PRÉFACE
ÉCRITE VINGT ANS APRÈS LE ROMAN
Je pense que tous les gens de lettres sont comme moi, que jamais
ils ne relisent leurs œuvres lorsqu'elles ont paru. Rien
n'est, en effet, plus désenchantant, plus pénible, que de regarder,
après des années, ses phrases. Elles se sont en quelque sorte
décantées et déposent au fond du livre; et, la plupart du temps,
les volumes ne sont pas ainsi que les vins qui s'améliorent en vieillissant;
une fois dépouillés par l'âge, les chapitres s'éventent et
leur bouquet s'étiole.
J'ai eu cette impression pour certains flacons rangés dans le
casier d'A Rebours, alors que j'ai dû les déboucher.
Et, assez mélancoliquement, je tâche de me rappeler, en feuilletant
ces pages, la condition d'âme que je pouvais bien avoir
au moment où je les écrivis.
On était alors en plein naturalisme; mais cette école, qui
devait rendre l'inoubliable service de situer des personnages
réels dans des milieux exacts, était condamnée à se rabâcher,
en piétinant sur place.
Elle n'admettait guère, en théorie du moins, l'exception;
elle se confinait donc dans la peinture de l'existence commune,
s'efforçait, sous prétexte de faire vivant, de créer des êtres qui
fussent aussi semblables que possible à la bonne moyenne des
gens. Cet idéal s'était, en son genre, réalisé dans un chef-d'œuvre
qui a été beaucoup plus que L'Assommoir le parangon du naturalisme,
L'Éducation sentimentale de Gustave Flaubert; ce roman
était, pour nous tous, «des Soirées de Médan», une véritable
bible; mais il ne comportait que peu de moutures. Il était parachevé,
irrecommençable pour Flaubert même; nous en étions
donc tous réduits, en ce temps-là, à louvoyer, à rôder par des
voies plus ou moins explorées, tout autour.
La vertu étant, il faut bien l'avouer, ici-bas une exception,
était par cela même écartée du plan naturaliste. Ne possédant
pas le concept catholique de la déchéance et de la tentation,
nous ignorions de quels efforts, de quelles souffrances elle est
issue; l'héroïsme de l'âme, victorieuse des embûches, nous
échappait. Il ne nous serait pas venu à l'idée de décrire cette
lutte, avec ses hauts et ses bas, ses attaques retorses et ses feintes
et aussi ses habiles aides qui s'apprêtent très loin souvent de la
personne que le Maudit attaque, dans le fond d'un cloître; la
vertu nous semblait l'apanage d'êtres sans curiosités ou dénués
de sens, peu émouvante, en tout cas, à traiter, au point de vue
de l'art.
Restaient les vices; mais le champ en était, à cultiver, restreint.
Il se limitait aux territoires des Sept péchés capitaux et encore,
sur ces sept, un seul, celui contre le sixième Commandement de
Dieu, était à peu près accessible.
Les autres avaient été terriblement vendangés et il n'y demeurait
guère de grappes à égrener. L'Avarice, par exemple, avait
été pressurée jusqu'à sa dernière goutte par Balzac et par Hello.
L'Orgueil, la Colère, l'Envie avaient traîné dans toutes les publications
romantiques, et ces sujets de drames avaient été si violemment
gauchis par l'abus des scènes qu'il eût vraiment fallu
du génie pour les rajeunir dans un livre. Quant à la Gourmandise
et à la Paresse, elles semblaient pouvoir s'incarner plutôt
en des personnages épisodiques et convenir mieux à des comparses
qu'à des chefs d'emploi ou à des premières chanteuses
de romans de mœurs.
La vérité est que l'Orgueil eût été le plus magnifique des forfaits
à étudier, dans ses ramifications infernales de cruauté envers
le prochain et de fausse humilité, que la Gourmandise remorquant
à sa suite la Luxure et la Paresse, le Vol, eussent été
matière à de surprenantes fouilles, si l'on avait scruté ces péchés
avec la lampe et le chalumeau de l'Église et en ayant la Foi;
mais aucun de nous n'était préparé pour cette besogne; nous
étions donc acculés à remâcher le méfait le plus facile à décortiquer
de tous, le péché de Luxure, sous toutes ses formes; et
Dieu sait si nous le remâchâmes; mais cette sorte de carrousel
était court. Quoi qu'on inventât, le roman se pouvait résumer en
ces quelques lignes: savoir pourquoi monsieur Un tel commettait
ou ne commettait pas l'adultère avec madame Une telle;
si l'on voulait être distingué et se déceler, ainsi qu'un auteur
du meilleur ton, l'on plaçait l'œuvre de chair entre une marquise
et un comte; si l'on voulait, au contraire, être un écrivain
populacier, un prosateur à la coule, on la campait entre un
soupirant de barrière et une fille quelconque; le cadre seul
différait. La distinction me paraît avoir prévalu maintenant
dans les bonnes grâces du lecteur, car je vois qu'à l'heure actuelle
il ne se repaît guère des amours plébéiennes ou bourgeoises,
mais continue à savourer les hésitations de la marquise, allant
rejoindre son tentateur dans un petit entresol dont l'aspect
change suivant la mode tapissière du temps. Tombera? Tombera
pas? cela s'intitule étude psychologique. Moi je veux bien.
J'avoue pourtant que, lorsqu'il m'arrive d'ouvrir un livre et
que j'y aperçois l'éternelle séduction et le non moins éternel
adultère, je m'empresse de le fermer, n'étant nullement désireux
de connaître comment l'idylle annoncée finira. Le volume où il
n'y a pas de documents avérés, le livre qui ne m'apprend rien
ne m'intéresse plus.
Au moment où parut A Rebours, c'est-à-dire en 1884, la situation
était donc celle-ci: le naturalisme s'essoufflait à tourner
la meule dans le même cercle. La somme d'observations que chacun
avait emmagasinée, en les prenant sur soi-même et sur les
autres, commençait à s'épuiser. Zola, qui était un beau décorateur
de théâtre, s'en tirait en brossant des toiles plus ou moins
précises; il suggérait très bien l'illusion du mouvement et de la
vie; ses héros étaient dénués d'âme, régis tout bonnement par
des impulsions et des instincts, ce qui simplifiait le travail
de l'analyse. Ils remuaient, accomplissaient quelques actes
sommaires, peuplaient d'assez franches silhouettes des décors
qui devenaient les personnages principaux de ses drames. Il
célébrait de la sorte les halles, les magasins de nouveautés, les
chemins de fer, les mines, et les êtres humains égarés dans ces
milieux n'y jouaient plus que le rôle d'utilités et de figurants;
mais Zola était Zola, c'est-à-dire un artiste un peu massif, mais
doué de puissants poumons et de gros poings.
Nous autres, moins râblés et préoccupés d'un art plus subtil
et plus vrai, nous devions nous demander si le naturalisme n'aboutissait
pas à une impasse et si nous n'allions pas bientôt nous
heurter contre le mur du fond.
A vrai dire, ces réflexions ne surgirent en moi que bien plus
tard. Je cherchais vaguement à m'évader d'un cul-de-sac où je
suffoquais, mais je n'avais aucun plan déterminé et A Rebours,
qui me libéra d'une littérature sans issue, en m'aérant, est un
ouvrage parfaitement inconscient, imaginé sans idées préconçues,
sans intentions réservées d'avenir, sans rien du tout.
Il m'était d'abord apparu, tel qu'une fantaisie brève, sous
la forme d'une nouvelle bizarre; j'y voyais un peu un pendant
d'A vau-l'eau transféré dans un autre monde; je me figurais
un monsieur Folantin, plus lettré, plus raffiné, plus riche et qui
a découvert, dans l'artifice, un dérivatif au dégoût que lui inspirent
les tracas de la vie et les mœurs américaines de son temps;
je le profilais fuyant à tire-d'aile dans le rêve, se réfugiant dans
l'illusion d'extravagantes féeries, vivant, seul, loin de son siècle,
dans le souvenir évoqué d'époques plus cordiales, de milieux
moins vils.
Et, à mesure que j'y réfléchissais, le sujet s'agrandissait et
nécessitait de patientes recherches: chaque chapitre devenait
le coulis d'une spécialité, le sublimé d'un art différent; il se
condensait en un «of meat» de pierreries, de parfums, de fleurs,
de littérature religieuse et laïque, de musique profane et de
plain-chant.
L'étrange fut que, sans m'en être d'abord douté, je fus amené
par la nature même de mes travaux à étudier l'Église sous bien
des faces. Il était, en effet, impossible de remonter jusqu'aux
seules ères propres qu'ait connues l'humanité, jusqu'au moyen
âge, sans constater qu'Elle tenait tout, que l'art n'existait qu'en
Elle et que par Elle. N'ayant pas la foi, je la regardais, un peu
défiant, surpris de son ampleur et de sa gloire, me demandant
comment une religion qui me semblait faite pour des enfants
avait pu suggérer de si merveilleuses œuvres.
Je rôdais un peu à tâtons autour d'Elle, devinant plus que
je ne voyais, me reconstituant, avec les bribes que je retrouvais
dans les musées et les bouquins, un ensemble. Et aujourd'hui
que je parcours, après des investigations plus longues et
plus sûres, les pages d'A Rebours qui ont trait au catholicisme
et à l'art religieux, je remarque que ce minuscule panorama,
peint sur des feuilles de bloc-notes, est exact. Ce que je peignais
alors était succinct, manquait de développements, mais était
véridique. Je me suis borné depuis à agrandir mes esquisses et à
les mettre au point.
Je pourrais très bien signer maintenant les pages d'A Rebours
sur l'Église, car elles paraissent avoir été, en effet, écrites par
un catholique.
Je me croyais loin de la religion pourtant! Je ne songeais pas
que, de Schopenhauer, que j'admirais plus que de raison, à
l'Ecclésiaste et au Livre de Job, il n'y avait qu'un pas. Les prémisses
sur le Pessimisme sont les mêmes, seulement, lorsqu'il
s'agit de conclure, le philosophe se dérobe. J'aimais ses idées
sur l'horreur de la vie, sur la bêtise du monde, sur l'inclémence
de la destinée; je les aime également dans les Livres Saints;
mais les observations de Schopenhauer n'aboutissent à rien; il
vous laisse, pour ainsi parler, en plan; ses aphorismes ne sont,
en somme, qu'un herbier de plaintes sèches; l'Église, elle,
explique les origines et les causes, signale les fins, présente les
remèdes; elle ne se contente pas de vous donner une consultation
d'âme, elle vous traite et elle vous guérit, alors que le médicastre
allemand, après vous avoir bien démontré que l'affection
dont vous souffrez est incurable, vous tourne, en ricanant, le
dos.
Son Pessimisme n'est autre que celui des Écritures auxquelles il
l'a emprunté. Il n'a pas dit plus que Salomon, plus que Job, plus
même que l'Imitation qui a résumé, bien avant lui, toute sa
philosophie en une phrase: «C'est vraiment une misère que de
vivre sur la terre!»
A distance, ces similitudes et ces dissemblances s'avèrent nettement,
mais à cette époque, si je les percevais, je ne m'y attardais
point; le besoin de conclure ne me tentait pas; la route
tracée par Schopenhauer était carrossable et d'aspect varié,
je m'y promenais tranquillement, sans désir d'en connaître
le bout; en ce temps-là, je n'avais aucune clarté réelle sur les
échéances, aucune appréhension des dénouements; les mystères
du catéchisme me paraissaient enfantins; comme tous les catholiques,
du reste, j'ignorais parfaitement ma religion; je ne me
rendais pas compte que tout est mystère, que nous ne vivons
que dans le mystère, que si le hasard existait, il serait encore
plus mystérieux que la Providence. Je n'admettais pas la douleur
infligée par un Dieu, je m'imaginais que le Pessimisme
pouvait être le consolateur des âmes élevées. Quelle bêtise!
c'est cela qui était peu expérimental, peu document humain,
pour me servir d'un terme cher au naturalisme. Jamais le Pessimisme
n'a consolé et les malades de corps et les alités d'âme!
Je souris, alors qu'après tant d'années, je relis les pages où
ces théories, si résolument fausses, sont affirmées.
Mais ce qui me frappe le plus, en cette lecture, c'est ceci:
tous les romans que j'ai écrits depuis A Rebours sont contenus
en germe dans ce livre. Les chapitres ne sont, en effet, que les
amorces des volumes qui les suivirent.
Le chapitre sur la littérature latine de la Décadence, je l'ai
sinon développé, au moins plus approfondi, en traitant de la
liturgie dans En route et dans L'Oblat. Je l'imprimerais, sans y
rien changer aujourd'hui, sauf pour saint Ambroise dont je
n'aime toujours pas la prose aqueuse et la rhétorique ampoulée.
Il m'apparaît encore tel que je le qualifiais «d'ennuyeux Cicéron
chrétien», mais en revanche, le poète est charmant; et ses
hymnes et celles de son école qui figurent dans le Bréviaire
sont parmi les plus belles qu'ait conservées l'Église; j'ajoute
que la littérature un peu spéciale, il est vrai, de l'hymnaire
aurait pu trouver place dans le compartiment réservé de ce
chapitre.
Pas plus qu'en 1884, je ne raffole présentement du latin
classique du Maro et du Pois chiche; comme au temps d'A
Rebours, je préfère la langue de la Vulgate à la langue du siècle
d'Auguste, voire même à celle de la Décadence, plus curieuse
pourtant, avec son fumet de sauvagine et ses teintes persillées
de venaison. L'Église qui, après l'avoir désinfectée et rajeunie,
a créé, pour aborder un ordre d'idées inexprimées jusqu'alors,
des vocables grandiloques et des diminutifs de tendresse exquis,
me semble donc s'être façonné un langage fort supérieur au dialecte
du Paganisme, et Durtal pense encore, à ce sujet, tel que
des Esseintes.
Le chapitre des pierreries, je l'ai repris dans La Cathédrale en
m'en occupant alors au point de vue de la symbolique des gemmes.
J'ai manié les pierreries mortes d'A Rebours. Sans doute, je
ne nie pas qu'une belle émeraude puisse être admirée pour les
étincelles qui grésillent dans le feu de son eau verte, mais n'est-elle
point, si l'on ignore l'idiome des symboles, une inconnue,
une étrangère avec laquelle on ne peut s'entretenir et qui se
tait, elle-même, parce que l'on ne comprend pas ses locutions?
Or, elle est plus et mieux que cela.
Sans admettre avec un vieil auteur du XVIe siècle, Estienne
de Clave, que les pierreries s'engendrent, ainsi que des personnes
naturelles, d'une semence éparse dans la matrice du sol, l'on
peut très bien dire qu'elles sont des minéraux significatifs,
des substances loquaces, qu'elles sont, en un mot, des symboles.
Elles ont été envisagées sous cet aspect depuis la plus haute
antiquité et la tropologie des gemmes est une des branches de
cette symbolique chrétienne si parfaitement oubliée par les
prêtres et les laïques de notre temps et que j'ai essayé de reconstituer
en ses grandes lignes dans mon volume sur la basilique
de Chartres.
Le chapitre d'A Rebours n'est donc que superficiel et à fleur
de chaton. Il n'est pas ce qu'il devrait être, une joaillerie de
l'au-delà. Il se compose d'écrins plus ou moins bien décrits, plus
ou moins bien rangés en une montre, mais c'est tout et ce n'est
pas assez.
La peinture de Gustave Moreau, les gravures de Luyken, les
lithographies de Bresdin et de Redon sont telles que je les vois
encore. Je n'ai rien à modifier dans l'ordonnance de ce petit
musée.
Pour le terrible chapitre VI dont le chiffre correspond, sans
intentions préconçues, à celui du Commandement de Dieu qu'il
offense, et pour certaines parties du IXe qui peuvent s'y joindre,
je ne les écrirais plus évidemment de la sorte. Il eût au moins
fallu les expliquer, d'une façon plus studieuse, par cette perversité
diabolique qui s'ingère, au point de vue luxurieux surtout,
dans les cervelles épuisées des gens. Il semble, en effet, que les
maladies de nerfs, que les névroses ouvrent dans l'âme des
fissures par lesquelles l'Esprit du Mal pénètre. Il y a là une
énigme qui reste illucidée; le mot hystérie ne résout rien; il
peut suffire à préciser un état matériel, à noter des rumeurs
irrésistibles des sens, il ne déduit pas les conséquences spirituelles
qui s'y rattachent et, plus particulièrement, les péchés
de dissimulation et de mensonge, qui presque toujours s'y greffent.
Quels sont les tenants et les aboutissants de cette maladie
peccamineuse, dans quelle proportion s'atténue la responsabilité
de l'être atteint dans son âme d'une sorte de possession qui
vient s'enter sur le désordre de son malheureux corps? Nul ne
le sait; en cette matière, la médecine déraisonne et la théologie
se tait.
A défaut d'une solution qu'il ne pouvait évidemment apporter,
des Esseintes eût dû envisager la question au point de vue de
la faute et en exprimer au moins quelque regret; il s'abstint
de se vitupérer, et il eut tort; mais bien qu'élevé par les Jésuites
dont il fait—plus que Durtal—l'éloge, il était devenu, par la
suite, si rebelle aux contraintes divines, si entêté à patauger dans
son limon charnel!
Aug. Leroux pinx. E. Decisy sc.
F. FERROUD, ÉDITEUR
En tout cas, ces chapitres paraissent des jalons inconsciemment
plantés pour indiquer la route de Là-Bas. Il est à observer
d'ailleurs que la bibliothèque de des Esseintes renfermait un
certain nombre de bouquins de magie et que les idées énoncées
dans le chapitre VII d'A Rebours, sur le sacrilège, sont l'hameçon
d'un futur volume traitant le sujet plus à fond.
Ce livre de Là-Bas qui effara tant de gens, je ne l'écrirais
plus, lui aussi, maintenant que je suis redevenu catholique, de
la même manière. Il est, en effet, certain que le côté scélérat et
sensuel qui s'y développe est réprouvable; et cependant, je
l'affirme, j'ai gazé, je n'ai rien dit; les documents qu'il recèle
sont, en comparaison de ceux que j'ai omis et que je possède
dans mes archives, de bien fades dragées, de bien plates béatilles!
Je crois, cependant, qu'en dépit de ses démences cérébrales
et de ses folies alvines, cet ouvrage a, par le sujet même qu'il
exposait, rendu service. Il a rappelé l'attention sur les manigances
du Malin qui était parvenu à se faire nier; il a été le point
de départ de toutes les études qui se sont renouvelées sur l'éternel
procès du satanisme; il a aidé, en les dévoilant, à annihiler
les odieuses pratiques des goéties; il a pris parti et combattu
très résolument, en somme, pour l'Église contre le Démon.
Pour en revenir à A Rebours dont il n'est qu'un succédané,
je peux répéter à propos des fleurs ce que j'ai déjà raconté sur
le compte des pierres.
A Rebours ne les considère qu'au point de vue des contours
et des teintes, nullement au point de vue des significations
qu'elles décèlent; des Esseintes n'a choisi que des orchidées
bizarres, mais taciturnes. Il sied d'ajouter qu'il eût été difficile
de faire parler en ce livre une flore atteinte d'alabie, une flore
muette, car l'idiome symbolique des plantes est mort avec le
moyen âge; et les créoles végétales choyées par des Esseintes
étaient inconnues des allégoristes de ce temps.
La contre-partie de cette botanique, je l'ai écrite depuis,
dans La Cathédrale, à propos de cette horticulture liturgique
qui a suscité de si curieuses pages de sainte Hildegarde, de saint
Méliton, de saint Eucher.
Autre est la question des odeurs dont j'ai dévoilé dans le
même livre les emblèmes mystiques.
Des Esseintes ne s'est préoccupé que des parfums laïques,
simples ou extraits, et des parfums profanes, composés ou bouquets.
Il eût pu expérimenter aussi les aromes de l'Église, l'encens,
la myrrhe, et cet étrange thymiama que cite la Bible et qui est
encore marqué dans le rituel comme devant être brûlé, avec
l'encens, sous le vase des cloches, lors de leur baptême, après que
l'Évêque les a lavées avec de l'eau bénite et signées avec le
saint chrême et l'huile des infirmes; mais cette fragrance
semble oubliée par l'Église même et je crois que l'on étonnerait
beaucoup un curé en lui demandant du thymiama.
La recette est pourtant consignée dans l'Exode. Le thymiama
se composait de styrax, de galbanum, d'encens et d'onycha, et
cette dernière substance ne serait autre que l'opercule d'un
certain coquillage du genre des «pourpres» qui se drague dans
les marais des Indes.
Or, il est difficile, pour ne pas dire impossible, étant donné
le signalement incomplet de ce coquillage et de son lieu de provenance,
de préparer un authentique thymiama; et c'est
dommage, car s'il en eût été autrement, ce parfum perdu eût
certainement excité chez des Esseintes les fastueuses évocations
des galas cérémoniels, des rites liturgiques de l'Orient.
Quant aux chapitres sur la littérature laïque et religieuse
contemporaine, ils sont, à mon sens, de même que celui de la
littérature latine, demeurés justes. Celui consacré à l'art profane
a aidé à mettre en relief des poètes bien inconnus du public
alors: Corbière, Mallarmé, Verlaine. Je n'ai rien à retrancher à
ce que j'écrivis il y a dix-neuf ans; j'ai gardé mon admiration
pour ces écrivains; celle que je professais pour Verlaine s'est
même accrue. Arthur Rimbaud et Jules Laforgue eussent mérité
de figurer dans le florilège de des Esseintes, mais ils n'avaient
encore rien imprimé à cette époque-là et ce n'est que beaucoup
plus tard que leurs œuvres ont paru.
Je ne m'imagine pas, d'autre part, que j'arriverai jamais à
savourer les auteurs religieux modernes que saccage A Rebours.
L'on ne m'ôtera pas de l'idée que la critique de feu Nettement
est imbécile et que Mme Augustin Craven et que Mlle Eugénie
de Guérin sont de bien lymphatiques bas-bleus et de bien dévotieuses
bréhaignes. Leurs juleps me semblent fades; des Esseintes
a repassé à Durtal son goût pour les épices et je crois qu'ils
s'entendraient encore assez bien, tous les deux, pour préparer,
à la place de ces loochs, une essence gingembrée d'art.
Je n'ai pas changé d'avis non plus sur la littérature de confrérie
des Poujoulat et des Genoude, mais je serais moins dur
maintenant pour le Père Chocarne, cité dans un lot de pieux
cacographes, car il a au moins rédigé quelques pages médullaires
sur la mystique, dans son introduction aux œuvres de saint
Jean de la Croix, et je serais également plus doux pour de Montalembert
qui, à défaut de talent, nous a nantis d'un ouvrage
incohérent et dépareillé, mais enfin émouvant, sur les moines;
je n'écrirais plus surtout que les visions d'Angèle de Foligno
sont sottes et fluides, c'est le contraire qui est vrai; mais je
dois attester, à ma décharge, que je ne les avais lues que dans la
traduction d'Hello. Or, celui-là était possédé par la manie d'élaguer,
d'édulcorer, de cendrer les mystiques, de peur d'attenter
à la fallacieuse pudeur des catholiques. Il a mis sous pressoir
une œuvre ardente, pleine de sève, et il n'en a extrait qu'un suc
incolore et froid, mal réchauffé, au bain-marie, sur la pauvre
veilleuse de son style.
Cela dit, si, en tant que traducteur, Hello se révélait tel qu'un
tâte-poule et qu'un pieusard, il est juste d'affirmer qu'il était,
alors qu'il opérait pour son propre compte, un manieur d'idées
originales, un exégète perspicace, un analyste vraiment fort.
Il était même, parmi les écrivains de son bord, le seul qui pensât;
je suis venu à la rescousse de d'Aurevilly pour prôner l'œuvre
de cet homme si incomplet, mais si intéressant, et A Rebours a,
je pense, aidé au petit succès que son meilleur livre, L'Homme,
a obtenu depuis sa mort.
La conclusion de ce chapitre sur la littérature ecclésiale moderne
était que, parmi les hongres de l'art religieux, il n'y avait
qu'un étalon, Barbey d'Aurevilly; et cette opinion demeure
résolument exacte. Celui-là fut le seul artiste, au pur sens du
mot, que produisit le catholicisme de ce temps; il fut un grand
prosateur, un romancier admirable dont l'audace faisait braire
la bedeaudaille qu'exaspérait la véhémence explosive de ses
phrases.
Enfin, si jamais chapitre peut être considéré comme le point
de départ d'autres livres, c'est bien celui sur le plain-chant que
j'ai amplifié depuis dans tous mes volumes, dans En Route et
surtout dans L'Oblat.
Après ce bref examen de chacune des spécialités rangées dans
les vitrines d'A Rebours, la conclusion qui s'impose est celle-ci:
ce livre fut une amorce de mon œuvre catholique qui s'y trouve,
tout entière, en germe.
Et l'incompréhension et la bêtise de quelques mômiers et de
quelques agités du sacerdoce m'apparaissent, une fois de plus,
insondables. Ils réclamèrent, pendant des années, la destruction
de cet ouvrage dont je ne possède pas, du reste, la propriété,
sans même se rendre compte que les volumes mystiques qui lui
succédèrent sont incompréhensibles sans celui-là, car il est, je
le répète, la souche d'où tous sortirent. Comment apprécier,
d'ailleurs, l'œuvre d'un écrivain, dans son ensemble, si on ne la
prend dès ses débuts, si on ne la suit pas à pas; comment surtout
se rendre compte de la marche de la Grâce dans une âme si l'on
supprime les traces de son passage, si l'on efface les premières
empreintes qu'elle a laissées?
Ce qui est, en tout cas, certain, c'est qu'A Rebours rompait
avec les précédents, avec Les Sœurs Vatard, En ménage, A vau-l'eau,
c'est qu'il m'engageait dans une voie dont je ne soupçonnais
même pas l'issue.
Autrement sagace que les catholiques, Zola le sentit bien. Je
me rappelle que j'allai passer, après l'apparition d'A Rebours,
quelques jours à Médan. Une après-midi que nous nous promenions,
tous les deux, dans la campagne, il s'arrêta brusquement
et, l'œil devenu noir, il me reprocha le livre, disant que je portais
un coup terrible au naturalisme, que je faisais dévier l'école,
que je brûlais d'ailleurs mes vaisseaux avec un pareil roman,
car aucun genre de littérature n'était possible dans ce genre
épuisé en un seul tome, et amicalement—car il était un très
brave homme—il m'incita à rentrer dans la route frayée, à
m'atteler à une étude de mœurs.
Je l'écoutais, pensant qu'il avait tout à la fois et raison et
tort,—raison, en m'accusant de saper le naturalisme et de me
barrer tout chemin,—tort, en ce sens que le roman, tel qu'il
le concevait, me semblait moribond, usé par les redites, sans
intérêt, qu'il le voulût ou non, pour moi.
Il y avait beaucoup de choses que Zola ne pouvait comprendre:
d'abord, ce besoin que j'éprouvais d'ouvrir les fenêtres, de fuir
un milieu où j'étouffais; puis, le désir qui m'appréhendait de
secouer les préjugés, de briser les limites du roman, d'y faire
entrer l'art, la science, l'histoire, de ne plus se servir, en un mot,
de cette forme que comme d'un cadre pour y insérer de plus
sérieux travaux. Moi, c'était cela qui me frappait surtout à cette
époque, supprimer l'intrigue traditionnelle, voire même la passion,
la femme, concentrer le pinceau de lumière sur un seul personnage,
faire à tout prix du neuf.
Zola ne répondait pas à ces arguments avec lesquels j'essayais
de le convaincre, et il réitérait sans cesse son affirmation: «Je
n'admets pas que l'on change de manière et d'avis; je n'admets
pas que l'on brûle ce que l'on a adoré.»
Eh là! n'a-t-il pas joué, lui aussi, le rôle du bon Sicambre?
Il a, en effet, sinon modifié son procédé de composition et d'écriture,
au moins varié sa façon de concevoir l'humanité et d'expliquer
la vie. Après le pessimisme noir de ses premiers livres,
n'avons-nous pas eu, sous couleur de socialisme, l'optimisme
béat de ses derniers?
Il faut bien le confesser, personne ne comprenait moins l'âme
que les naturalistes qui se proposaient de l'observer. Ils voyaient
l'existence d'une seule pièce; ils ne l'acceptaient que conditionnée
d'éléments vraisemblables, et j'ai depuis appris, par
expérience, que l'invraisemblable n'est pas toujours, dans le
monde, à l'état d'exception, que les aventures de Rocambole
sont parfois aussi exactes que celles de Gervaise et de Coupeau.
Mais l'idée que des Esseintes pouvait être aussi vrai que ses
personnages à lui déconcertait, irritait presque Zola.
⁂
J'ai jusqu'ici, dans ces quelques pages, parlé d'A Rebours
surtout au point de vue de la littérature et de l'art. Il me faut
maintenant en parler au point de vue de la Grâce, montrer
quelle part d'inconnu, quelle projection d'âme qui s'ignore, il
peut y avoir souvent dans un livre.
Cette orientation si claire, si nette d'A Rebours sur le catholicisme,
elle me demeure, je l'avoue, incompréhensible.
Je n'ai pas été élevé dans les écoles congréganistes, mais bien
dans un lycée, je n'ai jamais été pieux dans ma jeunesse, et le
côté de souvenir d'enfance, de première communion, d'éducation
qui tient si souvent une grande place dans la conversion, n'en a
tenu aucune dans la mienne. Et ce qui complique encore la
difficulté et déroute toute analyse, c'est que, lorsque j'écrivis
A Rebours, je ne mettais pas les pieds dans une église, je ne connaissais
aucun catholique pratiquant, aucun prêtre; je n'éprouvais
aucune touche divine m'incitant à me diriger vers l'Église,
je vivais dans mon auge, tranquille; il me semblait tout naturel
de satisfaire les foucades de mes sens, et la pensée ne me venait
même pas que ce genre de tournoi fût défendu.
A Rebours a paru en 1884 et je suis parti pour me convertir
dans une Trappe en 1892; près de huit années se sont écoulées
avant que les semailles de ce livre n'aient levé; mettons deux
années, trois même, d'un travail de la Grâce, sourd, têtu, parfois
sensible; il n'en resterait pas moins cinq ans pendant lesquels
je ne me souviens d'avoir éprouvé aucune velléité catholique,
aucun regret de la vie que je menais, aucun désir de la
renverser. Pourquoi, comment ai-je été aiguillé sur une voie perdue
alors pour moi dans la nuit? Je suis absolument incapable
de le dire; rien, sinon des ascendances de béguinages et de cloître,
des prières de famille hollandaise très fervente et que j'ai d'ailleurs
à peine connue, n'expliquera la parfaite inconscience du
dernier cri, l'appel religieux de la dernière page d'A Rebours.
Oui, je sais bien, il y a des gens très forts qui tracent des plans,
organisent d'avance des itinéraires d'existence et les suivent;
il est même entendu, si je ne me trompe, qu'avec de la volonté
on arrive à tout; je veux bien le croire, mais moi, je le confesse,
je n'ai jamais été ni un homme tenace, ni un auteur madré. Ma
vie et ma littérature ont une part de passivité, d'insu, de direction
hors de moi très certaine.
La Providence me fut miséricordieuse et la Vierge me fut
bonne. Je me suis borné à ne pas les contrecarrer lorsqu'elles
attestaient leurs intentions; j'ai simplement obéi; j'ai été
mené par ce qu'on appelle «les voies extraordinaires»; si quelqu'un
peut avoir la certitude du néant qu'il serait sans l'aide
de Dieu, c'est moi.
Les personnes qui n'ont pas la Foi m'objecteront qu'avec
des idées pareilles, l'on n'est pas loin d'aboutir au fatalisme et
à la négation de toute psychologie.
Non, car la Foi en Notre-Seigneur n'est pas le fatalisme. Le
libre arbitre demeure sauf. Je pouvais, s'il me plaisait, continuer
à céder aux luxurieux émois et rester à Paris, et ne pas
aller souffrir dans une Trappe. Dieu n'eût sans doute pas insisté;
mais tout en certifiant que la volonté est intacte, il faut bien
avouer cependant que le Sauveur y met beaucoup du sien, qu'il
vous harcèle, qu'il vous traque, qu'il vous «cuisine», pour se
servir d'un terme énergique de basse police; mais je le répète
encore, l'on peut, à ses risques et périls, l'envoyer promener.
Pour la psychologie, c'est autre chose. Si nous l'envisageons,
comme je l'envisage, au point de vue d'une conversion, elle est,
dans ses préludes, impossible à démêler; certains coins sont
peut-être tangibles, mais les autres, non; le travail souterrain de
l'âme nous échappe. Il y eut sans doute, au moment où j'écrivais
A Rebours, un remuement des terres, un forage du sol pour
y planter des fondations, dont je ne me rendis pas compte. Dieu
creusait pour placer ses fils et il n'opérait que dans l'ombre de
l'âme, dans la nuit. Rien n'était perceptible; ce n'est que bien
des années après que l'étincelle a commencé de courir le long
des fils. Je sentais alors l'âme s'émouvoir dans ces secousses;
ce n'était encore ni bien douloureux, ni bien clair: la liturgie,
la mystique, l'art en étaient les véhicules ou les moyens; cela
se passait généralement dans les églises, à Saint-Séverin surtout,
où j'entrais par curiosité, par désœuvrement. Je n'éprouvais,
en assistant aux cérémonies, qu'une trépidation intérieure, ce
petit trémulement que l'on subit, en voyant, en écoutant ou en
lisant une belle œuvre, mais il n'y avait pas d'attaque précise,
de mise en demeure de se prononcer.
Je me détachais seulement, peu à peu, de ma coque d'impureté;
je commençais à me dégoûter de moi-même, mais je rebiffais
quand même sur les articles de Foi. Les objections que je me
posais me semblaient être irrésistibles; et un beau matin, en
me réveillant, elles furent, sans que j'aie jamais su comment,
résolues. Je priai pour la première fois et l'explosion se fit.
Tout cela paraît, pour les gens qui ne croient pas à la Grâce,
fou. Pour ceux qui ont ressenti ses effets, aucun étonnement
n'est possible; et, si surprise il y avait, elle ne pourrait exister
que pour la période d'incubation, celle où l'on ne voit et où l'on
ne perçoit rien, la période du déblaiement et de la fondation
dont on ne s'est même pas douté.
Je comprends, en somme, jusqu'à un certain point, ce qui s'est
passé entre l'année 1891 et l'année 1895, entre Là-Bas et En
Route, rien du tout entre l'année 1884 et l'année 1891, entre A
Rebours et Là-Bas.
Si je n'ai pas compris moi-même, à plus forte raison les autres
ne comprirent-ils point les impulsions de des Esseintes. A Rebours
tombait ainsi qu'un aérolithe dans le champ de foire littéraire
et ce fut et une stupeur et une colère; la presse se désordonna;
jamais elle ne divagua en tant d'articles; après m'avoir traité
de misanthrope impressionniste et avoir qualifié des Esseintes
de maniaque et d'imbécile compliqué, les Normaliens comme
M. Lemaître s'indignèrent que je ne fisse point l'éloge de Virgile
et déclarèrent, d'un ton péremptoire, que les décadents de
la langue latine, au moyen âge, n'étaient que «des radoteurs et
des crétins». D'autres entrepreneurs de critique voulurent bien
aussi m'aviser qu'il me serait profitable de subir, dans une
prison thermale, le fouet des douches; et, à leur tour, les conférenciers
s'en mêlèrent. A la Salle des Capucines, l'archonte
Sarcey criait, ahuri: «Je veux bien être pendu, si je comprends
un traître mot à ce roman!» Enfin, pour que ce fût complet, les
revues graves, telles que la Revue des Deux Mondes, dépêchèrent
leur leader, M. Brunetière, pour comparer ce roman aux
vaudevilles de Waflard et Fulgence.
Dans ce tohu-bohu, un seul écrivain vit clair, Barbey d'Aurevilly,
qui ne me connaissait nullement, d'ailleurs. Dans un
article du Constitutionnel portant la date du 28 juillet 1884, et
qui a été recueilli dans son volume Le Roman Contemporain paru
en 1902, il écrivit:
«Après un tel livre, il ne reste plus a l'auteur qu'a
choisir entre la bouche d'un pistolet ou les pieds de la
croix.»
C'est fait.
J.-K. Huysmans.
(1903.)
PRÉFACE
ÉCRITE VINGT ANS APRÈS LE ROMAN
Je pense que tous les gens de lettres sont comme moi, que jamais
ils ne relisent leurs œuvres lorsqu'elles ont paru. Rien
n'est, en effet, plus désenchantant, plus pénible, que de regarder,
après des années, ses phrases. Elles se sont en quelque sorte
décantées et déposent au fond du livre; et, la plupart du temps,
les volumes ne sont pas ainsi que les vins qui s'améliorent en vieillissant;
une fois dépouillés par l'âge, les chapitres s'éventent et
leur bouquet s'étiole.
J'ai eu cette impression pour certains flacons rangés dans le
casier d'A Rebours, alors que j'ai dû les déboucher.
Et, assez mélancoliquement, je tâche de me rappeler, en feuilletant
ces pages, la condition d'âme que je pouvais bien avoir
au moment où je les écrivis.
On était alors en plein naturalisme; mais cette école, qui
devait rendre l'inoubliable service de situer des personnages
réels dans des milieux exacts, était condamnée à se rabâcher,
en piétinant sur place.
Elle n'admettait guère, en théorie du moins, l'exception;
elle se confinait donc dans la peinture de l'existence commune,
s'efforçait, sous prétexte de faire vivant, de créer des êtres qui
fussent aussi semblables que possible à la bonne moyenne des
gens. Cet idéal s'était, en son genre, réalisé dans un chef-d'œuvre
qui a été beaucoup plus que L'Assommoir le parangon du naturalisme,
L'Éducation sentimentale de Gustave Flaubert; ce roman
était, pour nous tous, «des Soirées de Médan», une véritable
bible; mais il ne comportait que peu de moutures. Il était parachevé,
irrecommençable pour Flaubert même; nous en étions
donc tous réduits, en ce temps-là, à louvoyer, à rôder par des
voies plus ou moins explorées, tout autour.
La vertu étant, il faut bien l'avouer, ici-bas une exception,
était par cela même écartée du plan naturaliste. Ne possédant
pas le concept catholique de la déchéance et de la tentation,
nous ignorions de quels efforts, de quelles souffrances elle est
issue; l'héroïsme de l'âme, victorieuse des embûches, nous
échappait. Il ne nous serait pas venu à l'idée de décrire cette
lutte, avec ses hauts et ses bas, ses attaques retorses et ses feintes
et aussi ses habiles aides qui s'apprêtent très loin souvent de la
personne que le Maudit attaque, dans le fond d'un cloître; la
vertu nous semblait l'apanage d'êtres sans curiosités ou dénués
de sens, peu émouvante, en tout cas, à traiter, au point de vue
de l'art.
Restaient les vices; mais le champ en était, à cultiver, restreint.
Il se limitait aux territoires des Sept péchés capitaux et encore,
sur ces sept, un seul, celui contre le sixième Commandement de
Dieu, était à peu près accessible.
Les autres avaient été terriblement vendangés et il n'y demeurait
guère de grappes à égrener. L'Avarice, par exemple, avait
été pressurée jusqu'à sa dernière goutte par Balzac et par Hello.
L'Orgueil, la Colère, l'Envie avaient traîné dans toutes les publications
romantiques, et ces sujets de drames avaient été si violemment
gauchis par l'abus des scènes qu'il eût vraiment fallu
du génie pour les rajeunir dans un livre. Quant à la Gourmandise
et à la Paresse, elles semblaient pouvoir s'incarner plutôt
en des personnages épisodiques et convenir mieux à des comparses
qu'à des chefs d'emploi ou à des premières chanteuses
de romans de mœurs.
La vérité est que l'Orgueil eût été le plus magnifique des forfaits
à étudier, dans ses ramifications infernales de cruauté envers
le prochain et de fausse humilité, que la Gourmandise remorquant
à sa suite la Luxure et la Paresse, le Vol, eussent été
matière à de surprenantes fouilles, si l'on avait scruté ces péchés
avec la lampe et le chalumeau de l'Église et en ayant la Foi;
mais aucun de nous n'était préparé pour cette besogne; nous
étions donc acculés à remâcher le méfait le plus facile à décortiquer
de tous, le péché de Luxure, sous toutes ses formes; et
Dieu sait si nous le remâchâmes; mais cette sorte de carrousel
était court. Quoi qu'on inventât, le roman se pouvait résumer en
ces quelques lignes: savoir pourquoi monsieur Un tel commettait
ou ne commettait pas l'adultère avec madame Une telle;
si l'on voulait être distingué et se déceler, ainsi qu'un auteur
du meilleur ton, l'on plaçait l'œuvre de chair entre une marquise
et un comte; si l'on voulait, au contraire, être un écrivain
populacier, un prosateur à la coule, on la campait entre un
soupirant de barrière et une fille quelconque; le cadre seul
différait. La distinction me paraît avoir prévalu maintenant
dans les bonnes grâces du lecteur, car je vois qu'à l'heure actuelle
il ne se repaît guère des amours plébéiennes ou bourgeoises,
mais continue à savourer les hésitations de la marquise, allant
rejoindre son tentateur dans un petit entresol dont l'aspect
change suivant la mode tapissière du temps. Tombera? Tombera
pas? cela s'intitule étude psychologique. Moi je veux bien.
J'avoue pourtant que, lorsqu'il m'arrive d'ouvrir un livre et
que j'y aperçois l'éternelle séduction et le non moins éternel
adultère, je m'empresse de le fermer, n'étant nullement désireux
de connaître comment l'idylle annoncée finira. Le volume où il
n'y a pas de documents avérés, le livre qui ne m'apprend rien
ne m'intéresse plus.
Au moment où parut A Rebours, c'est-à-dire en 1884, la situation
était donc celle-ci: le naturalisme s'essoufflait à tourner
la meule dans le même cercle. La somme d'observations que chacun
avait emmagasinée, en les prenant sur soi-même et sur les
autres, commençait à s'épuiser. Zola, qui était un beau décorateur
de théâtre, s'en tirait en brossant des toiles plus ou moins
précises; il suggérait très bien l'illusion du mouvement et de la
vie; ses héros étaient dénués d'âme, régis tout bonnement par
des impulsions et des instincts, ce qui simplifiait le travail
de l'analyse. Ils remuaient, accomplissaient quelques actes
sommaires, peuplaient d'assez franches silhouettes des décors
qui devenaient les personnages principaux de ses drames. Il
célébrait de la sorte les halles, les magasins de nouveautés, les
chemins de fer, les mines, et les êtres humains égarés dans ces
milieux n'y jouaient plus que le rôle d'utilités et de figurants;
mais Zola était Zola, c'est-à-dire un artiste un peu massif, mais
doué de puissants poumons et de gros poings.
Nous autres, moins râblés et préoccupés d'un art plus subtil
et plus vrai, nous devions nous demander si le naturalisme n'aboutissait
pas à une impasse et si nous n'allions pas bientôt nous
heurter contre le mur du fond.
A vrai dire, ces réflexions ne surgirent en moi que bien plus
tard. Je cherchais vaguement à m'évader d'un cul-de-sac où je
suffoquais, mais je n'avais aucun plan déterminé et A Rebours,
qui me libéra d'une littérature sans issue, en m'aérant, est un
ouvrage parfaitement inconscient, imaginé sans idées préconçues,
sans intentions réservées d'avenir, sans rien du tout.
Il m'était d'abord apparu, tel qu'une fantaisie brève, sous
la forme d'une nouvelle bizarre; j'y voyais un peu un pendant
d'A vau-l'eau transféré dans un autre monde; je me figurais
un monsieur Folantin, plus lettré, plus raffiné, plus riche et qui
a découvert, dans l'artifice, un dérivatif au dégoût que lui inspirent
les tracas de la vie et les mœurs américaines de son temps;
je le profilais fuyant à tire-d'aile dans le rêve, se réfugiant dans
l'illusion d'extravagantes féeries, vivant, seul, loin de son siècle,
dans le souvenir évoqué d'époques plus cordiales, de milieux
moins vils.
Et, à mesure que j'y réfléchissais, le sujet s'agrandissait et
nécessitait de patientes recherches: chaque chapitre devenait
le coulis d'une spécialité, le sublimé d'un art différent; il se
condensait en un «of meat» de pierreries, de parfums, de fleurs,
de littérature religieuse et laïque, de musique profane et de
plain-chant.
L'étrange fut que, sans m'en être d'abord douté, je fus amené
par la nature même de mes travaux à étudier l'Église sous bien
des faces. Il était, en effet, impossible de remonter jusqu'aux
seules ères propres qu'ait connues l'humanité, jusqu'au moyen
âge, sans constater qu'Elle tenait tout, que l'art n'existait qu'en
Elle et que par Elle. N'ayant pas la foi, je la regardais, un peu
défiant, surpris de son ampleur et de sa gloire, me demandant
comment une religion qui me semblait faite pour des enfants
avait pu suggérer de si merveilleuses œuvres.
Je rôdais un peu à tâtons autour d'Elle, devinant plus que
je ne voyais, me reconstituant, avec les bribes que je retrouvais
dans les musées et les bouquins, un ensemble. Et aujourd'hui
que je parcours, après des investigations plus longues et
plus sûres, les pages d'A Rebours qui ont trait au catholicisme
et à l'art religieux, je remarque que ce minuscule panorama,
peint sur des feuilles de bloc-notes, est exact. Ce que je peignais
alors était succinct, manquait de développements, mais était
véridique. Je me suis borné depuis à agrandir mes esquisses et à
les mettre au point.
Je pourrais très bien signer maintenant les pages d'A Rebours
sur l'Église, car elles paraissent avoir été, en effet, écrites par
un catholique.
Je me croyais loin de la religion pourtant! Je ne songeais pas
que, de Schopenhauer, que j'admirais plus que de raison, à
l'Ecclésiaste et au Livre de Job, il n'y avait qu'un pas. Les prémisses
sur le Pessimisme sont les mêmes, seulement, lorsqu'il
s'agit de conclure, le philosophe se dérobe. J'aimais ses idées
sur l'horreur de la vie, sur la bêtise du monde, sur l'inclémence
de la destinée; je les aime également dans les Livres Saints;
mais les observations de Schopenhauer n'aboutissent à rien; il
vous laisse, pour ainsi parler, en plan; ses aphorismes ne sont,
en somme, qu'un herbier de plaintes sèches; l'Église, elle,
explique les origines et les causes, signale les fins, présente les
remèdes; elle ne se contente pas de vous donner une consultation
d'âme, elle vous traite et elle vous guérit, alors que le médicastre
allemand, après vous avoir bien démontré que l'affection
dont vous souffrez est incurable, vous tourne, en ricanant, le
dos.
Son Pessimisme n'est autre que celui des Écritures auxquelles il
l'a emprunté. Il n'a pas dit plus que Salomon, plus que Job, plus
même que l'Imitation qui a résumé, bien avant lui, toute sa
philosophie en une phrase: «C'est vraiment une misère que de
vivre sur la terre!»
A distance, ces similitudes et ces dissemblances s'avèrent nettement,
mais à cette époque, si je les percevais, je ne m'y attardais
point; le besoin de conclure ne me tentait pas; la route
tracée par Schopenhauer était carrossable et d'aspect varié,
je m'y promenais tranquillement, sans désir d'en connaître
le bout; en ce temps-là, je n'avais aucune clarté réelle sur les
échéances, aucune appréhension des dénouements; les mystères
du catéchisme me paraissaient enfantins; comme tous les catholiques,
du reste, j'ignorais parfaitement ma religion; je ne me
rendais pas compte que tout est mystère, que nous ne vivons
que dans le mystère, que si le hasard existait, il serait encore
plus mystérieux que la Providence. Je n'admettais pas la douleur
infligée par un Dieu, je m'imaginais que le Pessimisme
pouvait être le consolateur des âmes élevées. Quelle bêtise!
c'est cela qui était peu expérimental, peu document humain,
pour me servir d'un terme cher au naturalisme. Jamais le Pessimisme
n'a consolé et les malades de corps et les alités d'âme!
Je souris, alors qu'après tant d'années, je relis les pages où
ces théories, si résolument fausses, sont affirmées.
Mais ce qui me frappe le plus, en cette lecture, c'est ceci:
tous les romans que j'ai écrits depuis A Rebours sont contenus
en germe dans ce livre. Les chapitres ne sont, en effet, que les
amorces des volumes qui les suivirent.
Le chapitre sur la littérature latine de la Décadence, je l'ai
sinon développé, au moins plus approfondi, en traitant de la
liturgie dans En route et dans L'Oblat. Je l'imprimerais, sans y
rien changer aujourd'hui, sauf pour saint Ambroise dont je
n'aime toujours pas la prose aqueuse et la rhétorique ampoulée.
Il m'apparaît encore tel que je le qualifiais «d'ennuyeux Cicéron
chrétien», mais en revanche, le poète est charmant; et ses
hymnes et celles de son école qui figurent dans le Bréviaire
sont parmi les plus belles qu'ait conservées l'Église; j'ajoute
que la littérature un peu spéciale, il est vrai, de l'hymnaire
aurait pu trouver place dans le compartiment réservé de ce
chapitre.
Pas plus qu'en 1884, je ne raffole présentement du latin
classique du Maro et du Pois chiche; comme au temps d'A
Rebours, je préfère la langue de la Vulgate à la langue du siècle
d'Auguste, voire même à celle de la Décadence, plus curieuse
pourtant, avec son fumet de sauvagine et ses teintes persillées
de venaison. L'Église qui, après l'avoir désinfectée et rajeunie,
a créé, pour aborder un ordre d'idées inexprimées jusqu'alors,
des vocables grandiloques et des diminutifs de tendresse exquis,
me semble donc s'être façonné un langage fort supérieur au dialecte
du Paganisme, et Durtal pense encore, à ce sujet, tel que
des Esseintes.
Le chapitre des pierreries, je l'ai repris dans La Cathédrale en
m'en occupant alors au point de vue de la symbolique des gemmes.
J'ai manié les pierreries mortes d'A Rebours. Sans doute, je
ne nie pas qu'une belle émeraude puisse être admirée pour les
étincelles qui grésillent dans le feu de son eau verte, mais n'est-elle
point, si l'on ignore l'idiome des symboles, une inconnue,
une étrangère avec laquelle on ne peut s'entretenir et qui se
tait, elle-même, parce que l'on ne comprend pas ses locutions?
Or, elle est plus et mieux que cela.
Sans admettre avec un vieil auteur du XVIe siècle, Estienne
de Clave, que les pierreries s'engendrent, ainsi que des personnes
naturelles, d'une semence éparse dans la matrice du sol, l'on
peut très bien dire qu'elles sont des minéraux significatifs,
des substances loquaces, qu'elles sont, en un mot, des symboles.
Elles ont été envisagées sous cet aspect depuis la plus haute
antiquité et la tropologie des gemmes est une des branches de
cette symbolique chrétienne si parfaitement oubliée par les
prêtres et les laïques de notre temps et que j'ai essayé de reconstituer
en ses grandes lignes dans mon volume sur la basilique
de Chartres.
Le chapitre d'A Rebours n'est donc que superficiel et à fleur
de chaton. Il n'est pas ce qu'il devrait être, une joaillerie de
l'au-delà. Il se compose d'écrins plus ou moins bien décrits, plus
ou moins bien rangés en une montre, mais c'est tout et ce n'est
pas assez.
La peinture de Gustave Moreau, les gravures de Luyken, les
lithographies de Bresdin et de Redon sont telles que je les vois
encore. Je n'ai rien à modifier dans l'ordonnance de ce petit
musée.
Pour le terrible chapitre VI dont le chiffre correspond, sans
intentions préconçues, à celui du Commandement de Dieu qu'il
offense, et pour certaines parties du IXe qui peuvent s'y joindre,
je ne les écrirais plus évidemment de la sorte. Il eût au moins
fallu les expliquer, d'une façon plus studieuse, par cette perversité
diabolique qui s'ingère, au point de vue luxurieux surtout,
dans les cervelles épuisées des gens. Il semble, en effet, que les
maladies de nerfs, que les névroses ouvrent dans l'âme des
fissures par lesquelles l'Esprit du Mal pénètre. Il y a là une
énigme qui reste illucidée; le mot hystérie ne résout rien; il
peut suffire à préciser un état matériel, à noter des rumeurs
irrésistibles des sens, il ne déduit pas les conséquences spirituelles
qui s'y rattachent et, plus particulièrement, les péchés
de dissimulation et de mensonge, qui presque toujours s'y greffent.
Quels sont les tenants et les aboutissants de cette maladie
peccamineuse, dans quelle proportion s'atténue la responsabilité
de l'être atteint dans son âme d'une sorte de possession qui
vient s'enter sur le désordre de son malheureux corps? Nul ne
le sait; en cette matière, la médecine déraisonne et la théologie
se tait.
A défaut d'une solution qu'il ne pouvait évidemment apporter,
des Esseintes eût dû envisager la question au point de vue de
la faute et en exprimer au moins quelque regret; il s'abstint
de se vitupérer, et il eut tort; mais bien qu'élevé par les Jésuites
dont il fait—plus que Durtal—l'éloge, il était devenu, par la
suite, si rebelle aux contraintes divines, si entêté à patauger dans
son limon charnel!
Aug. Leroux pinx. E. Decisy sc.
F. FERROUD, ÉDITEUR
En tout cas, ces chapitres paraissent des jalons inconsciemment
plantés pour indiquer la route de Là-Bas. Il est à observer
d'ailleurs que la bibliothèque de des Esseintes renfermait un
certain nombre de bouquins de magie et que les idées énoncées
dans le chapitre VII d'A Rebours, sur le sacrilège, sont l'hameçon
d'un futur volume traitant le sujet plus à fond.
Ce livre de Là-Bas qui effara tant de gens, je ne l'écrirais
plus, lui aussi, maintenant que je suis redevenu catholique, de
la même manière. Il est, en effet, certain que le côté scélérat et
sensuel qui s'y développe est réprouvable; et cependant, je
l'affirme, j'ai gazé, je n'ai rien dit; les documents qu'il recèle
sont, en comparaison de ceux que j'ai omis et que je possède
dans mes archives, de bien fades dragées, de bien plates béatilles!
Je crois, cependant, qu'en dépit de ses démences cérébrales
et de ses folies alvines, cet ouvrage a, par le sujet même qu'il
exposait, rendu service. Il a rappelé l'attention sur les manigances
du Malin qui était parvenu à se faire nier; il a été le point
de départ de toutes les études qui se sont renouvelées sur l'éternel
procès du satanisme; il a aidé, en les dévoilant, à annihiler
les odieuses pratiques des goéties; il a pris parti et combattu
très résolument, en somme, pour l'Église contre le Démon.
Pour en revenir à A Rebours dont il n'est qu'un succédané,
je peux répéter à propos des fleurs ce que j'ai déjà raconté sur
le compte des pierres.
A Rebours ne les considère qu'au point de vue des contours
et des teintes, nullement au point de vue des significations
qu'elles décèlent; des Esseintes n'a choisi que des orchidées
bizarres, mais taciturnes. Il sied d'ajouter qu'il eût été difficile
de faire parler en ce livre une flore atteinte d'alabie, une flore
muette, car l'idiome symbolique des plantes est mort avec le
moyen âge; et les créoles végétales choyées par des Esseintes
étaient inconnues des allégoristes de ce temps.
La contre-partie de cette botanique, je l'ai écrite depuis,
dans La Cathédrale, à propos de cette horticulture liturgique
qui a suscité de si curieuses pages de sainte Hildegarde, de saint
Méliton, de saint Eucher.
Autre est la question des odeurs dont j'ai dévoilé dans le
même livre les emblèmes mystiques.
Des Esseintes ne s'est préoccupé que des parfums laïques,
simples ou extraits, et des parfums profanes, composés ou bouquets.
Il eût pu expérimenter aussi les aromes de l'Église, l'encens,
la myrrhe, et cet étrange thymiama que cite la Bible et qui est
encore marqué dans le rituel comme devant être brûlé, avec
l'encens, sous le vase des cloches, lors de leur baptême, après que
l'Évêque les a lavées avec de l'eau bénite et signées avec le
saint chrême et l'huile des infirmes; mais cette fragrance
semble oubliée par l'Église même et je crois que l'on étonnerait
beaucoup un curé en lui demandant du thymiama.
La recette est pourtant consignée dans l'Exode. Le thymiama
se composait de styrax, de galbanum, d'encens et d'onycha, et
cette dernière substance ne serait autre que l'opercule d'un
certain coquillage du genre des «pourpres» qui se drague dans
les marais des Indes.
Or, il est difficile, pour ne pas dire impossible, étant donné
le signalement incomplet de ce coquillage et de son lieu de provenance,
de préparer un authentique thymiama; et c'est
dommage, car s'il en eût été autrement, ce parfum perdu eût
certainement excité chez des Esseintes les fastueuses évocations
des galas cérémoniels, des rites liturgiques de l'Orient.
Quant aux chapitres sur la littérature laïque et religieuse
contemporaine, ils sont, à mon sens, de même que celui de la
littérature latine, demeurés justes. Celui consacré à l'art profane
a aidé à mettre en relief des poètes bien inconnus du public
alors: Corbière, Mallarmé, Verlaine. Je n'ai rien à retrancher à
ce que j'écrivis il y a dix-neuf ans; j'ai gardé mon admiration
pour ces écrivains; celle que je professais pour Verlaine s'est
même accrue. Arthur Rimbaud et Jules Laforgue eussent mérité
de figurer dans le florilège de des Esseintes, mais ils n'avaient
encore rien imprimé à cette époque-là et ce n'est que beaucoup
plus tard que leurs œuvres ont paru.
Je ne m'imagine pas, d'autre part, que j'arriverai jamais à
savourer les auteurs religieux modernes que saccage A Rebours.
L'on ne m'ôtera pas de l'idée que la critique de feu Nettement
est imbécile et que Mme Augustin Craven et que Mlle Eugénie
de Guérin sont de bien lymphatiques bas-bleus et de bien dévotieuses
bréhaignes. Leurs juleps me semblent fades; des Esseintes
a repassé à Durtal son goût pour les épices et je crois qu'ils
s'entendraient encore assez bien, tous les deux, pour préparer,
à la place de ces loochs, une essence gingembrée d'art.
Je n'ai pas changé d'avis non plus sur la littérature de confrérie
des Poujoulat et des Genoude, mais je serais moins dur
maintenant pour le Père Chocarne, cité dans un lot de pieux
cacographes, car il a au moins rédigé quelques pages médullaires
sur la mystique, dans son introduction aux œuvres de saint
Jean de la Croix, et je serais également plus doux pour de Montalembert
qui, à défaut de talent, nous a nantis d'un ouvrage
incohérent et dépareillé, mais enfin émouvant, sur les moines;
je n'écrirais plus surtout que les visions d'Angèle de Foligno
sont sottes et fluides, c'est le contraire qui est vrai; mais je
dois attester, à ma décharge, que je ne les avais lues que dans la
traduction d'Hello. Or, celui-là était possédé par la manie d'élaguer,
d'édulcorer, de cendrer les mystiques, de peur d'attenter
à la fallacieuse pudeur des catholiques. Il a mis sous pressoir
une œuvre ardente, pleine de sève, et il n'en a extrait qu'un suc
incolore et froid, mal réchauffé, au bain-marie, sur la pauvre
veilleuse de son style.
Cela dit, si, en tant que traducteur, Hello se révélait tel qu'un
tâte-poule et qu'un pieusard, il est juste d'affirmer qu'il était,
alors qu'il opérait pour son propre compte, un manieur d'idées
originales, un exégète perspicace, un analyste vraiment fort.
Il était même, parmi les écrivains de son bord, le seul qui pensât;
je suis venu à la rescousse de d'Aurevilly pour prôner l'œuvre
de cet homme si incomplet, mais si intéressant, et A Rebours a,
je pense, aidé au petit succès que son meilleur livre, L'Homme,
a obtenu depuis sa mort.
La conclusion de ce chapitre sur la littérature ecclésiale moderne
était que, parmi les hongres de l'art religieux, il n'y avait
qu'un étalon, Barbey d'Aurevilly; et cette opinion demeure
résolument exacte. Celui-là fut le seul artiste, au pur sens du
mot, que produisit le catholicisme de ce temps; il fut un grand
prosateur, un romancier admirable dont l'audace faisait braire
la bedeaudaille qu'exaspérait la véhémence explosive de ses
phrases.
Enfin, si jamais chapitre peut être considéré comme le point
de départ d'autres livres, c'est bien celui sur le plain-chant que
j'ai amplifié depuis dans tous mes volumes, dans En Route et
surtout dans L'Oblat.
Après ce bref examen de chacune des spécialités rangées dans
les vitrines d'A Rebours, la conclusion qui s'impose est celle-ci:
ce livre fut une amorce de mon œuvre catholique qui s'y trouve,
tout entière, en germe.
Et l'incompréhension et la bêtise de quelques mômiers et de
quelques agités du sacerdoce m'apparaissent, une fois de plus,
insondables. Ils réclamèrent, pendant des années, la destruction
de cet ouvrage dont je ne possède pas, du reste, la propriété,
sans même se rendre compte que les volumes mystiques qui lui
succédèrent sont incompréhensibles sans celui-là, car il est, je
le répète, la souche d'où tous sortirent. Comment apprécier,
d'ailleurs, l'œuvre d'un écrivain, dans son ensemble, si on ne la
prend dès ses débuts, si on ne la suit pas à pas; comment surtout
se rendre compte de la marche de la Grâce dans une âme si l'on
supprime les traces de son passage, si l'on efface les premières
empreintes qu'elle a laissées?
Ce qui est, en tout cas, certain, c'est qu'A Rebours rompait
avec les précédents, avec Les Sœurs Vatard, En ménage, A vau-l'eau,
c'est qu'il m'engageait dans une voie dont je ne soupçonnais
même pas l'issue.
Autrement sagace que les catholiques, Zola le sentit bien. Je
me rappelle que j'allai passer, après l'apparition d'A Rebours,
quelques jours à Médan. Une après-midi que nous nous promenions,
tous les deux, dans la campagne, il s'arrêta brusquement
et, l'œil devenu noir, il me reprocha le livre, disant que je portais
un coup terrible au naturalisme, que je faisais dévier l'école,
que je brûlais d'ailleurs mes vaisseaux avec un pareil roman,
car aucun genre de littérature n'était possible dans ce genre
épuisé en un seul tome, et amicalement—car il était un très
brave homme—il m'incita à rentrer dans la route frayée, à
m'atteler à une étude de mœurs.
Je l'écoutais, pensant qu'il avait tout à la fois et raison et
tort,—raison, en m'accusant de saper le naturalisme et de me
barrer tout chemin,—tort, en ce sens que le roman, tel qu'il
le concevait, me semblait moribond, usé par les redites, sans
intérêt, qu'il le voulût ou non, pour moi.
Il y avait beaucoup de choses que Zola ne pouvait comprendre:
d'abord, ce besoin que j'éprouvais d'ouvrir les fenêtres, de fuir
un milieu où j'étouffais; puis, le désir qui m'appréhendait de
secouer les préjugés, de briser les limites du roman, d'y faire
entrer l'art, la science, l'histoire, de ne plus se servir, en un mot,
de cette forme que comme d'un cadre pour y insérer de plus
sérieux travaux. Moi, c'était cela qui me frappait surtout à cette
époque, supprimer l'intrigue traditionnelle, voire même la passion,
la femme, concentrer le pinceau de lumière sur un seul personnage,
faire à tout prix du neuf.
Zola ne répondait pas à ces arguments avec lesquels j'essayais
de le convaincre, et il réitérait sans cesse son affirmation: «Je
n'admets pas que l'on change de manière et d'avis; je n'admets
pas que l'on brûle ce que l'on a adoré.»
Eh là! n'a-t-il pas joué, lui aussi, le rôle du bon Sicambre?
Il a, en effet, sinon modifié son procédé de composition et d'écriture,
au moins varié sa façon de concevoir l'humanité et d'expliquer
la vie. Après le pessimisme noir de ses premiers livres,
n'avons-nous pas eu, sous couleur de socialisme, l'optimisme
béat de ses derniers?
Il faut bien le confesser, personne ne comprenait moins l'âme
que les naturalistes qui se proposaient de l'observer. Ils voyaient
l'existence d'une seule pièce; ils ne l'acceptaient que conditionnée
d'éléments vraisemblables, et j'ai depuis appris, par
expérience, que l'invraisemblable n'est pas toujours, dans le
monde, à l'état d'exception, que les aventures de Rocambole
sont parfois aussi exactes que celles de Gervaise et de Coupeau.
Mais l'idée que des Esseintes pouvait être aussi vrai que ses
personnages à lui déconcertait, irritait presque Zola.
⁂
J'ai jusqu'ici, dans ces quelques pages, parlé d'A Rebours
surtout au point de vue de la littérature et de l'art. Il me faut
maintenant en parler au point de vue de la Grâce, montrer
quelle part d'inconnu, quelle projection d'âme qui s'ignore, il
peut y avoir souvent dans un livre.
Cette orientation si claire, si nette d'A Rebours sur le catholicisme,
elle me demeure, je l'avoue, incompréhensible.
Je n'ai pas été élevé dans les écoles congréganistes, mais bien
dans un lycée, je n'ai jamais été pieux dans ma jeunesse, et le
côté de souvenir d'enfance, de première communion, d'éducation
qui tient si souvent une grande place dans la conversion, n'en a
tenu aucune dans la mienne. Et ce qui complique encore la
difficulté et déroute toute analyse, c'est que, lorsque j'écrivis
A Rebours, je ne mettais pas les pieds dans une église, je ne connaissais
aucun catholique pratiquant, aucun prêtre; je n'éprouvais
aucune touche divine m'incitant à me diriger vers l'Église,
je vivais dans mon auge, tranquille; il me semblait tout naturel
de satisfaire les foucades de mes sens, et la pensée ne me venait
même pas que ce genre de tournoi fût défendu.
A Rebours a paru en 1884 et je suis parti pour me convertir
dans une Trappe en 1892; près de huit années se sont écoulées
avant que les semailles de ce livre n'aient levé; mettons deux
années, trois même, d'un travail de la Grâce, sourd, têtu, parfois
sensible; il n'en resterait pas moins cinq ans pendant lesquels
je ne me souviens d'avoir éprouvé aucune velléité catholique,
aucun regret de la vie que je menais, aucun désir de la
renverser. Pourquoi, comment ai-je été aiguillé sur une voie perdue
alors pour moi dans la nuit? Je suis absolument incapable
de le dire; rien, sinon des ascendances de béguinages et de cloître,
des prières de famille hollandaise très fervente et que j'ai d'ailleurs
à peine connue, n'expliquera la parfaite inconscience du
dernier cri, l'appel religieux de la dernière page d'A Rebours.
Oui, je sais bien, il y a des gens très forts qui tracent des plans,
organisent d'avance des itinéraires d'existence et les suivent;
il est même entendu, si je ne me trompe, qu'avec de la volonté
on arrive à tout; je veux bien le croire, mais moi, je le confesse,
je n'ai jamais été ni un homme tenace, ni un auteur madré. Ma
vie et ma littérature ont une part de passivité, d'insu, de direction
hors de moi très certaine.
La Providence me fut miséricordieuse et la Vierge me fut
bonne. Je me suis borné à ne pas les contrecarrer lorsqu'elles
attestaient leurs intentions; j'ai simplement obéi; j'ai été
mené par ce qu'on appelle «les voies extraordinaires»; si quelqu'un
peut avoir la certitude du néant qu'il serait sans l'aide
de Dieu, c'est moi.
Les personnes qui n'ont pas la Foi m'objecteront qu'avec
des idées pareilles, l'on n'est pas loin d'aboutir au fatalisme et
à la négation de toute psychologie.
Non, car la Foi en Notre-Seigneur n'est pas le fatalisme. Le
libre arbitre demeure sauf. Je pouvais, s'il me plaisait, continuer
à céder aux luxurieux émois et rester à Paris, et ne pas
aller souffrir dans une Trappe. Dieu n'eût sans doute pas insisté;
mais tout en certifiant que la volonté est intacte, il faut bien
avouer cependant que le Sauveur y met beaucoup du sien, qu'il
vous harcèle, qu'il vous traque, qu'il vous «cuisine», pour se
servir d'un terme énergique de basse police; mais je le répète
encore, l'on peut, à ses risques et périls, l'envoyer promener.
Pour la psychologie, c'est autre chose. Si nous l'envisageons,
comme je l'envisage, au point de vue d'une conversion, elle est,
dans ses préludes, impossible à démêler; certains coins sont
peut-être tangibles, mais les autres, non; le travail souterrain de
l'âme nous échappe. Il y eut sans doute, au moment où j'écrivais
A Rebours, un remuement des terres, un forage du sol pour
y planter des fondations, dont je ne me rendis pas compte. Dieu
creusait pour placer ses fils et il n'opérait que dans l'ombre de
l'âme, dans la nuit. Rien n'était perceptible; ce n'est que bien
des années après que l'étincelle a commencé de courir le long
des fils. Je sentais alors l'âme s'émouvoir dans ces secousses;
ce n'était encore ni bien douloureux, ni bien clair: la liturgie,
la mystique, l'art en étaient les véhicules ou les moyens; cela
se passait généralement dans les églises, à Saint-Séverin surtout,
où j'entrais par curiosité, par désœuvrement. Je n'éprouvais,
en assistant aux cérémonies, qu'une trépidation intérieure, ce
petit trémulement que l'on subit, en voyant, en écoutant ou en
lisant une belle œuvre, mais il n'y avait pas d'attaque précise,
de mise en demeure de se prononcer.
Je me détachais seulement, peu à peu, de ma coque d'impureté;
je commençais à me dégoûter de moi-même, mais je rebiffais
quand même sur les articles de Foi. Les objections que je me
posais me semblaient être irrésistibles; et un beau matin, en
me réveillant, elles furent, sans que j'aie jamais su comment,
résolues. Je priai pour la première fois et l'explosion se fit.
Tout cela paraît, pour les gens qui ne croient pas à la Grâce,
fou. Pour ceux qui ont ressenti ses effets, aucun étonnement
n'est possible; et, si surprise il y avait, elle ne pourrait exister
que pour la période d'incubation, celle où l'on ne voit et où l'on
ne perçoit rien, la période du déblaiement et de la fondation
dont on ne s'est même pas douté.
Je comprends, en somme, jusqu'à un certain point, ce qui s'est
passé entre l'année 1891 et l'année 1895, entre Là-Bas et En
Route, rien du tout entre l'année 1884 et l'année 1891, entre A
Rebours et Là-Bas.
Si je n'ai pas compris moi-même, à plus forte raison les autres
ne comprirent-ils point les impulsions de des Esseintes. A Rebours
tombait ainsi qu'un aérolithe dans le champ de foire littéraire
et ce fut et une stupeur et une colère; la presse se désordonna;
jamais elle ne divagua en tant d'articles; après m'avoir traité
de misanthrope impressionniste et avoir qualifié des Esseintes
de maniaque et d'imbécile compliqué, les Normaliens comme
M. Lemaître s'indignèrent que je ne fisse point l'éloge de Virgile
et déclarèrent, d'un ton péremptoire, que les décadents de
la langue latine, au moyen âge, n'étaient que «des radoteurs et
des crétins». D'autres entrepreneurs de critique voulurent bien
aussi m'aviser qu'il me serait profitable de subir, dans une
prison thermale, le fouet des douches; et, à leur tour, les conférenciers
s'en mêlèrent. A la Salle des Capucines, l'archonte
Sarcey criait, ahuri: «Je veux bien être pendu, si je comprends
un traître mot à ce roman!» Enfin, pour que ce fût complet, les
revues graves, telles que la Revue des Deux Mondes, dépêchèrent
leur leader, M. Brunetière, pour comparer ce roman aux
vaudevilles de Waflard et Fulgence.
Dans ce tohu-bohu, un seul écrivain vit clair, Barbey d'Aurevilly,
qui ne me connaissait nullement, d'ailleurs. Dans un
article du Constitutionnel portant la date du 28 juillet 1884, et
qui a été recueilli dans son volume Le Roman Contemporain paru
en 1902, il écrivit:
«Après un tel livre, il ne reste plus a l'auteur qu'a
choisir entre la bouche d'un pistolet ou les pieds de la
croix.»
C'est fait.
J.-K. Huysmans.
(1903.)