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Classiquesen Ligne

QUAND ILS SONT PARTIS

Dans la pièce adjacente au salon où la bonne m’avait fait entrer, un mélodieux caquetage se faisait entendre. Comme il me répugne profondément de coller mon oreille aux serrures, je me plaçai à un mètre de la porte et j’écoutai attentivement.

– Le mien est un zouave, disait une dame.

D’autres dames, presque en même temps, ajoutèrent :

– Moi, j’ai un Belge.

– Le mien est lieutenant.

– Le mien a eu sept blessures.

– Le mien n’en a que deux, mais des grandes.

– Moi, j’en ai deux : un Français et un Anglais.

– Moi, je n’en ai point, mais ma sœur me prête le sien.

– Le mien, quand on appuie dessus…

À ce moment, la bonne vint dire que monsieur était sorti. Je fus d’ailleurs content de me retrouver dans la rue pour pouvoir méditer à mon aise ; car je venais de me poser un angoissant problème. Les dames que j’avais entendues causaient évidemment de leurs « internés ». Le fait est que depuis un an et demi les internés ont pris dans la vie de nos compagnes une place considérable. Je me demandais donc avec inquiétude : « Que feront-elles quand ils seront partis ? » Car la chose est sûre : en dépit de l’éloquence guerrière des messieurs qui s’enrichissent en fabriquant des obus, il viendra un jour où la guerre aura pris fin et où nos internés seront rentrés chez eux. Ce jour-là, que feront ces dames ?

Ne me dites pas : « L’interné s’en va, mais l’Homme reste. » Non, ne me dites pas ça. Si tous les internés sont des hommes, tous les hommes ne sont pas des internés. Pour le psychologue, les internés constituent une variété humaine bien définie : l’interné est un homme qui a du temps à perdre. Il accompagne Madame quand elle va chez Bonnard ou à l’Innovation. Il prend le thé avec elle. Quand il y a des invités, il recommence avec bonne grâce à raconter les circonstances dramatiques dans lesquelles il a été fait prisonnier. Et, le soir, quand la bonne est très occupée, il descend le chien dans la cour.

Ce n’est pas tout. Très souvent, l’interné est un homme qui a été blessé. Or, la femme est essentiellement une panseuse, une panseuse qui, d’ailleurs, ne dit pas tout ce qu’elle panse. Eh bien ! je le redemande : « Que fera-t-elle quand ils seront partis ? »

Nous, évidemment, nous ne renoncerons ni à notre quotidienne partie de cartes, ni à l’apéritif ; car il faut être gâteux pour croire que la guerre améliorera les hommes. Il n’y a donc qu’une chose à faire : songeons, dès aujourd’hui, à organiser une Agence qui se chargera, après la guerre, de fournir des « internés » aux femmes désœuvrées. On y trouvera l’interné authentique et le Simili qui lui ressemblera comme un frère, mais qui coûtera moins cher. L’Agence se chargera de livrer des internés avec ou sans blessures. Il y aura l’interné qui est revenu, parce que, loin de sa seconde patrie, il avait « le mal du pays ». (Ça arrive, ces choses-là.) Et il y aura aussi l’interné qui n’a pas pu se décider à rentrer dans son patelin, parce que, tel un lierre, il s’est attaché à sa marraine.

Je n’en dirai pas plus long. Mon rôle, ici-bas, est de semer des idées. Que l’Homme d’affaires cupide les fasse fructifier et en retire des rentes. Moi, ça me dégoûte(8).