LE MOT DE CAMBRONNE(9)
(Discours prononcé à l’occasion du Centenaire,
le 18 juin 1915.)
Messieurs,
Si l’Histoire n’est pas totalement dépourvue de signification, cela tient à ce que les historiens ignorent un grand nombre des phénomènes du Passé ; et que, dans le choix et l’arrangement de ceux qu’ils connaissent, ils sont guidés par les besoins de leur propre logique ou par quelque souci d’ordre esthétique ou moral.
Ayant assumé la tâche difficile de vous révéler la vraie signification de Cambronne, je me vois obligé de faire comme ont fait mes illustres confrères : Tacite, Gibbon, Michelet, Taine, Ranke, et quelques Seignobos de moindre importance, c’est-à-dire d’écarter tous les faits qui pourraient nuire à la solidité de ma thèse. Quand on défend une idée, on doit le faire loyalement, et ne pas mettre autant de soin à l’affaiblir qu’à la fortifier.
Je vous devais, Messieurs, cette brève explication pour prévenir vos étonnements probables.
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Avant le 18 juin 1815, jour de la bataille de Waterloo, on ne parlait pas de Cambronne. Aucun témoin digne de foi ne l’avait vu. Le 19 juin, le lendemain, Cambronne avait déjà disparu – disparu pour toujours. Pour celui qui y réfléchit, cette double constatation est d’une importance capitale.
Des écrivains peu scrupuleux nous ont bien raconté l’enfance du grand homme ; ses années de collège ; les cigarettes qu’il allait fumer dans les cabinets ; son mariage ; et ils nous l’ont montré jusqu’au dernier moment de sa période de décrépitude. S’il faut en croire l’un d’eux, Mme Cambronne – une femme très bien élevée –, lorsque les retentissantes trompettes de la Renommée lui apportèrent le Mot qui allait devenir le mot de la famille, aurait dit avec un air pincé : « Mon mari est beaucoup trop comme il faut pour avoir dit ça. » Un savant allemand nous a encore appris qu’au moment de mourir, l’auguste vieillard n’avait plus que trois dents : une noire, une jaune et une bleue. Mais personne ne prend au sérieux ces biographes fantaisistes. Le peuple ne s’est pas laissé tromper par toute cette fausse érudition. Pour le peuple, Cambronne est « le-Monsieur-qui-a-dit : M… ! »
Le peuple a raison. Cambronne est tout entier dans ce mot : Cambronne n’est rien de plus que ce mot. En tant que vertébré vivant, fait de chair et d’os comme vous et moi, Cambronne n’a jamais existé. Cambronne n’est pas un individu ; Cambronne est une voix, une voix qui a retenti pour la première fois à Waterloo ; voix de l’Humanité relevant enfin la tête, de l’Humanité qui commence à en avoir assez et qui, crânement et brièvement, notifie à tous ses impudents tuteurs qu’elle vient de sortir de sa minorité.
Vous le savez, Messieurs : la fonction crée l’organe ; et les créations spontanées de la nature sont innombrables. Un mot essentiel devait être dit, il n’y a rien d’étrange à ce qu’une bouche, quelque part, se soit ouverte pour le laisser échapper. La bouche d’un canon pouvait suffire. Et qui sait si ce n’est pas du sein de la terre maternelle qu’a jailli le cri qui signifie la noble révolte du troupeau humain. Que ceux qui l’ont entendu l’aient attribué au légendaire Cambronne, cela n’a pas d’importance. L’apostrophe célèbre n’est pas celle d’un général français vaincu ; c’est la clameur de toute une race qui, depuis les temps de la Genèse, traîne sa misère sous l’indifférence des cieux.
Pendant deux mille ans, l’homme avait dit : « Amen ! » Il avait dit Amen ! à tous ceux qui portent l’auréole ou le gourdin de l’Autorité. Il disait Amen ! après toutes les tuiles que la Providence laissait tomber sur le pauvre monde. C’est un grand soulagement, quand on a dit « Amen ! » pendant vingt siècles, de pouvoir exprimer un sentiment nouveau en disant : « ! »
Sans doute, la foule a eu, avant l’année 1815, de loin en loin des velléités de révolte. Parfois, elle murmurait ; on l’entendait faire « Mmmmm… mm… mmmm… » C’était le commencement du Mot. Mais, timide comme ceux qu’on a souvent punis, la foule n’osait pas dire le fond de sa pensée. Et c’est seulement le 18 juin 1815, à Waterloo, qu’une voix formidable, sortie d’une bouche inconnue, a lâché le mot libérateur. C’est après vingt ans de grandes tueries, sur un champ de bataille, devant des milliers de morts et de mourants, qu’a éclaté enfin la protestation de l’être humain fraternel et pitoyable, contre la dureté de la vie.
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Analysons ce sentiment complexe qui ne peut se traduire que par le mot : M…, suivi d’un point d’exclamation.
D’abord, c’est mettre en doute l’excellence de l’univers que d’accueillir un événement par cette exclamation violente. Je vois donc dans notre vocable une expression très simple de l’irrespect transcendantal. D’autre part, il traduit cette insouciance profonde qui est appelée « jemenfoutisme » dans les milieux parlementaires. Celui-là se soucie davantage de la sincérité de son attitude que de son avancement qui lance à son chef de bureau la Réplique Concise. Notre mot exprime aussi une ferme volonté : il est le point d’orgue irrévocable que l’on met aux discussions que l’on ne veut pas continuer. Il peut contenir encore quelques éclats de notre colère. Enfin, dans une proportion qui varie avec le degré d’alacrité de notre âme, il contient quelque chose de léger qui est de la joie enfantine : la joie de promener sous le nez de son adversaire le fumet d’un étron.
Mon analyse est incomplète. Employé dans le mode mineur, le mot de Cambronne peut exprimer le désenchantement des êtres à qui la vie a fait trop de promesses. Mais, violente ou découragée, l’interjection historique garde toujours le même sens profond. Elle est la réponse naturelle de l’individu qui, devant le Fait cosmique, brutal et nécessaire, affirme encore, inutilement, la légitimité de son espoir déçu. Elle est l’expression sommaire d’un individualisme irréductible. Nous ne nous étonnerons pas si c’est par un mot français que s’est exprimé un sentiment qui se retrouve à toutes les époques au fond de toutes les âmes nobles. Et nous comprendrons aussi que le Révolté emploie comme suprême injure le nom de ce qui n’a pas de ressort.
Le bon citoyen, celui qui ne veut être qu’un rouage de la machine sociale, ou, plus scientifiquement, une cellule du grand organisme, constitue, avec ses congénères, la pâte électorale indivise. Indistinct, noyé dans la masse tiède de ses égaux, il n’existe pas. Vous m’approuverez, Messieurs, si j’envoie à ces êtres intégralement voués à la chose publique l’expression de mon mépris.
L’État, ce n’est pas moi. Raisonnable, je ferai avec bonne volonté ma part du travail collectif. Enthousiaste, je ferai même un peu plus. Mais quand le Représentant de l’Ordre universel, le hideux Fonctionnaire, viendra m’ordonner, au nom de l’intérêt général, d’éteindre les feux de mon âme ; lorsqu’il tendra sa grosse main de Percepteur vers ce qui n’appartient qu’à moi, il verra se dresser, au seuil de la retraite inviolable où je vis seul, un dragon laconique qui lui lancera à la face le Mot foudroyant de 1815. À l’approche de l’intrus, je prends conscience de mon individualité. Je dis : « ! » donc je suis.
Honneur à la France ! Puisse le Rhin glorieux protéger dans l’avenir, contre les hordes disciplinées qui veulent organiser le monde, le peuple libre et goguenard qui leur répond : « ! »
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Donc, Messieurs, le 18 juin 1815, l’Homme, devenu majeur, a proclamé la Séparation de son Âme et de l’État. Conscient de la force qui a grandi en lui et qui désobéira toujours à toutes les Lois, l’individu opposera désormais son Cri au Verbe du Législateur. Sans force contre le poids des Choses établies, vaincu d’avance, il n’accepte quand même pas la victoire de Dieu. Voilà ce qu’a crié sur le champ de bataille de Waterloo la voix symbolique de Cambronne.
Cette voix ne se taira plus. Désormais, affranchi des timidités de notre enfance, chaque fois que se posera sur notre frêle nuque la griffe du Destin, nous aurons, pour dire la protestation de notre cœur blessé, la formule parfaite et définitive. Lorsque, un dimanche matin, à l’heure du départ, notre geste impatient cassera le bouton de notre faux-col ; lorsque, pénétrant inopinément dans notre chambre à coucher, nous apercevrons notre fidèle Mélanie assise sur les genoux de l’Homme du gaz ; lorsque nous apprendrons que notre banquier charitable a donné aux pauvres les fonds que nous lui avons confiés ; lorsque nous avalerons notre râtelier ; chaque fois que la Fatalité sournoise nous assènera un de ses grands coups, nous nous redresserons devant l’Ennemi invisible et nous lui dirons : « M… ! »