LES PEINTRES EXTRÉMISTES
Je me promets d’aller voir la prochaine Exposition des peintres extrémistes. Mon ami Lesthète m’a fort bien expliqué l’intéressante doctrine de ces messieurs.
– Jusqu’à ce jour, m’a-t-il dit, les peintres ont recouru, pour avoir du succès, à des moyens artificiels. Pendant des siècles, ils ont essayé de plaire en traitant des sujets émouvants ou charmants. Il est bien facile de faire croire à la noblesse de son génie et d’émouvoir la foule en représentant, par exemple, un Déroulède qui, sur le champ de bataille, avale, morceau après morceau, le drapeau de son régiment pour que l’ennemi ne puisse pas s’en emparer. On parvient sans peine aussi à remuer quelque chose dans le cœur du spectateur en lui montrant une belle femme nue, faite pour l’amour. Eh bien ! cela n’est pas probe. Il ne faut pas que le premier mufle venu nous empêche de reconnaître la médiocrité de son œuvre grâce aux beaux souvenirs que cette œuvre évoque en nous. Dans un tableau, ce n’est pas l’anecdote qui doit intéresser. La peinture n’est pas littérature.
On a fait un grand progrès, il y a quelques années, en se mettant à peindre des femmes très laides. Le bourgeois, arrêté devant la toile, est alors obligé de s’intéresser moins à la femme qu’à l’artiste. Et cela procure à son épouse l’occasion de lui chuchoter : « Je suis mieux que ça, n’est-ce pas ? »
Les extrémistes sont allés plus loin. Ils ont affirmé qu’un peintre ne prouve pas son génie en dessinant bien. Tout le monde peut arriver, en prenant des leçons, à dessiner avec exactitude. Il y a en géométrie des procédés permettant d’obtenir la projection sur un plan, sur un tableau, d’un corps quelconque. Il ne faut pas confondre le peintre avec le dessin. Il est vrai qu’on l’avait déjà compris, avant que la nouvelle doctrine fût connue ; et l’on pouvait nommer plusieurs douzaines de peintres notoires qui dessinaient comme des cochons.
Heureux d’avoir saisi la pensée de mon ami, je l’interrompis :
– Parfaitement ! Le peintre doit être uniquement un coloriste.
Lesthète me répondit :
– Crétin ! Il n’y a qu’un vrai coloriste : c’est le soleil. Pendant des siècles, les peintres ont essayé de faire en petit, en s’appliquant beaucoup, ce que le soleil fait en grand, sans effort. C’est grotesque. Un teinturier est une chose ; un peintre en est une autre.
Le peintre est un artiste ; il est l’artiste. Or, qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? On l’a dit : c’est la nature vue à travers un tempérament. Là où il n’y a pas de tempérament, il ne peut pas y avoir d’œuvre d’art. Mais si, depuis longtemps déjà, on a reconnu que le tempérament est une condition nécessaire pour qu’une œuvre d’art puisse être créée, les extrémistes ont eu, les premiers, assez de logique pour ajouter que cette condition nécessaire est une condition suffisante. Ils ont profondément raison. La nature est toujours là. Ce n’est pas l’artiste qui la crée. S’il a un tempérament, il nous suffira donc de regarder la nature à travers son tempérament pour avoir le spectacle d’une œuvre d’art. En définitive, les extrémistes condamnant l’emploi de n’importe quel artifice, veulent que dans une belle œuvre nous ne retrouvions que l’essentiel de l’art.
– Mais, dis-je, si, dans un tableau, on supprime le sujet, les lignes et les couleurs, que restera-t-il ?
– Imbécile ! Ai-je dit qu’on doive supprimer le cadre ? L’artiste est le propriétaire unique de son tempérament. Ce tempérament, ce n’est pas l’École, ce n’est pas la Société qui le lui a donné. Il a, sur cette richesse intime qui n’est qu’à lui, des droits absolus. Pour tout dire, son tempérament c’est lui-même. L’artiste est le vrai propriétaire. Nul ne distingue plus nettement que lui le mien du tien. Il ne faut pas qu’on puisse confondre son tempérament avec celui d’un autre artiste, puisqu’il est unique. Voilà pourquoi il faut, autour de son tempérament, un cadre solide qui le définit et qui l’isole.
Je conclus. C’est le tempérament de l’Artiste qui, à lui seul, constitue l’œuvre d’art ; et son tempérament c’est lui-même. C’est pourquoi, dans la prochaine Exposition des peintres extrémistes, tu verras l’Artiste qui s’est mis lui-même, tout nu, dans un cadre.
– Mais alors, ceux qui ont inventé les « tableaux vivants » étaient des extrémistes ?
– Mais non, mais non ! Dans un tableau vivant, il y a le sujet, la fable. Le vrai Artiste, lui, n’a qu’un but : montrer son tempérament.