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Classiquesen Ligne

MON VENTRE

Je suis très malheureux (par moments). L’éducation que de nobles littéraires m’ont donnée ne m’a pas empêché de tomber en esclavage. Après avoir aimé la Liberté avec exaltation, je suis devenu l’esclave de mon ventre. C’est, du moins, ce que mes amis me disent ; et j’ai fini par le croire. Ils me reprochent de tenir autant, et même davantage, aux plaisirs de la table qu’aux pures joies de l’esprit. Plus d’une fois, il est vrai, pour ne pas être privé d’un bon souper, j’ai renoncé à entendre l’éloquente conférence annoncée dans tous les journaux. « La conférence, me disais-je, je pourrai la faire moi-même, un autre jour ; tandis qu’un bon souper peut être une chose unique, irremplaçable. » Je suis un être matériel ; voilà !

Le fait est que les gens parmi lesquels je vis ne me ressemblent pas. Depuis le 1er août 1914, ils laissent voir dans leurs discours une préoccupation constante : ils attendent, patients et confiants, le triomphe de la Justice. Moi aussi, je l’attends ; je l’attends même depuis le jour lointain où j’ai reçu ma première fessée. Cela n’empêche pas que, quotidiennement, toujours aux mêmes heures, j’oublie mes rêves les plus généreux et je me mets à songer avec mélancolie à des filets de sole, à des râbles durables ou à des perdreaux aux choux.

Je me le demande : suis-je seul de mon espèce ? Suis-je un monstre ?

Eh bien ! non. J’ai vu des femmes élégantes prendre le thé chez une de leurs amies. Ce qu’elles bouffent ! Et j’ai vu aussi, un certain samedi soir, dans un restaurant bien choisi, les plus hauts magistrats de notre canton se mettre à table. Leurs visages étaient radieux. Ils n’avaient évidemment pensé qu’à ça toute la semaine.

Que puis-je me dire encore pour atténuer le malaise que j’éprouve aujourd’hui en songeant à mon asservissement ? Les gens qui n’ont aucun plaisir à manger de bonnes choses et à boire du bon vin ne valent pas mieux que moi. Regardez-les : ils ne sont pas joyeux ; ils ont un mauvais estomac ; ils ont de sales têtes verdâtres.

Et puis, Vauvenargues a dit (à moins que ce ne soit Pascal) : « Les grandes pensées viennent du cœur. » Or, les êtres d’élite ont du cœur au ventre. Il est donc fort possible que les plus belles pensées viennent du ventre. Oui, j’ai enfin compris mon « cas ». J’ai raison de ne pas établir une hiérarchie dans mes jouissances. Elles sont toutes de la même nature. Elles sont toutes spirituelles. Je puis être profondément ému par un certain andante de Beethoven. Il y a dans la littérature française des vers dont la beauté n’a pas diminué pour moi depuis vingt ans. Et je connais l’ennoblissement passager que nous procure une indignation sincère. Mais, parfois, un vieux Sauternes ou des ris de veau aux petits pois m’ont aussi dilaté l’âme délicieusement. Toutes les minutes où l’on adore la Vie se valent. Mon ventre n’est pas un despote étranger, devenu le maître de mon âme. Sans doute, mon âme est un ballon captif attaché au moyen d’un câble incassable à mon ventre trop lourd. Mais mon ventre est un laboratoire où s’élabore, mystérieuse chimie, le principe léger qui permet à mon âme de s’élever à cinquante mètres au-dessus du sol. Quand j’ai bien mangé, je deviens généreux et mes pensées s’ennoblissent. Je deviens presque héroïque. Par contre, si, dix heures de suite, j’avais été privé de nourriture et qu’on vînt m’apprendre que les Russes ont fait douze mille prisonniers, je répondrais sincèrement : « Je m’en fous ! »

Puisque mon âme et mon ventre sont unis à la manière des frères siamois, je suis heureux de l’entente cordiale qui s’est faite entre elle et lui. Que ce soit le ventre qui commande à l’âme, je l’admets aussi ; car il est le personnage indispensable. Mais il a eu quelquefois le tort d’être déraisonnable comme un tsar. Il faut que son gouvernement soit un gouvernement constitutionnel. De temps en temps, il a violé ma Constitution ; et, chaque fois, j’ai été malade.