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Classiquesen Ligne

LA NOCE À THOMAS

Dans l’atmosphère amollissante des Bureaux de l’État, où je gagne péniblement ma vie, je suis devenu un pacifiste convaincu (mais prudent). Toutefois, je refais de loin en loin – par atavisme – le geste martial par lequel mes aïeux (voir Plutarque, tome II, fig. 37) accueillaient les ennemis de leur tribu. Cela m’arrive au Nouvel-An, lorsqu’en flânant dans la foule pleine d’espérance, je me laisse pousser jusque devant la baraque où la Noce à Thomas, défraîchie et avinée, attend le client qui, pour quatre sous, aura le droit de la bombarder « jusqu’au bout ».

Peut-être, dans votre patelin, appelle-t-on ça le Massacre des innocents. Mais qu’importe le nom pourvu qu’on ait l’ivresse ! Le besoin de casser des gueules sera sans doute encore, pendant quelques milliers d’années, l’un des besoins fondamentaux de l’être humain. Et la Noce à Thomas en verra encore de dures. Eh bien ! puisque l’occasion s’en présente, essayons d’instruire le peuple. Il a raison de « se faire la main », de temps en temps ; mais il choisit mal ses cibles. Qu’il garde ses projectiles pour des gaillards moins innocents que Thomas et que sa malheureuse épouse.

Il faut que, le 31 décembre prochain, l’Homme du Peuple arrêté devant la Baraque des exécutions, ait en face de lui l’auguste Souverain qui a voulu la guerre. Le César sera fait de boue séchée ; et quelques boules bien dirigées suffiront pour produire son émiettement total et symbolique.

À sa droite, il y aura le Diplomate, qu’il s’agira de faire basculer avec violence, afin qu’il n’ose plus se charger de maintenir « l’équilibre européen ».

La Censure sera là aussi. On lui enverra son dû, pour qu’elle comprenne qu’un peuple qui n’a plus le droit de parler en est réduit à s’exprimer par gestes.

Puis le Chef militaire aura son tour. Habitué à jouer avec la vie des autres, il excusera l’innocente espièglerie du badaud qui viendra lui détériorer la mâchoire.

Et il ne faudra pas rater le Journaliste qui, depuis trois ans et demi, excite ceux qui se battent et qui ne s’est pas encore laissé entraîner par sa propre éloquence.

Le patriote que la guerre a trop enrichi saura qu’on a beau s’élever très haut au-dessus du peuple : on finit toujours par avoir de ses nouvelles.

Enfin, il conviendra de défoncer le gibus de l’Évangéliste qui, depuis deux mille ans, n’est pas encore parvenu à enseigner aux hommes la fraternité. Mauvais travail. Fiasco complet !

Mais il faudra que l’Homme du peuple garde sa dernière boule pour son semblable, lequel est décidément trop « gourde ».

Après quoi, ayant soulagé son âme, il ira boire un verre en songeant à l’année nouvelle qui, pour lui, ressemblera beaucoup à la précédente – car la vie n’est pas un roman.