JUSQU’AU BOUT
Lecteur, j’ai à te dire des choses sérieuses. J’espère que tu liras mon article jusqu’au bout.
Il y a des cas, dans la vie, où il faut aller « jusqu’au bout » ; et il y en a d’autres où il vaut mieux s’arrêter avant.
Dans ma jeunesse, j’ai pris comme devise : « Jusqu’au bout ! » Mais depuis, bien souvent, j’ai constaté qu’une devise n’oblige à rien.
Et d’abord, lorsque, dans les premiers jours du mois, j’arrive chez mon coiffeur, je lui dis régulièrement : « Vous me couperez les cheveux, mais vous n’irez pas jusqu’au bout. »
Quand j’étais petit, ma mère me disait sévèrement : « Tu mangeras tes épinards jusqu’au bout ! »
Aujourd’hui, je suis très grand ; et ma douce Clotilde nous dit parfois gentiment, à Georges et à moi : « Vous n’avez pas besoin de boire cette dernière bouteille jusqu’au bout » Elle a raison, Clotilde. Car si nous finissons la bouteille, le lendemain, je me sens un peu flapi ; et je trouve pénible de faire ma besogne jusqu’au bout.
Connaissez-vous la mélancolie qu’on éprouve en retrouvant de vieux papiers dans les tiroirs de son bureau ? Que de beaux projets ! Que d’œuvres commencées ! On était parti avec enthousiasme, mais on n’a pas été jusqu’au bout.
En somme, on a eu peut-être raison. Car y a-t-il rien de plus lamentable que ces écrivains ennuyeux qui, ayant décidé de composer un livre, l’ont écrit jusqu’au bout ? Il ne nous reste à nous, lecteurs, qu’un seul moyen de défense : c’est de ne pas le lire jusqu’au bout.
Un jour, dans un bar de Port-Saïd, j’ai rencontré une Andalouse aux seins brunis, dont le regard m’a ému plus profondément que n’auraient pu le faire les plus belles strophes du poète Campistron. Elle m’a dit : « Jusqu’à quand m’aimeras-tu ? » Je lui ai répondu : « Je t’aimerai toujours ! » Eh bien ! c’est triste à dire : je n’ai pas pu aller jusqu’au bout.
Victor Hugo a terminé un de ses poèmes par ces vers :
Je ne vis qu’elle était belle
Qu’en sortant des grands bois sourds.
« Soit ! N’y pensons plus », dit-elle.
Et moi, j’y pense toujours.
Toute sa vie, il a regretté de n’avoir pas été jusqu’au bout.
Un soldat allemand, interné en Suisse, m’a raconté dernièrement sa vie dans les tranchées. Ce n’était pas drôle. Il y avait les obus, la mauvaise nourriture et, surtout, la vermine. Il m’a dit : « Ch’ai tout supporté, chus-qu’aux poux ! »
Le riche ne fume pas son cigare jusqu’au bout : mais le pauvre use ses chaussettes jusqu’au bout.
Les riches veulent être bons pour les pauvres ; mais, engagés dans la voie de la charité, ils ont raison de ne jamais aller jusqu’au bout. Car s’ils donnaient tout ce qu’ils possèdent, les rôles seraient changés ; et les Pauvres reconnaissants se mettraient à être bons pour les Riches ; et, à leur tour, ils iraient jusqu’au bout. Ce serait une noble lutte de générosité, mais on n’en verrait pas le bout.
D’une manière générale, quand on s’est engagé dans une mauvaise voie, il vaut mieux ne pas aller jusqu’au bout.
Depuis le commencement de la guerre, des journalistes éloquents nous disent qu’ils lutteront jusqu’au triomphe final. Ils ne sont pas encore partis ; mais leur ton est si martial que le doute n’est pas possible : ils iront jusqu’au bout.
Les peuples courageux ne supportent jamais leurs gouvernements jusqu’au bout ; car ils veulent que la justice puisse aller jusqu’au bout.
Je ne voudrais pas abuser de votre patience jusqu’au bout ; mais je tiens à dire encore ceci :
Pour des raisons que nous ne comprenons pas, nos parents nous ont lancé sur la Route de la vie. Eh bien ! nous sommes tous décidés, n’est-ce pas, à aller jusqu’au bout.