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Classiquesen Ligne

RICHARD CŒUR-DE-LION

J’ai reçu dernièrement, en rêve, une visite bien imprévue. Un inconnu s’est dressé tout à coup devant moi et m’a dit avec simplicité :

– Je suis Richard Cœur-de-Lion.

Je l’ai sans doute regardé avec un peu d’effarement, car il a ajouté au bout de trois secondes :

– Ça a l’air de vous étonner. Vous trouvez peut-être que mon nom glorieux contraste violemment avec ma physionomie de bourgeois bouffi et froussard ?

– Je n’osais pas vous le dire.

– Ô naïf Balthasar ! N’avez-vous donc pas perdu votre crédulité de collégien ? Sachez que les surnoms héroïques portés par quelques grands personnages de l’Histoire ne prouvent rien du tout. Je n’ai jamais eu un cœur de lion. D’ailleurs, soit dit en passant, qui sait si la réputation des lions eux-mêmes n’est pas surfaite ? Ils ne doivent peut-être leur prestige qu’à leur belle crinière et à leurs rugissements profonds. Quant à moi, j’ai toujours eu un faible cœur humain, dans le genre du vôtre. En face du danger, je me disais, in petto : « Je voudrais être assis à l’ombre des forêts. » Mais il y a des cas où il est impossible de reculer. Dans ces cas-là, on se montre courageux, car il serait imprudent de laisser voir qu’on a peur. Un jour, en Palestine, mon cheval s’est emballé et il est parti, ventre à terre, vers un groupe de vingt Sarrasins qui s’apprêtaient à nous barrer le chemin, à mes compagnons et à moi. Ah ! ce fut un vilain moment. Je me disais : « Je suis fichu ! » Mais il n’y avait pas à hésiter. En approchant de l’ennemi, je fis avec ma grande épée des gestes terribles qui inquiétèrent les mécréants. Ils jugèrent bon de se sauver. Cela ranima mon courage et j’en exterminai trois ou quatre avec entrain.

Dans d’autres circonstances, mon attitude fut beaucoup moins martiale. Mais la postérité ne le saura jamais. Les témoins de notre vie ne sont heureusement pas tous des historiens. Quand, après beaucoup de mésaventures, je pus revenir en Angleterre, je racontai mes actions d’éclat au scribe qui, depuis quelques années, écrivait l’histoire de ma famille. C’était un serviteur dévoué à qui je donnais assez souvent quelques pièces d’or. C’est lui qui imagina ce nom : « Cœur-de-Lion ». Je voulus d’abord protester ; mais ce pince-sans-rire me fit comprendre que j’avais des devoirs envers la Postérité.

Si j’avais été mieux renseigné, j’aurais résisté aux amis qui m’entraînèrent avec eux dans leur fameuse Croisade. Car mes vrais goûts me portent à faire bombance avec de joyeux compagnons, et non pas à mener une existence de héros.

Ici, j’interrompis Richard Ier, et je lui dis :

– Cher Monsieur Cœur-d’Homme, pourquoi vous appliquez-vous à gâter les belles images que mon maître d’histoire a mises autrefois dans mon esprit ?

– Balthasar, vous ne comprenez pas mon intention. Je ne tiens pas à dénigrer l’humanité. J’ai connu sur la terre de très bons garçons. Si je prétends qu’on a exagéré mes vertus, je me hâte d’ajouter qu’on a exagéré aussi les vices de quelques autres monarques. Le public porte sur les grands personnages historiques des jugements beaucoup trop simples. J’ai fait, par exemple, la connaissance de Néron. Eh bien ! croyez-moi : ce n’est pas du tout un homme qui, du matin au soir, nourrit des desseins infâmes. Il est philosophe et il m’a expliqué son cas avec perspicacité. Mais l’École l’a jugé définitivement. Il n’y a plus rien à faire. Quand un mensonge a été bien lancé, il est impossible, quelques siècles plus tard, de le retirer de la circulation.

Quelques historiens de votre époque sont des esprits scrupuleux et enclins au doute scientifique. Ils réussissent parfois à vous mettre en garde contre de vénérables blagues. Mais leur tâche est très difficile. À l’ordinaire, ils doivent se contenter des témoignages de leurs prédécesseurs, qui ne valaient guère mieux que mon scribe flagorneur. Les hommes illustres ont commis de bonnes et de mauvaises actions qui n’ont laissé aucune trace à la surface du globe.

Reconnaissez-le, Balthasar : vous avez vu, durant cette dernière guerre, de pieux mensonges se former. Trois mois après le début des hostilités, un académicien tirait déjà des événements les « Leçons de la guerre » ; et des ignorants innombrables ont affirmé énergiquement, dans des broches et dans des livres, des choses peu sûres. Il faudra, plus tard, un travail formidable pour mettre un peu de lumière là-dedans. Pouvez-vous, Balthasar, me dire quelque chose de précis sur le père de votre grand-père ?

– Absolument rien !

– Je m’en doutais. Eh bien ! sachez que vous ne connaîtrez jamais le vrai Richard Cœur-de-Lion, ni le vrai Néron, ni les autres. Adieu.

Et, là-dessus, le glorieux roi s’éclipsa.