LE MERVEILLEUX
Mon ami le Pédagogue est venu me voir dans l’intention de me raconter une chose stupéfiante.
– Hier, m’a-t-il dit, j’ai été le témoin, ou plutôt l’auteur involontaire d’un miracle. Le matin, j’avais dicté aux vingt-cinq élèves de ma classe la jolie fable de Florian intitulée : L’Alouette et la Pantoufle. Or, le soir, en examinant leurs cahiers, j’ai constaté qu’ils avaient tous écrit la même chose.
– Mais, interrompis-je, n’aviez-vous pas dicté à tous la même fable ?
– Oui ; mais c’est précisément cela qui m’émerveille. Veuillez considérer cette succession de phénomènes incompréhensibles. J’avais sous les yeux les mots de la fable. Ces mots impressionnèrent ma rétine ; mirent en branle, dans mon cerveau, un mécanisme mystérieux, et eurent indirectement pour effet d’imprimer à ma langue et à quelques muscles de ma bouche des mouvements particuliers. Il en résulta des ondes sonores qui firent vibrer les tympans de mes vingt-cinq élèves. Or – écoutez bien, Balthasar – ces garçons diffèrent énormément les uns des autres : il y en a des longs, des ronds, des trapus et des rabougris ; celui-ci est très vif et celui-là a l’inertie du minéral ; enfin, ils se sont développés dans les milieux les plus divers : Albert est le fils de mon laitier ; Pedro a pour père un duc espagnol très riche et Gaston ne compte plus que des pasteurs parmi ses ascendants du sexe masculin. Eh bien ! dans tous ces cerveaux originaux, uniques, les sons sortis de ma bouche produisirent la même réaction ; car, sans se concerter, mes vingt-cinq élèves imprimèrent à leurs plumes, qu’ils tenaient de la main droite, les mêmes mouvements. Et, ainsi, les mots de la fable du bon Florian se trouvèrent, presque instantanément, transportés sur leurs vingt-cinq cahiers. Tel fut le pouvoir magique de ma faible voix.
Pendant dix secondes, je restai muet d’admiration ; puis je parlai en ces termes :
– Votre histoire me rappelle une vache que j’ai vue, en 1912, aux Diablerets. Sous mes fenêtres, du matin au soir, elle mangeait l’herbe d’un pré : une herbe de couleur verte. Or, chaque jour, un magicien parvenait à faire sortir du pis de cette vache douze litres de lait admirablement blanc.
Philippe, qui était là, prit la parole à son tour :
– Il y a vingt ans, une belle jeune fille que je rencontrai dans la rue plongea son regard dans mes yeux. Eh bien ! cela a suffi pour qu’elle soit aujourd’hui la mère de mes douze enfants.
Nous restâmes silencieux, troublés par le mystère qui nous entourait.