LE MÉDECIN FACÉTIEUX
Seuls, les enfants savent être profondément sérieux. Lorsque les médecins jouent avec les pantins que nous sommes, ils n’ont pas cette déférence, ces gestes tendres et respectueux qu’ont les petites filles en jouant avec leurs poupées. Je connais une jeune Miquette qui aurait des larmes d’indignation si l’on maniait sa Lison en biscuit comme ces messieurs de la Faculté manient leurs pantins vivants. Les malades qui sont entre les mains de ces praticiens n’ont qu’une chose à faire : c’est de renoncer provisoirement à leur « respectabilité ».
Pour les solennels pince-sans-rire qui ont fait leurs « humanités » dans les salles de dissection, notre corps est une chose qu’on ouvre, qu’on déboulonne, qu’on démonte, qu’on raccourcit, qu’on allonge, qu’on râcle, qu’on badigeonne, qu’on revisse et qu’on referme. Trouvent-ils qu’il y a dans notre machine un organe de trop ? Ils l’enlèvent ; et ils ne le remplacent pas toujours par un organe neuf. Ils secouent un homme évanoui comme s’il s’agissait d’un simple réveille-matin qui ne veut pas se mettre en branle. Ces spécialistes doctes et facétieux ne craignent pas d’ouvrir notre boîte crânienne pour voir ce qu’il y a dedans. Et il faut voir avec quel sans-gêne ils procèdent au lavage d’un estomac : on dirait le remplissage d’un tonneau. L’un d’eux a tenu un jour mon petit Victor verticalement, les pieds en haut et la tête en bas, pour lui faire rendre la clé de la boîte aux lettres qu’il avait avalée.
Il y a quelques années, sur les bords de la Tamise, j’ai assisté au repêchage d’un noyé. Ce malheureux était un homme du meilleur monde, un membre de la Chambre des Lords. Cela n’a pas empêché le médecin qu’on était allé chercher de lui ouvrir la bouche et de lui tirer la langue allègrement, comme s’il s’agissait d’une de ces sonnettes que je tirais autrefois avec joie, en revenant de l’école. Le lord, qui finit par reprendre connaissance, ne l’a heureusement jamais su.
En cas de luxation de la hanche, le malade, mis préalablement dans l’impossibilité de nuire, constate avec effroi qu’on va lui allonger la jambe au moyen d’un treuil (!). J’ai au milieu du dos un décimètre carré de peau toute neuve (d’origine inconnue), comparable à ces pièces que les couturières mettent aux fonds de culotte usés par le temps. Je ne veux pas insister sur nos yeux de verre, nos nez en fer-blanc, nos intestins en caoutchouc et nos jambes de bois. Mais, indigné, je songe au respect qu’on doit aux vieillards lorsque, ouvrant une revue médicale, je tombe, par exemple, sur ces mots : « Guérison du prurit sénile par le brossage ».
Le sans-gêne de ces messieurs va tout de même trop loin.