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Classiquesen Ligne

PROCLAMATION AUX ÉLECTEURS INTELLIGENTS

Citoyens !

L’heure est grave. Depuis cinq mille ans, les Pharaons, les Cambyse, les Lycurgue, les Marc-Aurèle (parfaitement !), les Dagobert, les Barberousse, les Habsbourg, les Louis XIV, les Napoléon, les Guillaume II, les Wilson, les Schulthess se foutent du peuple. Et, si je ne m’en mêle pas, ça va continuer. Le jour des élections approche. Bientôt, des avocats et des marchands de fromage, tourmentés par le noble besoin de mettre leur patriotisme et leur génie au service de la nation, viendront vous emprunter vos épaules pour se hisser jusque sur les échelons les plus élevés et les mieux capitonnés de l’échelle sociale. Ils vous diront : « C’est pour la patrie. Vive le canton de Vaud ! »

Citoyens, vous n’êtes pas des imbéciles. Vous savez très bien que l’élection de Machin, pas plus que celle de Chose, ne saurait diminuer la somme des embêtements et des douleurs que vous devez supporter. L’homme d’État lui-même, s’il n’est pas gâteux, ne peut pas croire qu’en assistant à des banquets, en faisant des discours, en profitant des « tuyaux » des banquiers, en s’asseyant sur les genoux des duchesses et en exposant sa tête vulgaire dans les journaux illustrés, il contribue au bonheur de son pays. Qu’il soit cupide, sensuel et vaniteux, c’est normal, c’est inévitable. Ce n’est pas son profond égoïsme que je lui reproche. Les vaches, les hommes, les sardines, les éléphants, les femmes, les lapins, les zèbres et les poux, tous les êtres vivants sont des égoïstes. L’égoïsme est le caractère essentiel de leur « moi », la condition nécessaire de leur existence. « L’égoïsme est sacré », comme disent les militaires. Ce qui rend répugnants les hommes d’État et les politiciens, c’est qu’ils ne peuvent pas lâcher un p… sans prétendre que c’est « dans l’intérêt général ». Ce sont des menteurs. L’intérêt général est une chose inconcevable, inexistante ; et les individus sincères n’en parlent pas.

Citoyens !

Qu’un homme d’État ne se soucie pas plus de nous que nous ne nous soucions de lui, c’est compréhensible. Le scandale n’est pas là. Ce qui est scandaleux, ce qui est intolérable, c’est que notre égoïsme soit moins légitime que le sien. Dieu aime d’un même amour toutes ses créatures : depuis le ver de terre écrasé dans la fange jusqu’au nabab ventru qui ronfle dans la nuit.

Ma profession de foi sera brève. J’affirme l’équivalence absolue de tous les égoïsmes. C’est par la limitation réciproque et automatique de tous les égoïsmes particuliers qu’on fondera la justice générale. Tous les moralistes officiels, de Zénon d’Alexandrie à Henri Bordeaux, de Thonon, nous ont prêché le respect et le désintéressement. Quand nous comprendrons qu’ils se payaient notre tête, nos grands Égoïstes nationaux ne seront plus à craindre.

Citoyens ! vous ne douterez pas de ma sincérité si je vous dis que je me soucie davantage de mon intérêt particulier que de l’intérêt général. Je viens solliciter vos suffrages parce que je voudrais réaliser le rêve de mon enfance : jouer avec le fouet du Char de l’État.

Mais, citoyens, je vous l’ai dit : votre égoïsme est aussi légitime que le mien. Quand je serai à la tribune du Parlement, je me ferai l’organe (si je puis m’exprimer ainsi) de tous les intérêts particuliers : je parlerai de la petite Gilberte qui réclame une poupée, de Marius qui n’a pas assez d’argent de poche et de sa mère qui voudrait des « dessous » somptueux. Et je ferai un tel tintamarre, que les grands rapaces de la finance et de la politique qui depuis cinq mille ans accaparent toutes les poupées, tout l’argent de poche et tous les « dessous », comprendront bien que les beaux jours sont finis.

Citoyens ! votez pour moi : cela fera plaisir à ma femme. Tous aux boîtes ! Mort aux tyrans !

Balthasar

candidat des Égoïstes conscients