LE SOUCI
Ma tante Ursule me dit souvent : « Nous ne sommes pas ici-bas pour nous amuser. » Lorsqu’elle essaie de m’expliquer pourquoi nous y sommes, je constate que sa logique est de qualité très inférieure. C’est égal : je finirai par croire que son instinct lui fait pressentir la vérité. Mes propres expériences semblent lui donner raison ; car les gens que je rencontre n’ont pas l’air de s’amuser follement. Je ne rencontre presque jamais des âmes joyeuses. Et mes semblables me font surtout pitié dans ces fêtes bruyantes où ils vont chercher une heure d’insouciance.
Quand j’étais enfant, une idée fausse a dû s’enraciner dans mon esprit. Aujourd’hui encore, je suis tenté de dire : « Si nous vivions dans des conditions normales, la joie serait l’état ordinaire de notre âme. » Et, en dépit de tout ce que je sais, je continue à être étonné parce que la plupart des humains sont mornes ou sans ardeur, parce que beaucoup de visages sont soucieux.
Mon étonnement est absurde. En disant : « conditions normales », j’emploie des mots dont je n’examine pas le contenu ; car je souffrirai toujours de la mauvaise éducation que l’école et les livres m’ont donnée. L’homme « normal » vit au milieu de ses semblables, êtres sensibles et rancuniers, dans une société où il y a des règles à observer et beaucoup de maladresses à éviter. En outre, il doit être prévoyant, pour pouvoir compter un peu sur sa sécurité future. Et ce qui rend sa tâche particulièrement difficile, c’est qu’il a des besoins, parfois violents, qui lui feraient commettre des fautes graves s’il ne parvenait pas à les réfréner. C’est seulement en de rares minutes que son âme peut s’épanouir joyeusement.
Par bonheur, les exceptions existent. Il y a d’heureux enfants « qui ne savent pas encore ». Il y a l’insouciante Henriette dont la joie illumine le visage, parce qu’elle est sûre d’être jolie et gracieuse. Il y a aussi quelques sages qui ne prennent pas la vie au tragique.
Le problème fondamental, que nous oublions souvent parce que d’autres s’en occupent, est le suivant : « Que faire pour ne pas mourir de faim ? » Pour le résoudre, l’humanité a déjà dépensé beaucoup d’ingéniosité. Mais, chaque jour, tout est à recommencer. Seuls, les privilégiés qui se lèvent tard ignorent le bruit monotone que fait, chaque matin, dans les rues, l’armée des humains qui retournent au travail. Et il y a encore tous ceux qu’on ne voit jamais.
Non seulement je devine le souci de toutes ces mères de famille qui, dans les magasins ou sur la place du marché, constatent, avec un découragement toujours nouveau, que la vie est chère. Mais un homme riche, que je connais, est soucieux parce qu’il doit faire trop souvent des reproches à ses enfants. Des fils trop fragiles nous attachent à ceux que nous aimons et des chaînes imbrisables nous lient à des choses dures et blessantes.
L’humanité, qui ne sait jamais ce qu’elle fait, a peu à peu compliqué sa vie et augmenté bêtement le nombre de ses besoins. Elle s’est affinée et elle connaît, aujourd’hui, des scrupules et des malaises qui furent épargnés à notre ancêtre barbare. Celui-ci, plus fort et plus simple que nous, avait parfois aussi l’occasion de blâmer sa compagne ou ses petits. Mais lorsque, dans son ménage, un désordre se produisait, d’un solide coup de pied il remettait les choses à leur place.
Moins compliqué, moins hésitant, moins scrupuleux que nous, l’homme primitif a-t-il connu l’insouciance et la joie durable ? Sûrement pas. Nous nous demandons si nous pourrons payer nos fournisseurs à l’époque fixée. Lui, l’ancêtre, n’avait pas ce souci-là. Il n’avait pas de créanciers. Mais, dans la mauvaise saison, il avait cette pensée unique : « Où trouver de la nourriture ? » Et, souvent, il avait peur ; car, sur cette terre peuplée de bêtes qui veulent manger, il n’était pas encore devenu le plus fort.
À toutes les époques, l’homme a été soucieux. Nos rapports avec les êtres et les choses au milieu desquels nous vivons et avec les chimères qui habitent notre esprit sont si nombreux, que notre adaptation parfaite aux circonstances du moment n’est presque jamais réalisée. Ce qui est « normal », c’est qu’il y ait une gêne, plus ou moins pénible, dans notre corps, dans notre pensée ou dans nos sentiments. Ce qui est normal, c’est qu’il y ait en nous et autour de nous quelque chose qui va mal.
Malgré tout, je voudrais que notre race connût une fois, avant la mort du soleil, l’insouciance et la sérénité. Car, en dépit de toute l’intelligence et de tout l’amour qu’on a dépensés pour qu’elle soit belle, la Fête humaine aura pitoyablement raté si la plupart des invités doivent garder jusqu’à la fin un visage maussade.