XVI
Des Esseintes s'enferma dans sa chambre à coucher, se
bouchant les oreilles aux coups de marteaux qui clouaient
les caisses d'emballage apprêtées par les domestiques; chaque
coup lui frappait le cœur, lui
enfonçait une souffrance vive,
en pleine chair. L'arrêt rendu
par le médecin s'accomplissait;
la crainte de subir, une fois de
plus, les douleurs qu'il avait
supportées, la peur d'une
atroce agonie avaient agi plus
puissamment sur des Esseintes
que la haine de la détestable existence à laquelle la juridiction
médicale le condamnait.
Et pourtant, se disait-il, il y a des gens qui vivent solitaires,
sans parler à personne, qui s'absorbent à l'écart du monde,
tels que les réclusionnaires et les trappistes, et rien ne prouve
que ces malheureux et que ces sages deviennent des déments
ou des phtisiques. Ces exemples, il les avait cités au docteur
sans résultat; celui-ci avait répété d'un ton sec et qui n'admettait
plus aucune réplique, que son verdict, d'ailleurs confirmé
par l'avis de tous les nosographes de la névrose, était que la
distraction, que l'amusement, que la joie, pouvaient seuls
influer sur cette maladie dont tout le côté spirituel échappait
à la force chimique des remèdes; et, impatienté par les récriminations
de son malade, il avait, une dernière fois, déclaré
qu'il se refusait à lui continuer ses soins s'il ne consentait pas
à changer d'air, à vivre dans de nouvelles conditions d'hygiène.
Des Esseintes s'était aussitôt rendu à Paris, avait consulté
d'autres spécialistes, leur avait impartialement soumis son cas,
et, tous ayant, sans hésiter, approuvé les prescriptions de leur
confrère, il avait loué un appartement encore inoccupé dans une
maison neuve, était revenu à Fontenay et, blanc de rage, avait
donné des ordres pour que le domestique préparât les malles.
Enfoui dans son fauteuil, il ruminait maintenant sur cette
expresse observance qui bouleversait ses plans, rompait les
attaches de sa vie présente, enterrait ses projets futurs. Ainsi,
sa béatitude était finie! ce havre qui l'abritait, il fallait l'abandonner,
rentrer en plein dans cette intempérie de bêtise qui
l'avait autrefois battu!
Les médecins parlaient d'amusement, de distraction; et avec
qui, et, avec quoi, voulaient-ils donc qu'il s'égayât et qu'il se plût?
Est-ce qu'il ne s'était pas mis lui-même au ban de la société?
est-ce qu'il connaissait un homme dont l'existence essayerait,
telle que la sienne, de se reléguer dans la contemplation,
de se détenir dans le rêve? est-ce qu'il connaissait un homme
capable d'apprécier la délicatesse d'une phrase, le subtil d'une
peinture, la quintessence d'une idée, un homme dont l'âme
fût assez chantournée, pour comprendre Mallarmé et aimer
Verlaine?
Où, quand, dans quel monde devait-il sonder pour découvrir
un esprit jumeau, un esprit détaché des lieux communs, bénissant
le silence comme un bienfait, l'ingratitude comme un soulagement,
la défiance comme un garage, comme un port?
Dans le monde où il avait vécu, avant son départ pour Fontenay?—Mais
la plupart des hobereaux qu'il avait fréquentés,
avaient dû, depuis cette époque, se déprimer davantage dans
les salons, s'abêtir devant les tables de jeux, s'achever dans les
lèvres des filles; la plupart même devaient s'être mariés; après
avoir eu, leur vie durant, les restants des voyous, c'étaient leurs
femmes qui possédaient maintenant les restes des voyoutes,
car, maître des prémices, le peuple était le seul qui n'eût pas du
rebut!
Quel joli chassé-croisé, quel bel échange que cette coutume
adoptée par une société pourtant bégueule! se disait des Esseintes.
Puis, la noblesse décomposée était morte; l'aristocratie avait
versé dans l'imbécillité ou dans l'ordure! Elle s'éteignait dans
le gâtisme de ses descendants dont les facultés baissaient à
chaque génération et aboutissaient à des instincts de gorilles
fermentés dans des crânes de palefreniers et de jockeys, ou bien
encore, ainsi que les Choiseul-Praslin, les Polignac, les Chevreuse,
elle roulait dans la boue de procès qui la rendaient égale en
turpitude aux autres classes.
Les hôtels mêmes, les écussons séculaires, la tenue héraldique,
le maintien pompeux de cette antique caste avaient disparu.
Les terres ne rapportant plus, elles avaient été avec les châteaux
mises à l'encan, car l'or manquait pour acheter les maléfices
vénériens aux descendants hébétés des vieilles races!
Les moins scrupuleux, les moins obtus, jetaient toute vergogne
à bas; ils trempaient dans des gabegies, vannaient la bourbe des
affaires, comparaissaient, ainsi que de vulgaires filous, en cour
d'assises, et ils servaient à rehausser un peu la justice humaine
qui, ne pouvant se dispenser toujours d'être partiale, finissait
par les nommer bibliothécaires dans les maisons de force.
Cette âpreté de gain, ce prurit de lucre, s'étaient aussi répercutés
dans cette autre classe qui s'était constamment étayée
sur la noblesse, dans le clergé. Maintenant on apercevait, aux
quatrièmes pages des journaux, des annonces de cors aux pieds
guéris par un prêtre. Les monastères s'étaient métamorphosés
en des usines d'apothicaires et de liquoristes. Ils vendaient des
recettes ou fabriquaient eux-mêmes: l'ordre de Cîteaux, du chocolat,
de la trappistine, de la semouline et de l'alcoolature d'arnica;
les ff. maristes du biphosphate de chaux médicinal et de
l'eau d'arquebuse; les jacobins de l'élixir antiapoplectique; les
disciples de saint Benoît, de la bénédictine; les religieux de
saint Bruno, de la chartreuse.
Le négoce avait envahi les cloîtres où, en guise d'antiphonaires,
les grands livres de commerce posaient sur des lutrins. De même
qu'une lèpre, l'avidité du siècle ravageait l'Église, courbait des
moines sur des inventaires et des factures, transformait les supérieurs
en des confiseurs et des médicastres, les frères lais et les
convers, en de vulgaires emballeurs et de bas potards.
Et cependant, malgré tout, il n'y avait encore que les ecclésiastiques
parmi lesquels des Esseintes pouvait espérer des relations
appariées jusqu'à un certain point avec ses goûts; dans
la société de chanoines généralement doctes et bien élevés, il
aurait pu passer quelques soirées affables et douillettes; mais
encore eût-il fallu qu'il partageât leurs croyances, qu'il ne flottât
point entre des idées sceptiques et des élans de conviction
qui remontaient de temps à autre, sur l'eau, soutenus par les
souvenirs de son enfance.
Il eût fallu avoir des opinions identiques, ne pas admettre,
il le faisait volontiers dans ses moments d'ardeur, un catholicisme
salé d'un peu de magie, comme sous Henri III, et d'un
peu de sadisme, comme à la fin du dernier siècle. Ce cléricalisme
spécial, ce mysticisme dépravé et artistement pervers vers
lequel il s'acheminait, à certaines heures, ne pouvait même être
discuté avec un prêtre qui ne l'eût pas compris ou l'eût aussitôt
banni avec horreur.
Pour la vingtième fois, cet irrésoluble problème l'agitait. Il
eût voulu que cet état de suspicion dans lequel il s'était vainement
débattu, à Fontenay, prît fin; maintenant qu'il devait
faire peau neuve, il eût voulu se forcer à posséder la foi, à se
l'incruster dès qu'il la tiendrait, à se la visser par des crampons
dans l'âme, à la mettre enfin à l'abri de toutes ces réflexions
qui l'ébranlent et qui la déracinent; mais plus il la souhaitait
et moins la vacance de son esprit se comblait, plus la visitation
du Christ tardait à venir. A mesure même que sa faim religieuse
s'augmentait, à mesure qu'il appelait de toutes ses forces,
comme une rançon pour l'avenir, comme un subside pour sa
vie nouvelle, cette foi qui se laissait voir, mais dont la distance à
franchir l'épouvantait, des idées se pressaient dans son esprit
toujours en ignition, repoussant sa volonté mal assise, rejetant
par des motifs de bon sens, par des preuves de mathématique,
les mystères et les dogmes!
Il faudrait pouvoir s'empêcher de discuter avec soi-même,
se dit-il douloureusement; il faudrait pouvoir fermer les yeux, se
laisser emporter par ce courant, oublier ces maudites découvertes
qui ont détruit l'édifice religieux, du haut en bas, depuis
deux siècles.
Et encore, soupira-t-il, ce ne sont ni les physiologistes ni les incrédules
qui démolissent le catholicisme, ce sont les prêtres, eux-mêmes,
dont les maladroits ouvrages extirperaient les convictions
les plus tenaces.
Dans la bibliothèque dominicaine, un docteur en théologie,
un frère prêcheur, le R. P. Rouard de Card, ne s'était-il pas trouvé
qui, à l'aide d'une brochure intitulée: «De la falsification des
substances sacramentelles» avait péremptoirement démontré
que la majeure partie des messes n'était pas valide, par ce motif
que les matières servant au culte étaient sophistiquées par des
commerçants.
Depuis des années, les huiles saintes étaient adultérées par
de la graisse de volaille; la cire, par des os calcinés; l'encens,
par de la vulgaire résine et du vieux benjoin. Mais ce qui était
pis, c'était que les substances, indispensables au saint sacrifice,
les deux substances sans lesquelles aucune oblation n'est possible,
avaient, elles aussi, été dénaturées: le vin, par de multiples coupages,
par d'illicites introductions de bois de Fernambouc, de
baies d'hièble, d'alcool, d'alun, de salicylate, de litharge; le
pain, ce pain de l'Eucharistie qui doit être pétri avec la fine fleur
des froments, par de la farine de haricots, de la potasse et de la
terre de pipe!
Maintenant enfin, l'on était allé plus loin; l'on avait osé
supprimer complètement le blé et d'éhontés marchands fabriquaient
presque toutes les hosties avec de la fécule de pomme
de terre! Or, Dieu se refusait à descendre dans la fécule. C'était
un fait indéniable, sûr; dans le second tome de sa théologie morale,
S. E. le cardinal Gousset, avait, lui aussi, longuement traité
cette question de la fraude au point de vue divin; et, suivant
l'incontestable autorité de ce maître, l'on ne pouvait consacrer
le pain composé de farine d'avoine, de blé sarrasin, ou d'orge,
et si le cas demeurait au moins douteux pour le pain de seigle,
il ne pouvait soutenir aucune discussion, prêter à aucun litige,
quand il s'agissait d'une fécule qui, selon l'expression ecclésiastique,
n'était, à aucun titre, matière compétente du sacrement.
Par suite de la manipulation rapide de la fécule et de la belle
apparence que présentaient les pains azymes créés avec cette
matière, cette indigne fourberie s'était tellement propagée que
le mystère de la transsubstantiation n'existait presque jamais
plus et que les prêtres et les fidèles communiaient, sans le savoir,
avec des espèces neutres.
Ah! le temps était loin où Radegonde, reine de France, préparait
elle-même le pain destiné aux autels, le temps où, d'après
les coutumes de Cluny, trois prêtres ou trois diacres, à jeun,
vêtus de l'aube et de l'amict, se lavaient le visage et les doigts,
triaient le froment, grain à grain, l'écrasaient sous la meule,
pétrissaient la pâte dans une eau froide et pure et la cuisaient
eux-mêmes sur un feu clair, en chantant des psaumes!
Tout cela n'empêche, se dit des Esseintes, que cette perspective
d'être constamment dupé, même à la sainte table, n'est
point faite pour enraciner des croyances déjà débiles; puis,
comment admettre cette omnipotence qu'arrêtent une pincée
de fécule et un soupçon d'alcool?
Ces réflexions assombrirent encore l'aspect de sa vie future,
rendirent son horizon plus menaçant et plus noir.
Décidément, il ne lui restait aucune rade, aucune berge.
Qu'allait-il devenir dans ce Paris où il n'avait ni famille ni
amis? Aucun lien ne l'attachait plus à ce faubourg Saint-Germain
qui chevrotait de vieillesse, s'écaillait en une poussière
de désuétude, gisait dans une société nouvelle comme une écale
décrépite et vide! Et quel point de contact pouvait-il exister
entre lui et cette classe bourgeoise qui avait peu à peu monté,
profitant de tous les désastres pour s'enrichir, suscitant toutes
les catastrophes pour imposer le respect de ses attentats et de
ses vols?
Après l'aristocratie de la naissance, c'était maintenant l'aristocratie
de l'argent; c'était le califat des comptoirs, le despotisme
de la rue du Sentier, la tyrannie du commerce aux idées
vénales et étroites, aux instincts vaniteux et fourbes.
Plus scélérate, plus vile que la noblesse dépouillée et que le
clergé déchu, la bourgeoisie leur empruntait leur ostentation
frivole, leur jactance caduque, qu'elle dégradait par son manque
de savoir-vivre, leur volait leurs défauts qu'elle convertissait en
d'hypocrites vices; et, autoritaire et sournoise, basse et couarde,
elle mitraillait sans pitié son éternelle et nécessaire dupe, la
populace, qu'elle avait elle-même démuselée et apostée pour
sauter à la gorge des vieilles castes!
Maintenant, c'était un fait acquis. Une fois sa besogne terminée,
la plèbe avait été, par mesure d'hygiène, saignée à blanc;
le bourgeois, rassuré, trônait, jovial, de par la force de son argent
et la contagion de sa sottise. Le résultat de son avènement
avait été l'écrasement de toute intelligence, la négation de toute
probité, la mort de tout art, et, en effet, les artistes avilis s'étaient
agenouillés, et ils mangeaient, ardemment, de baisers les pieds
fétides des hauts maquignons et des bas satrapes dont les aumônes
les faisaient vivre!
C'était, en peinture, un déluge de niaiseries molles; en littérature,
une intempérance de style plat et d'idées lâches, car il
lui fallait de l'honnêteté au tripoteur d'affaires, de la vertu au
flibustier qui pourchassait une dot pour son fils et refusait de
payer celle de sa fille; de l'amour chaste au voltairien qui accusait
le clergé de viols, et s'en allait renifler hypocritement, bêtement,
sans dépravation réelle d'art, dans des chambres troubles,
l'eau grasse des cuvettes et le poivre tiède des jupes sales!
C'était le grand bagne de l'Amérique transporté sur notre continent;
c'était enfin, l'immense, la profonde, l'incommensurable
goujaterie du financier et du parvenu, rayonnant, tel qu'un
abject soleil, sur la ville idolâtre qui éjaculait, à plat ventre,
d'impurs cantiques devant le tabernacle impie des banques!
Aug. Leroux pinx.
E. Decisy sc.
F. FERROUD, ÉDITEUR
Imp. Vernant et Dollé
Eh! croule donc, société! meurs donc, vieux monde! s'écria
des Esseintes, indigné par l'ignominie du spectacle qu'il évoquait;
ce cri rompit le cauchemar qui l'opprimait.
Ah! fit-il, dire que tout cela n'est pas un rêve! dire que je
vais rentrer dans la turpide et servile cohue du siècle! Il appelait
à l'aide, pour se cicatriser, les consolantes maximes de Schopenhauer;
il se répétait le douloureux axiome de Pascal: «L'âme
ne voit rien qui ne l'afflige quand elle y pense», mais les mots
résonnaient, dans son esprit, comme des sons privés de sens;
son ennui les désagrégeait, leur ôtait toute signification, toute
vertu sédative, toute vigueur effective et douce.
Il s'apercevait enfin que les raisonnements du pessimisme
étaient impuissants à le soulager, que l'impossible croyance en
une vie future serait seule apaisante.
Un accès de rage balayait, ainsi qu'un ouragan, ses essais de
résignation, ses tentatives d'indifférence. Il ne pouvait se le
dissimuler, il n'y avait rien, plus rien, tout était par terre;
les bourgeois bâfraient de même qu'à Clamart sur leurs genoux,
dans du papier, sous les ruines grandioses de l'Église qui étaient
devenues un lieu de rendez-vous, un amas de décombres, souillées
par d'inqualifiables quolibets et de scandaleuses gaudrioles.
Est-ce que, pour montrer une bonne fois qu'il existait, le terrible
Dieu de la Genèse et le pâle Décloué du Golgotha n'allaient
point ranimer les cataclysmes éteints, rallumer les pluies de
flamme qui consumèrent les cités jadis réprouvées et les villes
mortes? Est-ce que cette fange allait continuer à couler et à
couvrir de sa pestilence ce vieux monde où ne poussaient plus
que des semailles d'iniquités et des moissons d'opprobres?
La porte s'ouvrit brusquement; dans le lointain, encadrés
par le chambranle, des hommes coiffés d'un lampion, avec des
joues rasées et une mouche sous la lèvre, parurent, maniant des
caisses et charriant des meubles, puis la porte se referma sur le
domestique qui emportait des paquets de livres.
Des Esseintes tomba, accablé, sur une chaise.
—Dans deux jours, je serai à Paris; allons, fit-il, tout est bien
fini; comme un raz de marée, les vagues de la médiocrité humaine
montent jusqu'au ciel et elles vont engloutir le refuge dont
j'ouvre, malgré moi, les digues. Ah! le courage me fait défaut
et le cœur me lève!—Seigneur, prenez pitié du chrétien qui
doute, de l'incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui
s'embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n'éclairent
plus les consolants fanaux du vieil espoir!
XVI
Des Esseintes s'enferma dans sa chambre à coucher, se
bouchant les oreilles aux coups de marteaux qui clouaient
les caisses d'emballage apprêtées par les domestiques; chaque
coup lui frappait le cœur, lui
enfonçait une souffrance vive,
en pleine chair. L'arrêt rendu
par le médecin s'accomplissait;
la crainte de subir, une fois de
plus, les douleurs qu'il avait
supportées, la peur d'une
atroce agonie avaient agi plus
puissamment sur des Esseintes
que la haine de la détestable existence à laquelle la juridiction
médicale le condamnait.
Et pourtant, se disait-il, il y a des gens qui vivent solitaires,
sans parler à personne, qui s'absorbent à l'écart du monde,
tels que les réclusionnaires et les trappistes, et rien ne prouve
que ces malheureux et que ces sages deviennent des déments
ou des phtisiques. Ces exemples, il les avait cités au docteur
sans résultat; celui-ci avait répété d'un ton sec et qui n'admettait
plus aucune réplique, que son verdict, d'ailleurs confirmé
par l'avis de tous les nosographes de la névrose, était que la
distraction, que l'amusement, que la joie, pouvaient seuls
influer sur cette maladie dont tout le côté spirituel échappait
à la force chimique des remèdes; et, impatienté par les récriminations
de son malade, il avait, une dernière fois, déclaré
qu'il se refusait à lui continuer ses soins s'il ne consentait pas
à changer d'air, à vivre dans de nouvelles conditions d'hygiène.
Des Esseintes s'était aussitôt rendu à Paris, avait consulté
d'autres spécialistes, leur avait impartialement soumis son cas,
et, tous ayant, sans hésiter, approuvé les prescriptions de leur
confrère, il avait loué un appartement encore inoccupé dans une
maison neuve, était revenu à Fontenay et, blanc de rage, avait
donné des ordres pour que le domestique préparât les malles.
Enfoui dans son fauteuil, il ruminait maintenant sur cette
expresse observance qui bouleversait ses plans, rompait les
attaches de sa vie présente, enterrait ses projets futurs. Ainsi,
sa béatitude était finie! ce havre qui l'abritait, il fallait l'abandonner,
rentrer en plein dans cette intempérie de bêtise qui
l'avait autrefois battu!
Les médecins parlaient d'amusement, de distraction; et avec
qui, et, avec quoi, voulaient-ils donc qu'il s'égayât et qu'il se plût?
Est-ce qu'il ne s'était pas mis lui-même au ban de la société?
est-ce qu'il connaissait un homme dont l'existence essayerait,
telle que la sienne, de se reléguer dans la contemplation,
de se détenir dans le rêve? est-ce qu'il connaissait un homme
capable d'apprécier la délicatesse d'une phrase, le subtil d'une
peinture, la quintessence d'une idée, un homme dont l'âme
fût assez chantournée, pour comprendre Mallarmé et aimer
Verlaine?
Où, quand, dans quel monde devait-il sonder pour découvrir
un esprit jumeau, un esprit détaché des lieux communs, bénissant
le silence comme un bienfait, l'ingratitude comme un soulagement,
la défiance comme un garage, comme un port?
Dans le monde où il avait vécu, avant son départ pour Fontenay?—Mais
la plupart des hobereaux qu'il avait fréquentés,
avaient dû, depuis cette époque, se déprimer davantage dans
les salons, s'abêtir devant les tables de jeux, s'achever dans les
lèvres des filles; la plupart même devaient s'être mariés; après
avoir eu, leur vie durant, les restants des voyous, c'étaient leurs
femmes qui possédaient maintenant les restes des voyoutes,
car, maître des prémices, le peuple était le seul qui n'eût pas du
rebut!
Quel joli chassé-croisé, quel bel échange que cette coutume
adoptée par une société pourtant bégueule! se disait des Esseintes.
Puis, la noblesse décomposée était morte; l'aristocratie avait
versé dans l'imbécillité ou dans l'ordure! Elle s'éteignait dans
le gâtisme de ses descendants dont les facultés baissaient à
chaque génération et aboutissaient à des instincts de gorilles
fermentés dans des crânes de palefreniers et de jockeys, ou bien
encore, ainsi que les Choiseul-Praslin, les Polignac, les Chevreuse,
elle roulait dans la boue de procès qui la rendaient égale en
turpitude aux autres classes.
Les hôtels mêmes, les écussons séculaires, la tenue héraldique,
le maintien pompeux de cette antique caste avaient disparu.
Les terres ne rapportant plus, elles avaient été avec les châteaux
mises à l'encan, car l'or manquait pour acheter les maléfices
vénériens aux descendants hébétés des vieilles races!
Les moins scrupuleux, les moins obtus, jetaient toute vergogne
à bas; ils trempaient dans des gabegies, vannaient la bourbe des
affaires, comparaissaient, ainsi que de vulgaires filous, en cour
d'assises, et ils servaient à rehausser un peu la justice humaine
qui, ne pouvant se dispenser toujours d'être partiale, finissait
par les nommer bibliothécaires dans les maisons de force.
Cette âpreté de gain, ce prurit de lucre, s'étaient aussi répercutés
dans cette autre classe qui s'était constamment étayée
sur la noblesse, dans le clergé. Maintenant on apercevait, aux
quatrièmes pages des journaux, des annonces de cors aux pieds
guéris par un prêtre. Les monastères s'étaient métamorphosés
en des usines d'apothicaires et de liquoristes. Ils vendaient des
recettes ou fabriquaient eux-mêmes: l'ordre de Cîteaux, du chocolat,
de la trappistine, de la semouline et de l'alcoolature d'arnica;
les ff. maristes du biphosphate de chaux médicinal et de
l'eau d'arquebuse; les jacobins de l'élixir antiapoplectique; les
disciples de saint Benoît, de la bénédictine; les religieux de
saint Bruno, de la chartreuse.
Le négoce avait envahi les cloîtres où, en guise d'antiphonaires,
les grands livres de commerce posaient sur des lutrins. De même
qu'une lèpre, l'avidité du siècle ravageait l'Église, courbait des
moines sur des inventaires et des factures, transformait les supérieurs
en des confiseurs et des médicastres, les frères lais et les
convers, en de vulgaires emballeurs et de bas potards.
Et cependant, malgré tout, il n'y avait encore que les ecclésiastiques
parmi lesquels des Esseintes pouvait espérer des relations
appariées jusqu'à un certain point avec ses goûts; dans
la société de chanoines généralement doctes et bien élevés, il
aurait pu passer quelques soirées affables et douillettes; mais
encore eût-il fallu qu'il partageât leurs croyances, qu'il ne flottât
point entre des idées sceptiques et des élans de conviction
qui remontaient de temps à autre, sur l'eau, soutenus par les
souvenirs de son enfance.
Il eût fallu avoir des opinions identiques, ne pas admettre,
il le faisait volontiers dans ses moments d'ardeur, un catholicisme
salé d'un peu de magie, comme sous Henri III, et d'un
peu de sadisme, comme à la fin du dernier siècle. Ce cléricalisme
spécial, ce mysticisme dépravé et artistement pervers vers
lequel il s'acheminait, à certaines heures, ne pouvait même être
discuté avec un prêtre qui ne l'eût pas compris ou l'eût aussitôt
banni avec horreur.
Pour la vingtième fois, cet irrésoluble problème l'agitait. Il
eût voulu que cet état de suspicion dans lequel il s'était vainement
débattu, à Fontenay, prît fin; maintenant qu'il devait
faire peau neuve, il eût voulu se forcer à posséder la foi, à se
l'incruster dès qu'il la tiendrait, à se la visser par des crampons
dans l'âme, à la mettre enfin à l'abri de toutes ces réflexions
qui l'ébranlent et qui la déracinent; mais plus il la souhaitait
et moins la vacance de son esprit se comblait, plus la visitation
du Christ tardait à venir. A mesure même que sa faim religieuse
s'augmentait, à mesure qu'il appelait de toutes ses forces,
comme une rançon pour l'avenir, comme un subside pour sa
vie nouvelle, cette foi qui se laissait voir, mais dont la distance à
franchir l'épouvantait, des idées se pressaient dans son esprit
toujours en ignition, repoussant sa volonté mal assise, rejetant
par des motifs de bon sens, par des preuves de mathématique,
les mystères et les dogmes!
Il faudrait pouvoir s'empêcher de discuter avec soi-même,
se dit-il douloureusement; il faudrait pouvoir fermer les yeux, se
laisser emporter par ce courant, oublier ces maudites découvertes
qui ont détruit l'édifice religieux, du haut en bas, depuis
deux siècles.
Et encore, soupira-t-il, ce ne sont ni les physiologistes ni les incrédules
qui démolissent le catholicisme, ce sont les prêtres, eux-mêmes,
dont les maladroits ouvrages extirperaient les convictions
les plus tenaces.
Dans la bibliothèque dominicaine, un docteur en théologie,
un frère prêcheur, le R. P. Rouard de Card, ne s'était-il pas trouvé
qui, à l'aide d'une brochure intitulée: «De la falsification des
substances sacramentelles» avait péremptoirement démontré
que la majeure partie des messes n'était pas valide, par ce motif
que les matières servant au culte étaient sophistiquées par des
commerçants.
Depuis des années, les huiles saintes étaient adultérées par
de la graisse de volaille; la cire, par des os calcinés; l'encens,
par de la vulgaire résine et du vieux benjoin. Mais ce qui était
pis, c'était que les substances, indispensables au saint sacrifice,
les deux substances sans lesquelles aucune oblation n'est possible,
avaient, elles aussi, été dénaturées: le vin, par de multiples coupages,
par d'illicites introductions de bois de Fernambouc, de
baies d'hièble, d'alcool, d'alun, de salicylate, de litharge; le
pain, ce pain de l'Eucharistie qui doit être pétri avec la fine fleur
des froments, par de la farine de haricots, de la potasse et de la
terre de pipe!
Maintenant enfin, l'on était allé plus loin; l'on avait osé
supprimer complètement le blé et d'éhontés marchands fabriquaient
presque toutes les hosties avec de la fécule de pomme
de terre! Or, Dieu se refusait à descendre dans la fécule. C'était
un fait indéniable, sûr; dans le second tome de sa théologie morale,
S. E. le cardinal Gousset, avait, lui aussi, longuement traité
cette question de la fraude au point de vue divin; et, suivant
l'incontestable autorité de ce maître, l'on ne pouvait consacrer
le pain composé de farine d'avoine, de blé sarrasin, ou d'orge,
et si le cas demeurait au moins douteux pour le pain de seigle,
il ne pouvait soutenir aucune discussion, prêter à aucun litige,
quand il s'agissait d'une fécule qui, selon l'expression ecclésiastique,
n'était, à aucun titre, matière compétente du sacrement.
Par suite de la manipulation rapide de la fécule et de la belle
apparence que présentaient les pains azymes créés avec cette
matière, cette indigne fourberie s'était tellement propagée que
le mystère de la transsubstantiation n'existait presque jamais
plus et que les prêtres et les fidèles communiaient, sans le savoir,
avec des espèces neutres.
Ah! le temps était loin où Radegonde, reine de France, préparait
elle-même le pain destiné aux autels, le temps où, d'après
les coutumes de Cluny, trois prêtres ou trois diacres, à jeun,
vêtus de l'aube et de l'amict, se lavaient le visage et les doigts,
triaient le froment, grain à grain, l'écrasaient sous la meule,
pétrissaient la pâte dans une eau froide et pure et la cuisaient
eux-mêmes sur un feu clair, en chantant des psaumes!
Tout cela n'empêche, se dit des Esseintes, que cette perspective
d'être constamment dupé, même à la sainte table, n'est
point faite pour enraciner des croyances déjà débiles; puis,
comment admettre cette omnipotence qu'arrêtent une pincée
de fécule et un soupçon d'alcool?
Ces réflexions assombrirent encore l'aspect de sa vie future,
rendirent son horizon plus menaçant et plus noir.
Décidément, il ne lui restait aucune rade, aucune berge.
Qu'allait-il devenir dans ce Paris où il n'avait ni famille ni
amis? Aucun lien ne l'attachait plus à ce faubourg Saint-Germain
qui chevrotait de vieillesse, s'écaillait en une poussière
de désuétude, gisait dans une société nouvelle comme une écale
décrépite et vide! Et quel point de contact pouvait-il exister
entre lui et cette classe bourgeoise qui avait peu à peu monté,
profitant de tous les désastres pour s'enrichir, suscitant toutes
les catastrophes pour imposer le respect de ses attentats et de
ses vols?
Après l'aristocratie de la naissance, c'était maintenant l'aristocratie
de l'argent; c'était le califat des comptoirs, le despotisme
de la rue du Sentier, la tyrannie du commerce aux idées
vénales et étroites, aux instincts vaniteux et fourbes.
Plus scélérate, plus vile que la noblesse dépouillée et que le
clergé déchu, la bourgeoisie leur empruntait leur ostentation
frivole, leur jactance caduque, qu'elle dégradait par son manque
de savoir-vivre, leur volait leurs défauts qu'elle convertissait en
d'hypocrites vices; et, autoritaire et sournoise, basse et couarde,
elle mitraillait sans pitié son éternelle et nécessaire dupe, la
populace, qu'elle avait elle-même démuselée et apostée pour
sauter à la gorge des vieilles castes!
Maintenant, c'était un fait acquis. Une fois sa besogne terminée,
la plèbe avait été, par mesure d'hygiène, saignée à blanc;
le bourgeois, rassuré, trônait, jovial, de par la force de son argent
et la contagion de sa sottise. Le résultat de son avènement
avait été l'écrasement de toute intelligence, la négation de toute
probité, la mort de tout art, et, en effet, les artistes avilis s'étaient
agenouillés, et ils mangeaient, ardemment, de baisers les pieds
fétides des hauts maquignons et des bas satrapes dont les aumônes
les faisaient vivre!
C'était, en peinture, un déluge de niaiseries molles; en littérature,
une intempérance de style plat et d'idées lâches, car il
lui fallait de l'honnêteté au tripoteur d'affaires, de la vertu au
flibustier qui pourchassait une dot pour son fils et refusait de
payer celle de sa fille; de l'amour chaste au voltairien qui accusait
le clergé de viols, et s'en allait renifler hypocritement, bêtement,
sans dépravation réelle d'art, dans des chambres troubles,
l'eau grasse des cuvettes et le poivre tiède des jupes sales!
C'était le grand bagne de l'Amérique transporté sur notre continent;
c'était enfin, l'immense, la profonde, l'incommensurable
goujaterie du financier et du parvenu, rayonnant, tel qu'un
abject soleil, sur la ville idolâtre qui éjaculait, à plat ventre,
d'impurs cantiques devant le tabernacle impie des banques!
Aug. Leroux pinx.
E. Decisy sc.
F. FERROUD, ÉDITEUR
Imp. Vernant et Dollé
Eh! croule donc, société! meurs donc, vieux monde! s'écria
des Esseintes, indigné par l'ignominie du spectacle qu'il évoquait;
ce cri rompit le cauchemar qui l'opprimait.
Ah! fit-il, dire que tout cela n'est pas un rêve! dire que je
vais rentrer dans la turpide et servile cohue du siècle! Il appelait
à l'aide, pour se cicatriser, les consolantes maximes de Schopenhauer;
il se répétait le douloureux axiome de Pascal: «L'âme
ne voit rien qui ne l'afflige quand elle y pense», mais les mots
résonnaient, dans son esprit, comme des sons privés de sens;
son ennui les désagrégeait, leur ôtait toute signification, toute
vertu sédative, toute vigueur effective et douce.
Il s'apercevait enfin que les raisonnements du pessimisme
étaient impuissants à le soulager, que l'impossible croyance en
une vie future serait seule apaisante.
Un accès de rage balayait, ainsi qu'un ouragan, ses essais de
résignation, ses tentatives d'indifférence. Il ne pouvait se le
dissimuler, il n'y avait rien, plus rien, tout était par terre;
les bourgeois bâfraient de même qu'à Clamart sur leurs genoux,
dans du papier, sous les ruines grandioses de l'Église qui étaient
devenues un lieu de rendez-vous, un amas de décombres, souillées
par d'inqualifiables quolibets et de scandaleuses gaudrioles.
Est-ce que, pour montrer une bonne fois qu'il existait, le terrible
Dieu de la Genèse et le pâle Décloué du Golgotha n'allaient
point ranimer les cataclysmes éteints, rallumer les pluies de
flamme qui consumèrent les cités jadis réprouvées et les villes
mortes? Est-ce que cette fange allait continuer à couler et à
couvrir de sa pestilence ce vieux monde où ne poussaient plus
que des semailles d'iniquités et des moissons d'opprobres?
La porte s'ouvrit brusquement; dans le lointain, encadrés
par le chambranle, des hommes coiffés d'un lampion, avec des
joues rasées et une mouche sous la lèvre, parurent, maniant des
caisses et charriant des meubles, puis la porte se referma sur le
domestique qui emportait des paquets de livres.
Des Esseintes tomba, accablé, sur une chaise.
—Dans deux jours, je serai à Paris; allons, fit-il, tout est bien
fini; comme un raz de marée, les vagues de la médiocrité humaine
montent jusqu'au ciel et elles vont engloutir le refuge dont
j'ouvre, malgré moi, les digues. Ah! le courage me fait défaut
et le cœur me lève!—Seigneur, prenez pitié du chrétien qui
doute, de l'incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui
s'embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n'éclairent
plus les consolants fanaux du vieil espoir!