LES DEUX PATRIOTISMES
Il y a deux sortes de patriotes.
Les premiers ont fondé ou libéré leur patrie. Pour cela, ils ont dû agir, et changer quelque chose à l’ordre établi dans le monde. Presque toujours ils y ont laissé leur peau.
Les seconds parlent des premiers avec vénération. Ils leur ont voué un culte. Émus, le verre en main, ils rappellent, à chaque anniversaire, leurs grandes actions ; et, ainsi, ils défendent leurs noms glorieux contre l’oubli. Ils y laissent généralement cinq ou six francs (vin compris).
Les seconds sont les vrais patriotes. En effet, les premiers sont simplement des hommes courageux. On en trouve deux ou trois dans l’histoire de chaque pays. Leurs vertus n’ont rien de spécifiquement national : ce sont les grandes vertus humaines. Et, par exemple, les héros suisses sont faits de la même pâte que les héros français ou que les héros russes.
Mais les patriotes qui font leurs discours annuels au pied de la statue de Jeanne d’Arc, et ceux qui chantent périodiquement des hymnes en l’honneur d’Arnold de Winkelried, ne veulent pas être confondus. Ce sont des patriotes de la seconde catégorie. Ce sont des Purs, puisque, par définition, le patriote d’un pays donné doit se distinguer nettement des patriotes étrangers. Tous ont conscience du « je ne sais quoi » qui fait la supériorité de leur propre patriotisme ; et tous, en des idiomes différents mais avec une égale fierté, disent : « Il n’y en a point comme nous. »
De plus, les seconds sont de bons citoyens. Ils parlent avec prudence dans les Conseils de la nation ; ils sont bien élevés et ils ne cassent jamais les vitres.
Les premiers sont toujours, pour commencer, des fauteurs de désordre, des anarchistes. Dans la plupart des cas, on ne reconnaît leur patriotisme que lorsqu’ils sont morts depuis longtemps.
Les premiers ne sont pas satisfaits du genre de vie dont leurs aînés se sont contentés. Ils veulent être des fondateurs ; et ils parlent orgueilleusement de leur mission, qu’ils accompliront jusqu’au bout.
Plus modestes, les seconds se vantent seulement de ce qu’ont fait les autres.
Le patriotisme des seconds offre encore cet avantage d’être moins fatigant que celui des premiers. Et, assez souvent, il est récompensé.
Pour les premiers, la récompense arrive toujours trop tard.
Par bonheur pour la paix du monde et pour les affaires des gargotiers, les seconds sont beaucoup plus nombreux que les premiers.
Les seconds n’ont qu’une infériorité : c’est qu’ils ne peuvent pas se passer des premiers.
Quant aux premiers, ils sont héroïques, sans même songer à ce Jugement de la Postérité que réciteront trente-six générations d’andouilles.