et ininterrompu, de l’eau de noyés ne constitue pas le vrai bonheur ? Mais je veux être sérieux. Sachez donc, mon enfant, que dans la vie, entre les repas, il n’y a que tristesse, douleur, cors aux pieds, attente, lecture de La Mode et découragement.

(Pour ne pas être qualifié de menteur, je dois dire que les questions relatives à la belle-mère, à l’eau de noyés et au bonheur se trouvent dans le numéro du 27 octobre 1918.)

Dans le numéro du 6 octobre, je relève encore cette phrase lapidaire :

 

« Est-il convenable de passer la soirée sur un divan avec son fiancé ? »

 

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce divan. Mais je dois être bref. Je me contenterai donc de transmettre à la jeune personne perplexe l’avis de la baronne Staffe qui, dans son ouvrage classique sur les Mauvaises manières, a traité le cas du divan, qu’elle distingue, d’ailleurs, de celui du canapé. Oui, Mademoiselle, vous pouvez rester ensemble, toute la soirée sur votre divan. Mais il faut qu’une distance d’un mètre et quart vous sépare ; que votre fiancé ait constamment les mains posées sur les genoux et qu’il soit tourné de manière que vous le voyiez de profil. De plus, vous ne devez parler avec lui que de bonnes œuvres, de géographie et de colonisation. Enfin, la baronne (je ne sais pourquoi) exige qu’il y ait, au-dessus de son divan, une sonnette d’alarme…

… Triste ! Triste ! Ces jeunes personnes si convenables me dégoûtent. Elles n’osent dire aucune parole, elles n’osent faire aucun geste sans se demander préalablement : « Est-ce que ça se fait ? »

N’ont-elles donc aucune spontanéité ? Aucune sincérité ? Leur cœur n’est-il qu’un cataplasme froid ? Si elles avaient un peu de noblesse dans l’âme, elles oseraient dire, dans certains cas : « Du moment que je le fais, ça se fait. »

Je ne dois pas m’étonner si, pour ces jeunes filles très « comme il faut », le monde et ses usages ont plus de prestige que pour moi. Mais ces malheureuses se trompent en croyant que leur journal leur fournira des recettes pour toutes les circonstances de la vie.

Hélas ! l’importance de la pédagogie et de la morale, dans la formation des générations nouvelles, augmente sans cesse. Et je vois, avec désespoir, venir le temps où chaque individu réglera le tic-tac de son cœur sur celui de la grande Horloge moralo-socialo-nationalo-mystico-officielle.

(Et dire que Mademoiselle T. ira raconter que j’approuve toutes les inconvenances !)