XV
Allumé comme un feu de paille, son enthousiasme pour le
sustenteur tomba de même. D'abord engourdie, la dyspepsie
nerveuse se réveilla—puis, cette échauffante essence de
nourriture détermina une telle irritation dans ses entrailles que
des Esseintes dut, au plus tôt, en cesser l'usage.
La maladie reprit sa marche; des phénomènes inconnus
l'escortèrent. Après les cauchemars, les hallucinations de l'odorat,
les troubles de la vue, la toux rèche, réglée de même qu'une
horloge, les bruits des artères et du cœur et les suées froides,
surgirent les illusions de l'ouïe, ces altérations qui ne se produisent
que dans la dernière période du mal.
Rongé par une ardente fièvre, des Esseintes entendit subitement
des murmures d'eau, des vols de guêpes, puis ces bruits
se fondirent en un seul qui ressemblait au ronflement d'un tour;
ce ronflement s'éclaircit, s'atténua et peu à peu se décida en
un son argentin de cloche.
Alors, il sentit son cerveau délirant emporté dans des ondes
musicales, roulé dans les tourbillons mystiques de son enfance.
Les chants appris chez les Jésuites reparurent, établissant par
eux-mêmes le pensionnat, la chapelle, où ils avaient retenti,
répercutant leurs hallucinations aux organes olfactifs et visuels,
les voilant de fumée d'encens et de ténèbres irradiées par des
lueurs de vitraux, sous de hauts cintres.
Chez les Pères, les cérémonies religieuses se pratiquaient en
grande pompe; un excellent organiste et une remarquable
maîtrise faisaient de ces exercices spirituels un délice artistique
profitable au culte. L'organiste était amoureux des vieux
maîtres et, aux jours fériés, il célébrait des messes de Palestrina
et d'Orlando Lasso, des psaumes de Marcello, des oratorios de
Hændel, des motets de Sébastien Bach, exécutait de préférence
aux molles et faciles compilations du père Lambillotte si en
faveur auprès des prêtres, des «Laudi spirituali» du XVIe siècle
dont la sacerdotale beauté avait mainte fois capté des Esseintes.
Mais il avait surtout éprouvé d'ineffables allégresses à écouter
le plain-chant que l'organiste avait maintenu en dépit des
idées nouvelles.
Cette forme maintenant considérée comme une forme caduque
et gothique de la liturgie chrétienne, comme une curiosité
archéologique, comme une relique des anciens temps, c'était le
verbe de l'antique Église, l'âme du moyen âge; c'était la prière
éternelle chantée, modulée suivant les élans de l'âme, l'hymne
permanente élancée depuis des siècles vers le Très-Haut.
Cette mélodie traditionnelle était la seule qui, avec son puissant
unisson, ses harmonies solennelles et massives ainsi que
des pierres de taille, pût s'accoupler avec les vieilles basiliques
et emplir les voûtes romanes dont elle semblait l'émanation et
la voix même.
Combien de fois des Esseintes n'avait-il pas été saisi et courbé
par un irrésistible souffle, alors que le «Christus factus est»
du chant grégorien s'élevait dans la nef dont les piliers tremblaient
parmi les mobiles nuées des encensoirs, ou que le faux-bourdon
du «De profundis» gémissait, lugubre de même qu'un
sanglot contenu, poignant ainsi qu'un appel désespéré de l'humanité
pleurant sa destinée mortelle, implorant la miséricorde
attendrie de son Sauveur!
En comparaison de ce chant magnifique, créé par le génie de
l'Église, impersonnel, anonyme comme l'orgue même dont l'inventeur
est inconnu, toute musique religieuse lui paraissait profane.
Au fond, dans toutes les œuvres de Jomelli et de Porpora,
de Carissimi et de Durante, dans les conceptions les plus admirables
de Hændel et de Bach, il n'y avait pas la renonciation
d'un succès public, le sacrifice d'un effet d'art, l'abdication d'un
orgueil humain s'écoutant prier; tout au plus, avec les imposantes
messes de Lesueur célébrées à Saint-Roch, le style religieux
s'affirmait-il grave et auguste, se rapprochant, au point de
vue de l'âpre nudité, de l'austère majesté du vieux plain-chant.
Depuis lors, absolument révolté par ces prétextes à Stabat,
imaginés par les Pergolèse et les Rossini, par toute cette intrusion
de l'art mondain dans l'art liturgique, des Esseintes s'était tenu
à l'écart de ces œuvres équivoques que tolère l'indulgente Église.
D'ailleurs, cette faiblesse, consentie par désir de recettes et
sous une fallacieuse apparence d'attrait pour les fidèles, avait
aussitôt abouti à des chants empruntés à des opéras italiens,
à d'abjectes cavatines, à d'indécents quadrilles, enlevés à grand
orchestre dans les églises elles-mêmes converties en boudoirs,
livrées aux histrions des théâtres qui bramaient dans les combles,
alors qu'en bas les femmes combattaient à coups de toilettes
et se pâmaient aux cris des cabots dont les impures voix souillaient
les sons sacrés de l'orgue!
Depuis des années, il s'était obstinément refusé à prendre
part à ces pieuses régalades, restant sur ses souvenirs d'enfance,
regrettant même d'avoir entendu quelques Te Deum, inventés
par de grands maîtres, car il se rappelait cet admirable Te Deum
du plain-chant, cette hymne si simple, si grandiose, composée
par un saint quelconque, un saint Ambroise ou un saint Hilaire,
qui, à défaut des ressources compliquées d'un orchestre, à défaut
de la mécanique musicale de la science moderne, révélait une
ardente foi, une délirante jubilation, échappées, de l'âme de
l'humanité tout entière, en des accents pénétrés, convaincus,
presque célestes!
D'ailleurs, les idées de des Esseintes sur la musique étaient
en flagrante contradiction avec les théories qu'il professait
sur les autres arts. En fait de musique religieuse, il n'approuvait
réellement que la musique monastique du moyen âge, cette
musique émaciée qui agissait instinctivement sur ses nerfs, de
même que certaines pages de la vieille latinité chrétienne; puis,
il l'avouait lui-même, il était incapable de comprendre les ruses
que les maîtres contemporains pouvaient avoir introduites dans
l'art catholique; d'abord, il n'avait pas étudié la musique avec
cette passion qui l'avait porté vers la peinture et vers les
lettres. Il jouait, ainsi que le premier venu, du piano, était, après
de longs ânonnements, à peu près apte à mal déchiffrer une partition,
mais il ignorait l'harmonie, la technique nécessaire pour
saisir réellement une nuance, pour apprécier une finesse, pour
savourer, en toute connaissance de cause, un raffinement.
D'autre part, la musique profane est un art de promiscuité
lorsqu'on ne peut la lire chez soi, seul, ainsi qu'on lit un livre;
afin de la déguster, il eût fallu se mêler à cet invariable public
qui regorge dans les théâtres et qui assiège ce Cirque d'hiver où,
sous un soleil frisant, dans une atmosphère de lavoir, l'on aperçoit
un homme à tournure de charpentier, qui bat en l'air une
rémolade et massacre des épisodes dessoudés de Wagner, à
l'immense joie d'une inconsciente foule!
Il n'avait pas eu le courage de se plonger dans ce bain de multitude,
pour aller écouter du Berlioz dont quelques fragments
l'avaient pourtant subjugué par leurs exaltations passionnées et
leurs bondissantes fougues, et il savait pertinemment aussi
qu'il n'était pas une scène, pas même une phrase d'un opéra du
prodigieux Wagner qui pût être impunément détachée de son
ensemble.
Les morceaux, découpés et servis sur le plat d'un concert,
perdaient toute signification, demeuraient privés de sens,
attendu que, semblables à des chapitres qui se complètent les
uns les autres et concourent tous à la même conclusion, au même
but, ses mélodies lui servaient à dessiner le caractère de ses
personnages, à incarner leurs pensées, à exprimer leurs mobiles,
visibles ou secrets, et que leurs ingénieux et persistants retours
n'étaient compréhensibles que pour les auditeurs qui suivaient
le sujet depuis son exposition et voyaient peu à peu les personnages
se préciser et grandir dans un milieu d'où l'on ne pouvait
les enlever sans les voir dépérir, tels que des rameaux séparés
d'un arbre. Aussi des Esseintes pensait-il que, parmi cette tourbe
de mélomanes qui s'extasiait, le dimanche, sur les banquettes,
vingt à peine connaissaient la partition qu'on massacrait, quand
les ouvreuses consentaient à se taire pour permettre d'écouter
l'orchestre.
Étant donné également que l'intelligent patriotisme empêchait
un théâtre français de représenter un opéra de Wagner,
il n'y avait pour les curieux qui ignorent les arcanes de la musique
et ne peuvent ou ne veulent se rendre à Bayreuth, qu'à
rester chez soi, et c'est le raisonnable parti qu'il avait su prendre.
D'un autre côté, la musique plus publique, plus facile et les
morceaux indépendants des vieux opéras ne le retenaient guère;
les bas fredons d'Auber et de Boïeldieu, d'Adam et de Flotow
et les lieux communs de rhétorique professés par les Ambroise
Thomas et les Bazin lui répugnaient au même titre que les minauderies
surannées et que les grâces populacières des Italiens. Il
s'était donc résolument écarté de l'art musical, et, depuis des
années que durait son abstention, il ne se rappelait avec plaisir
que certaines séances de musique de chambre où il avait entendu
du Beethoven et surtout du Schumann
et du Schubert qui avaient trituré ses
nerfs à la façon des plus intimes et des
plus tourmentés poèmes d'Edgar Poë.
Certaines parties pour violoncelle de
Schumann l'avaient positivement laissé
haletant et étranglé par l'étouffante
boule de l'hystérie; mais c'étaient surtout
des lieders de Schubert qui l'avaient
soulevé, jeté hors de lui, puis
prostré de même qu'après une déperdition
de fluide nerveux, après une
ribote mystique d'âme.
Cette musique lui entrait, en frissonnant, jusqu'aux os et
refoulait un infini de souffrances oubliées, de vieux spleen, dans
le cœur étonné de contenir tant de misères confuses et de douleurs
vagues. Cette musique de désolation, criant du plus profond
de l'être, le terrifiait en le charmant. Jamais, sans que de
nerveuses larmes lui montassent aux yeux, il n'avait pu se répéter
«les Plaintes de la jeune fille», car il y avait dans ce lamento
quelque chose de plus que de navré, quelque chose d'arraché
qui lui fouillait les entrailles, quelque chose comme une fin
d'amour dans un paysage triste.
Et toujours lorsqu'elles lui revenaient aux lèvres, ces exquises
et funèbres plaintes évoquaient pour lui un site de banlieue, un
site avare, muet, où, sans bruit, au loin, des files de gens, harassés
par la vie, se perdaient, courbés en deux, dans le crépuscule, alors
qu'abreuvé d'amertumes, gorgé de dégoût, il se sentait, dans la
nature éplorée, seul, tout seul, terrassé par une indicible mélancolie,
par une opiniâtre détresse, dont la mystérieuse intensité
excluait toute consolation, toute pitié, tout repos. Pareil à un glas
de mort, ce chant désespéré le hantait, maintenant qu'il était couché,
anéanti par la fièvre et agité par une anxiété d'autant plus
inapaisable qu'il n'en discernait plus la cause. Il finissait par
s'abandonner à la dérive, culbuté par le torrent d'angoisses que
versait cette musique tout d'un coup endiguée, pour une minute,
par le chant des psaumes qui s'élevait, sur un ton lent et bas,
dans sa tête dont les tempes meurtries lui semblaient frappées
par des battants de cloches.
Aug. Leroux pinx.
E. Decisy sc.
F. FERROUD, ÉDITEUR
Un matin, pourtant, ces bruits se calmèrent; il se posséda
mieux et demanda au domestique de lui présenter une glace;
elle lui glissa aussitôt des mains; il se reconnaissait à peine; la
figure était couleur de terre, les lèvres boursouflées et sèches,
la langue ridée, la peau rugueuse; ses cheveux et sa barbe, que
le domestique n'avait plus taillés depuis la maladie, ajoutaient
encore à l'horreur de la face creuse, des yeux agrandis et liquoreux
qui brûlaient d'un éclat fébrile dans cette tête de squelette,
hérissée de poils. Plus que sa faiblesse, que ses vomissements
incoercibles qui rejetaient tout essai de nourriture, plus que ce
marasme où il plongeait, ce changement de visage l'effraya. Il
se crut perdu; puis, dans l'accablement qui l'écrasa, une énergie
d'homme acculé le mit sur son séant, lui donna la force
d'écrire une lettre à son médecin de Paris et de commander au
domestique de partir à l'instant à sa recherche et de le ramener,
coûte que coûte, le jour même.
Subitement, il passa de l'abandon le plus complet au plus
fortifiant espoir; ce médecin était un spécialiste célèbre, un
docteur renommé pour ses cures des maladies nerveuses: «il
doit avoir guéri des cas plus têtus et plus périlleux que les miens,
se disait des Esseintes; à coup sûr, je serai sur pied dans
quelques jours»; puis, à cette confiance, un désenchantement
absolu succédait; si savants, si intuitifs qu'ils puissent être,
les médecins ne connaissent rien aux névroses, dont ils ignorent
jusqu'aux origines. De même que les autres, celui-là lui prescrirait
l'éternel oxyde de zinc et la quinine, le bromure de potassium
et la valériane; qui sait, continuait-il, se raccrochant
aux dernières branches, si ces remèdes m'ont été jusqu'alors
infidèles, c'est sans doute parce que je n'ai pas su les utiliser
à de justes doses.
Malgré tout, cette attente d'un soulagement le ravitaillait,
mais il eut une appréhension nouvelle: pourvu que le médecin
soit à Paris et qu'il veuille se déranger, et aussitôt la peur que
son domestique ne l'eût pas rencontré, l'atterra. Il recommençait
à défaillir, sautant, d'une seconde à l'autre, de l'espoir le plus
insensé aux transes les plus folles, s'exagérant et ses chances
de soudaine guérison et ses craintes de prompt danger; les heures
s'écoulèrent et le moment vint où, désespéré, à bout de force,
convaincu que décidément le médecin n'arriverait pas, il se
répéta rageusement que, s'il avait été secouru à temps, il eût
été certainement sauvé; puis sa colère contre le domestique,
contre le médecin qu'il accusait de le laisser mourir, s'évanouit,
et enfin il s'irrita contre lui-même, se reprochant d'avoir attendu
aussi longtemps pour requérir un aide, se persuadant qu'il serait
actuellement guéri s'il avait, depuis la veille seulement, réclamé
des médicaments vigoureux et des soins utiles.
Peu à peu, ces alternatives d'alarmes et d'espérances qui
cahotaient dans sa tête vide s'apaisèrent; ces chocs achevèrent
de le briser; il tomba dans un sommeil de lassitude traversé
par des rêves incohérents, dans une sorte de syncope entrecoupée
par des réveils sans connaissance; il avait tellement fini par
perdre la notion de ses désirs et de ses peurs qu'il demeura
ahuri, n'éprouvant aucun étonnement, aucune joie, alors que
tout à coup le médecin entra.
Le domestique l'avait sans doute mis au courant de l'existence
menée par des Esseintes et des divers symptômes qu'il
avait pu lui-même observer depuis le jour où il avait ramassé
son maître, assommé par la violence des parfums, près de la
fenêtre, car il questionna peu le malade dont il connaissait
d'ailleurs et depuis de longues années les antécédents; mais il
l'examina, l'ausculta et observa avec attention les urines où
certaines traînées blanches lui révélèrent l'une des causes les
plus déterminantes de sa névrose. Il écrivit une ordonnance et,
sans dire mot, partit, annonçant son prochain retour.
Cette visite réconforta des Esseintes qui s'effara pourtant
de ce silence et adjura le domestique de ne pas lui cacher plus
longtemps la vérité. Celui-ci lui affirma que le docteur ne manifestait
aucune inquiétude et, si défiant qu'il fût, des Esseintes
ne put saisir un signe
quelconque qui décelât
l'hésitation d'un mensonge
sur le tranquille
visage du vieil homme.
Alors ses pensées se
déridèrent; d'ailleurs
ses souffrances s'étaient
tues et la faiblesse qu'il
ressentait par tous les
membres s'entait d'une
certaine douceur, d'un
certain dorlotement tout
à la fois indécis et lent; il fut enfin stupéfié et satisfait de ne
pas être encombré de drogues et de fioles, et un pâle sourire
remua les lèvres quand le domestique apporta un lavement
nourrissant à la peptone et le prévint qu'il répéterait cet exercice
trois fois dans les vingt-quatre heures.
L'opération réussit et des Esseintes ne put s'empêcher de
s'adresser de tacites félicitations à propos de cet événement
qui couronnait, en quelque sorte, l'existence qu'il s'était créée;
son penchant vers l'artificiel avait maintenant, et sans même
qu'il l'eût voulu, atteint l'exaucement suprême; on n'irait pas
plus loin; la nourriture ainsi absorbée était, à coup sûr, la dernière
déviation qu'on pût commettre.
Ce serait délicieux, se disait-il, si l'on pouvait, une fois en
pleine santé, continuer ce simple régime. Quelle économie de
temps, quelle radicale délivrance de l'aversion qu'inspire aux
gens sans appétit, la viande! quel définitif débarras de la lassitude
qui découle toujours du choix forcément restreint des mets!
quelle énergique protestation contre le bas péché de la gourmandise!
enfin quelle décisive insulte jetée à la face de cette vieille nature
dont les uniformes exigences seraient pour jamais éteintes!
Et il poursuivait, se parlant à mi-voix: il serait facile de s'aiguiser
la faim, en s'ingurgitant un sévère apéritif, puis lorsqu'on
pourrait logiquement se dire: «Quelle heure se fait-il donc? il
me semble qu'il serait temps de se mettre à table, j'ai l'estomac
dans les talons,» on dresserait le couvert, en déposant le magistral
instrument sur la nappe et alors, le temps de réciter le
bénédicité, et l'on aurait supprimé l'ennuyeuse et vulgaire
corvée du repas.
Quelques jours après, le domestique présenta un lavement
dont la couleur et dont l'odeur différaient absolument de celles
de la peptone.
—Mais ce n'est plus le même! s'écria des Esseintes, qui regarda
très ému le liquide versé dans l'appareil. Il demanda, comme
dans un restaurant, la carte, et, dépliant l'ordonnance du médecin,
il lut:
| Huile de foie de morue | 20 grammes |
| Thé de bœuf | 200 grammes |
| Vin de Bourgogne | 200 grammes |
| Jaune d'œuf | nº 1 |
Il resta rêveur. Lui qui n'avait pu, en raison du délabrement
de son estomac, s'intéresser sérieusement à l'art de la cuisine,
il se surprit tout à coup à méditer sur des combinaisons de faux
gourmet; puis, une idée biscornue lui traversa la cervelle.
Peut-être le médecin avait-il cru que l'étrange palais de son
client était déjà fatigué par le goût de la peptone; peut-être
avait-il voulu, pareil à un chef habile, varier la saveur des aliments,
empêcher que la monotonie des plats n'amenât une
complète inappétence. Une fois lancé dans ces réflexions,
des Esseintes rédigea des recettes inédites, préparant des dîners
maigres, pour le vendredi, forçant la dose d'huile de foie de
morue et de vin et rayant le thé de bœuf ainsi qu'un manger
gras, expressément interdit par l'Église; mais il n'eut bientôt
plus à délibérer de ces boissons nourrissantes, car le médecin
parvenait, peu à peu, à dompter les vomissements et à lui faire
avaler, par les voies ordinaires, un sirop de punch à la poudre de
viande dont le vague arome de cacao plaisait à sa réelle bouche.
Des semaines s'écoulèrent, et l'estomac se décida à fonctionner;
à certains instants, des nausées revenaient encore, que la
bière de gingembre et la potion antiémétique de Rivière arrivaient
pourtant à réduire.
Enfin, peu à peu, les organes se restaurèrent; aidées par les
pepsines, les véritables viandes furent digérées; les forces se
rétablirent et des Esseintes put se tenir debout dans sa chambre
et s'essayer à marcher, en s'appuyant sur une canne et en se
soutenant aux coins des meubles; au lieu de se réjouir de ce
succès, il oublia ses souffrances défuntes, s'irrita de la longueur
de la convalescence, et reprocha au médecin de le traîner ainsi
à petits pas. Des essais infructueux ralentirent, il est vrai, la
cure; pas mieux que le quinquina, le fer, même mitigé par le
laudanum, n'était accepté et l'on dut les remplacer par les arséniates,
après quinze jours perdus en d'inutiles efforts, comme
le constatait impatiemment des Esseintes.
Enfin, le moment échut où il put demeurer levé pendant des
après-midi entières et se promener, sans aide, parmi ses pièces.
Alors son cabinet de travail l'agaça; des défauts auxquels
l'habitude l'avait accoutumé lui sautèrent aux yeux, dès qu'il
y revint après une longue absence. Les couleurs choisies pour
être vues aux lumières des lampes lui parurent se désaccorder
aux lueurs du jour; il pensa à les changer et combina pendant
des heures de factieuses harmonies de teintes, d'hybrides accouplements
d'étoffes et de cuirs.
—Décidément, je m'achemine vers la santé, se dit-il, relatant
le retour de ses anciennes préoccupations, de ses vieux
attraits.
Un matin, tandis qu'il contemplait ses murs orange et bleu,
songeant à d'idéales tentures fabriquées avec des étoles de
l'Église grecque, rêvant à des dalmatiques russes d'orfroi, à des
chapes en brocart, ramagées de lettres slavones figurées par des
pierres de l'Oural et des rangs de perles, le médecin entra et,
observant les regards de son malade, l'interrogea.
Des Esseintes lui fit part de ses irréalisables souhaits, et il
commençait à manigancer de nouvelles investigations de couleurs,
à parler des concubinages et des ruptures de tons qu'il
ménagerait, quand le médecin lui asséna, une douche glacée
sur la tête, en lui affirmant, d'une façon péremptoire, que ce
ne serait pas, en tout cas, dans ce logis qu'il mettrait à exécution
ses projets.
Et, sans lui laisser le temps de respirer, il déclara qu'il était
allé au plus pressé en rétablissant les fonctions digestives et
qu'il fallait maintenant attaquer la névrose qui n'était nullement
guérie et nécessiterait des années de régime et de soins.
Il ajouta enfin qu'avant de tenter tout remède, avant de commencer
tout traitement hydrothérapique, impossible d'ailleurs
à suivre à Fontenay, il fallait quitter cette solitude, revenir à
Paris, rentrer dans la vie commune, tâcher enfin de se distraire
comme les autres.
—Mais, ça ne me distrait pas, moi, les plaisirs des autres,
s'écria des Esseintes indigné!
Sans discuter cette opinion, le médecin assura simplement
que ce changement radical d'existence qu'il exigeait était, à ses
yeux, une question de vie ou de mort, une question de santé ou
de folie compliquée à brève échéance de tubercules.
—Alors c'est la mort ou l'envoi au bagne! s'exclama des
Esseintes exaspéré.
Le médecin, qui était imbu de tous les préjugés d'un homme
du monde, sourit et gagna la porte sans lui répondre.
XV
Allumé comme un feu de paille, son enthousiasme pour le
sustenteur tomba de même. D'abord engourdie, la dyspepsie
nerveuse se réveilla—puis, cette échauffante essence de
nourriture détermina une telle irritation dans ses entrailles que
des Esseintes dut, au plus tôt, en cesser l'usage.
La maladie reprit sa marche; des phénomènes inconnus
l'escortèrent. Après les cauchemars, les hallucinations de l'odorat,
les troubles de la vue, la toux rèche, réglée de même qu'une
horloge, les bruits des artères et du cœur et les suées froides,
surgirent les illusions de l'ouïe, ces altérations qui ne se produisent
que dans la dernière période du mal.
Rongé par une ardente fièvre, des Esseintes entendit subitement
des murmures d'eau, des vols de guêpes, puis ces bruits
se fondirent en un seul qui ressemblait au ronflement d'un tour;
ce ronflement s'éclaircit, s'atténua et peu à peu se décida en
un son argentin de cloche.
Alors, il sentit son cerveau délirant emporté dans des ondes
musicales, roulé dans les tourbillons mystiques de son enfance.
Les chants appris chez les Jésuites reparurent, établissant par
eux-mêmes le pensionnat, la chapelle, où ils avaient retenti,
répercutant leurs hallucinations aux organes olfactifs et visuels,
les voilant de fumée d'encens et de ténèbres irradiées par des
lueurs de vitraux, sous de hauts cintres.
Chez les Pères, les cérémonies religieuses se pratiquaient en
grande pompe; un excellent organiste et une remarquable
maîtrise faisaient de ces exercices spirituels un délice artistique
profitable au culte. L'organiste était amoureux des vieux
maîtres et, aux jours fériés, il célébrait des messes de Palestrina
et d'Orlando Lasso, des psaumes de Marcello, des oratorios de
Hændel, des motets de Sébastien Bach, exécutait de préférence
aux molles et faciles compilations du père Lambillotte si en
faveur auprès des prêtres, des «Laudi spirituali» du XVIe siècle
dont la sacerdotale beauté avait mainte fois capté des Esseintes.
Mais il avait surtout éprouvé d'ineffables allégresses à écouter
le plain-chant que l'organiste avait maintenu en dépit des
idées nouvelles.
Cette forme maintenant considérée comme une forme caduque
et gothique de la liturgie chrétienne, comme une curiosité
archéologique, comme une relique des anciens temps, c'était le
verbe de l'antique Église, l'âme du moyen âge; c'était la prière
éternelle chantée, modulée suivant les élans de l'âme, l'hymne
permanente élancée depuis des siècles vers le Très-Haut.
Cette mélodie traditionnelle était la seule qui, avec son puissant
unisson, ses harmonies solennelles et massives ainsi que
des pierres de taille, pût s'accoupler avec les vieilles basiliques
et emplir les voûtes romanes dont elle semblait l'émanation et
la voix même.
Combien de fois des Esseintes n'avait-il pas été saisi et courbé
par un irrésistible souffle, alors que le «Christus factus est»
du chant grégorien s'élevait dans la nef dont les piliers tremblaient
parmi les mobiles nuées des encensoirs, ou que le faux-bourdon
du «De profundis» gémissait, lugubre de même qu'un
sanglot contenu, poignant ainsi qu'un appel désespéré de l'humanité
pleurant sa destinée mortelle, implorant la miséricorde
attendrie de son Sauveur!
En comparaison de ce chant magnifique, créé par le génie de
l'Église, impersonnel, anonyme comme l'orgue même dont l'inventeur
est inconnu, toute musique religieuse lui paraissait profane.
Au fond, dans toutes les œuvres de Jomelli et de Porpora,
de Carissimi et de Durante, dans les conceptions les plus admirables
de Hændel et de Bach, il n'y avait pas la renonciation
d'un succès public, le sacrifice d'un effet d'art, l'abdication d'un
orgueil humain s'écoutant prier; tout au plus, avec les imposantes
messes de Lesueur célébrées à Saint-Roch, le style religieux
s'affirmait-il grave et auguste, se rapprochant, au point de
vue de l'âpre nudité, de l'austère majesté du vieux plain-chant.
Depuis lors, absolument révolté par ces prétextes à Stabat,
imaginés par les Pergolèse et les Rossini, par toute cette intrusion
de l'art mondain dans l'art liturgique, des Esseintes s'était tenu
à l'écart de ces œuvres équivoques que tolère l'indulgente Église.
D'ailleurs, cette faiblesse, consentie par désir de recettes et
sous une fallacieuse apparence d'attrait pour les fidèles, avait
aussitôt abouti à des chants empruntés à des opéras italiens,
à d'abjectes cavatines, à d'indécents quadrilles, enlevés à grand
orchestre dans les églises elles-mêmes converties en boudoirs,
livrées aux histrions des théâtres qui bramaient dans les combles,
alors qu'en bas les femmes combattaient à coups de toilettes
et se pâmaient aux cris des cabots dont les impures voix souillaient
les sons sacrés de l'orgue!
Depuis des années, il s'était obstinément refusé à prendre
part à ces pieuses régalades, restant sur ses souvenirs d'enfance,
regrettant même d'avoir entendu quelques Te Deum, inventés
par de grands maîtres, car il se rappelait cet admirable Te Deum
du plain-chant, cette hymne si simple, si grandiose, composée
par un saint quelconque, un saint Ambroise ou un saint Hilaire,
qui, à défaut des ressources compliquées d'un orchestre, à défaut
de la mécanique musicale de la science moderne, révélait une
ardente foi, une délirante jubilation, échappées, de l'âme de
l'humanité tout entière, en des accents pénétrés, convaincus,
presque célestes!
D'ailleurs, les idées de des Esseintes sur la musique étaient
en flagrante contradiction avec les théories qu'il professait
sur les autres arts. En fait de musique religieuse, il n'approuvait
réellement que la musique monastique du moyen âge, cette
musique émaciée qui agissait instinctivement sur ses nerfs, de
même que certaines pages de la vieille latinité chrétienne; puis,
il l'avouait lui-même, il était incapable de comprendre les ruses
que les maîtres contemporains pouvaient avoir introduites dans
l'art catholique; d'abord, il n'avait pas étudié la musique avec
cette passion qui l'avait porté vers la peinture et vers les
lettres. Il jouait, ainsi que le premier venu, du piano, était, après
de longs ânonnements, à peu près apte à mal déchiffrer une partition,
mais il ignorait l'harmonie, la technique nécessaire pour
saisir réellement une nuance, pour apprécier une finesse, pour
savourer, en toute connaissance de cause, un raffinement.
D'autre part, la musique profane est un art de promiscuité
lorsqu'on ne peut la lire chez soi, seul, ainsi qu'on lit un livre;
afin de la déguster, il eût fallu se mêler à cet invariable public
qui regorge dans les théâtres et qui assiège ce Cirque d'hiver où,
sous un soleil frisant, dans une atmosphère de lavoir, l'on aperçoit
un homme à tournure de charpentier, qui bat en l'air une
rémolade et massacre des épisodes dessoudés de Wagner, à
l'immense joie d'une inconsciente foule!
Il n'avait pas eu le courage de se plonger dans ce bain de multitude,
pour aller écouter du Berlioz dont quelques fragments
l'avaient pourtant subjugué par leurs exaltations passionnées et
leurs bondissantes fougues, et il savait pertinemment aussi
qu'il n'était pas une scène, pas même une phrase d'un opéra du
prodigieux Wagner qui pût être impunément détachée de son
ensemble.
Les morceaux, découpés et servis sur le plat d'un concert,
perdaient toute signification, demeuraient privés de sens,
attendu que, semblables à des chapitres qui se complètent les
uns les autres et concourent tous à la même conclusion, au même
but, ses mélodies lui servaient à dessiner le caractère de ses
personnages, à incarner leurs pensées, à exprimer leurs mobiles,
visibles ou secrets, et que leurs ingénieux et persistants retours
n'étaient compréhensibles que pour les auditeurs qui suivaient
le sujet depuis son exposition et voyaient peu à peu les personnages
se préciser et grandir dans un milieu d'où l'on ne pouvait
les enlever sans les voir dépérir, tels que des rameaux séparés
d'un arbre. Aussi des Esseintes pensait-il que, parmi cette tourbe
de mélomanes qui s'extasiait, le dimanche, sur les banquettes,
vingt à peine connaissaient la partition qu'on massacrait, quand
les ouvreuses consentaient à se taire pour permettre d'écouter
l'orchestre.
Étant donné également que l'intelligent patriotisme empêchait
un théâtre français de représenter un opéra de Wagner,
il n'y avait pour les curieux qui ignorent les arcanes de la musique
et ne peuvent ou ne veulent se rendre à Bayreuth, qu'à
rester chez soi, et c'est le raisonnable parti qu'il avait su prendre.
D'un autre côté, la musique plus publique, plus facile et les
morceaux indépendants des vieux opéras ne le retenaient guère;
les bas fredons d'Auber et de Boïeldieu, d'Adam et de Flotow
et les lieux communs de rhétorique professés par les Ambroise
Thomas et les Bazin lui répugnaient au même titre que les minauderies
surannées et que les grâces populacières des Italiens. Il
s'était donc résolument écarté de l'art musical, et, depuis des
années que durait son abstention, il ne se rappelait avec plaisir
que certaines séances de musique de chambre où il avait entendu
du Beethoven et surtout du Schumann
et du Schubert qui avaient trituré ses
nerfs à la façon des plus intimes et des
plus tourmentés poèmes d'Edgar Poë.
Certaines parties pour violoncelle de
Schumann l'avaient positivement laissé
haletant et étranglé par l'étouffante
boule de l'hystérie; mais c'étaient surtout
des lieders de Schubert qui l'avaient
soulevé, jeté hors de lui, puis
prostré de même qu'après une déperdition
de fluide nerveux, après une
ribote mystique d'âme.
Cette musique lui entrait, en frissonnant, jusqu'aux os et
refoulait un infini de souffrances oubliées, de vieux spleen, dans
le cœur étonné de contenir tant de misères confuses et de douleurs
vagues. Cette musique de désolation, criant du plus profond
de l'être, le terrifiait en le charmant. Jamais, sans que de
nerveuses larmes lui montassent aux yeux, il n'avait pu se répéter
«les Plaintes de la jeune fille», car il y avait dans ce lamento
quelque chose de plus que de navré, quelque chose d'arraché
qui lui fouillait les entrailles, quelque chose comme une fin
d'amour dans un paysage triste.
Et toujours lorsqu'elles lui revenaient aux lèvres, ces exquises
et funèbres plaintes évoquaient pour lui un site de banlieue, un
site avare, muet, où, sans bruit, au loin, des files de gens, harassés
par la vie, se perdaient, courbés en deux, dans le crépuscule, alors
qu'abreuvé d'amertumes, gorgé de dégoût, il se sentait, dans la
nature éplorée, seul, tout seul, terrassé par une indicible mélancolie,
par une opiniâtre détresse, dont la mystérieuse intensité
excluait toute consolation, toute pitié, tout repos. Pareil à un glas
de mort, ce chant désespéré le hantait, maintenant qu'il était couché,
anéanti par la fièvre et agité par une anxiété d'autant plus
inapaisable qu'il n'en discernait plus la cause. Il finissait par
s'abandonner à la dérive, culbuté par le torrent d'angoisses que
versait cette musique tout d'un coup endiguée, pour une minute,
par le chant des psaumes qui s'élevait, sur un ton lent et bas,
dans sa tête dont les tempes meurtries lui semblaient frappées
par des battants de cloches.
Aug. Leroux pinx.
E. Decisy sc.
F. FERROUD, ÉDITEUR
Un matin, pourtant, ces bruits se calmèrent; il se posséda
mieux et demanda au domestique de lui présenter une glace;
elle lui glissa aussitôt des mains; il se reconnaissait à peine; la
figure était couleur de terre, les lèvres boursouflées et sèches,
la langue ridée, la peau rugueuse; ses cheveux et sa barbe, que
le domestique n'avait plus taillés depuis la maladie, ajoutaient
encore à l'horreur de la face creuse, des yeux agrandis et liquoreux
qui brûlaient d'un éclat fébrile dans cette tête de squelette,
hérissée de poils. Plus que sa faiblesse, que ses vomissements
incoercibles qui rejetaient tout essai de nourriture, plus que ce
marasme où il plongeait, ce changement de visage l'effraya. Il
se crut perdu; puis, dans l'accablement qui l'écrasa, une énergie
d'homme acculé le mit sur son séant, lui donna la force
d'écrire une lettre à son médecin de Paris et de commander au
domestique de partir à l'instant à sa recherche et de le ramener,
coûte que coûte, le jour même.
Subitement, il passa de l'abandon le plus complet au plus
fortifiant espoir; ce médecin était un spécialiste célèbre, un
docteur renommé pour ses cures des maladies nerveuses: «il
doit avoir guéri des cas plus têtus et plus périlleux que les miens,
se disait des Esseintes; à coup sûr, je serai sur pied dans
quelques jours»; puis, à cette confiance, un désenchantement
absolu succédait; si savants, si intuitifs qu'ils puissent être,
les médecins ne connaissent rien aux névroses, dont ils ignorent
jusqu'aux origines. De même que les autres, celui-là lui prescrirait
l'éternel oxyde de zinc et la quinine, le bromure de potassium
et la valériane; qui sait, continuait-il, se raccrochant
aux dernières branches, si ces remèdes m'ont été jusqu'alors
infidèles, c'est sans doute parce que je n'ai pas su les utiliser
à de justes doses.
Malgré tout, cette attente d'un soulagement le ravitaillait,
mais il eut une appréhension nouvelle: pourvu que le médecin
soit à Paris et qu'il veuille se déranger, et aussitôt la peur que
son domestique ne l'eût pas rencontré, l'atterra. Il recommençait
à défaillir, sautant, d'une seconde à l'autre, de l'espoir le plus
insensé aux transes les plus folles, s'exagérant et ses chances
de soudaine guérison et ses craintes de prompt danger; les heures
s'écoulèrent et le moment vint où, désespéré, à bout de force,
convaincu que décidément le médecin n'arriverait pas, il se
répéta rageusement que, s'il avait été secouru à temps, il eût
été certainement sauvé; puis sa colère contre le domestique,
contre le médecin qu'il accusait de le laisser mourir, s'évanouit,
et enfin il s'irrita contre lui-même, se reprochant d'avoir attendu
aussi longtemps pour requérir un aide, se persuadant qu'il serait
actuellement guéri s'il avait, depuis la veille seulement, réclamé
des médicaments vigoureux et des soins utiles.
Peu à peu, ces alternatives d'alarmes et d'espérances qui
cahotaient dans sa tête vide s'apaisèrent; ces chocs achevèrent
de le briser; il tomba dans un sommeil de lassitude traversé
par des rêves incohérents, dans une sorte de syncope entrecoupée
par des réveils sans connaissance; il avait tellement fini par
perdre la notion de ses désirs et de ses peurs qu'il demeura
ahuri, n'éprouvant aucun étonnement, aucune joie, alors que
tout à coup le médecin entra.
Le domestique l'avait sans doute mis au courant de l'existence
menée par des Esseintes et des divers symptômes qu'il
avait pu lui-même observer depuis le jour où il avait ramassé
son maître, assommé par la violence des parfums, près de la
fenêtre, car il questionna peu le malade dont il connaissait
d'ailleurs et depuis de longues années les antécédents; mais il
l'examina, l'ausculta et observa avec attention les urines où
certaines traînées blanches lui révélèrent l'une des causes les
plus déterminantes de sa névrose. Il écrivit une ordonnance et,
sans dire mot, partit, annonçant son prochain retour.
Cette visite réconforta des Esseintes qui s'effara pourtant
de ce silence et adjura le domestique de ne pas lui cacher plus
longtemps la vérité. Celui-ci lui affirma que le docteur ne manifestait
aucune inquiétude et, si défiant qu'il fût, des Esseintes
ne put saisir un signe
quelconque qui décelât
l'hésitation d'un mensonge
sur le tranquille
visage du vieil homme.
Alors ses pensées se
déridèrent; d'ailleurs
ses souffrances s'étaient
tues et la faiblesse qu'il
ressentait par tous les
membres s'entait d'une
certaine douceur, d'un
certain dorlotement tout
à la fois indécis et lent; il fut enfin stupéfié et satisfait de ne
pas être encombré de drogues et de fioles, et un pâle sourire
remua les lèvres quand le domestique apporta un lavement
nourrissant à la peptone et le prévint qu'il répéterait cet exercice
trois fois dans les vingt-quatre heures.
L'opération réussit et des Esseintes ne put s'empêcher de
s'adresser de tacites félicitations à propos de cet événement
qui couronnait, en quelque sorte, l'existence qu'il s'était créée;
son penchant vers l'artificiel avait maintenant, et sans même
qu'il l'eût voulu, atteint l'exaucement suprême; on n'irait pas
plus loin; la nourriture ainsi absorbée était, à coup sûr, la dernière
déviation qu'on pût commettre.
Ce serait délicieux, se disait-il, si l'on pouvait, une fois en
pleine santé, continuer ce simple régime. Quelle économie de
temps, quelle radicale délivrance de l'aversion qu'inspire aux
gens sans appétit, la viande! quel définitif débarras de la lassitude
qui découle toujours du choix forcément restreint des mets!
quelle énergique protestation contre le bas péché de la gourmandise!
enfin quelle décisive insulte jetée à la face de cette vieille nature
dont les uniformes exigences seraient pour jamais éteintes!
Et il poursuivait, se parlant à mi-voix: il serait facile de s'aiguiser
la faim, en s'ingurgitant un sévère apéritif, puis lorsqu'on
pourrait logiquement se dire: «Quelle heure se fait-il donc? il
me semble qu'il serait temps de se mettre à table, j'ai l'estomac
dans les talons,» on dresserait le couvert, en déposant le magistral
instrument sur la nappe et alors, le temps de réciter le
bénédicité, et l'on aurait supprimé l'ennuyeuse et vulgaire
corvée du repas.
Quelques jours après, le domestique présenta un lavement
dont la couleur et dont l'odeur différaient absolument de celles
de la peptone.
—Mais ce n'est plus le même! s'écria des Esseintes, qui regarda
très ému le liquide versé dans l'appareil. Il demanda, comme
dans un restaurant, la carte, et, dépliant l'ordonnance du médecin,
il lut:
| Huile de foie de morue | 20 grammes |
| Thé de bœuf | 200 grammes |
| Vin de Bourgogne | 200 grammes |
| Jaune d'œuf | nº 1 |
Il resta rêveur. Lui qui n'avait pu, en raison du délabrement
de son estomac, s'intéresser sérieusement à l'art de la cuisine,
il se surprit tout à coup à méditer sur des combinaisons de faux
gourmet; puis, une idée biscornue lui traversa la cervelle.
Peut-être le médecin avait-il cru que l'étrange palais de son
client était déjà fatigué par le goût de la peptone; peut-être
avait-il voulu, pareil à un chef habile, varier la saveur des aliments,
empêcher que la monotonie des plats n'amenât une
complète inappétence. Une fois lancé dans ces réflexions,
des Esseintes rédigea des recettes inédites, préparant des dîners
maigres, pour le vendredi, forçant la dose d'huile de foie de
morue et de vin et rayant le thé de bœuf ainsi qu'un manger
gras, expressément interdit par l'Église; mais il n'eut bientôt
plus à délibérer de ces boissons nourrissantes, car le médecin
parvenait, peu à peu, à dompter les vomissements et à lui faire
avaler, par les voies ordinaires, un sirop de punch à la poudre de
viande dont le vague arome de cacao plaisait à sa réelle bouche.
Des semaines s'écoulèrent, et l'estomac se décida à fonctionner;
à certains instants, des nausées revenaient encore, que la
bière de gingembre et la potion antiémétique de Rivière arrivaient
pourtant à réduire.
Enfin, peu à peu, les organes se restaurèrent; aidées par les
pepsines, les véritables viandes furent digérées; les forces se
rétablirent et des Esseintes put se tenir debout dans sa chambre
et s'essayer à marcher, en s'appuyant sur une canne et en se
soutenant aux coins des meubles; au lieu de se réjouir de ce
succès, il oublia ses souffrances défuntes, s'irrita de la longueur
de la convalescence, et reprocha au médecin de le traîner ainsi
à petits pas. Des essais infructueux ralentirent, il est vrai, la
cure; pas mieux que le quinquina, le fer, même mitigé par le
laudanum, n'était accepté et l'on dut les remplacer par les arséniates,
après quinze jours perdus en d'inutiles efforts, comme
le constatait impatiemment des Esseintes.
Enfin, le moment échut où il put demeurer levé pendant des
après-midi entières et se promener, sans aide, parmi ses pièces.
Alors son cabinet de travail l'agaça; des défauts auxquels
l'habitude l'avait accoutumé lui sautèrent aux yeux, dès qu'il
y revint après une longue absence. Les couleurs choisies pour
être vues aux lumières des lampes lui parurent se désaccorder
aux lueurs du jour; il pensa à les changer et combina pendant
des heures de factieuses harmonies de teintes, d'hybrides accouplements
d'étoffes et de cuirs.
—Décidément, je m'achemine vers la santé, se dit-il, relatant
le retour de ses anciennes préoccupations, de ses vieux
attraits.
Un matin, tandis qu'il contemplait ses murs orange et bleu,
songeant à d'idéales tentures fabriquées avec des étoles de
l'Église grecque, rêvant à des dalmatiques russes d'orfroi, à des
chapes en brocart, ramagées de lettres slavones figurées par des
pierres de l'Oural et des rangs de perles, le médecin entra et,
observant les regards de son malade, l'interrogea.
Des Esseintes lui fit part de ses irréalisables souhaits, et il
commençait à manigancer de nouvelles investigations de couleurs,
à parler des concubinages et des ruptures de tons qu'il
ménagerait, quand le médecin lui asséna, une douche glacée
sur la tête, en lui affirmant, d'une façon péremptoire, que ce
ne serait pas, en tout cas, dans ce logis qu'il mettrait à exécution
ses projets.
Et, sans lui laisser le temps de respirer, il déclara qu'il était
allé au plus pressé en rétablissant les fonctions digestives et
qu'il fallait maintenant attaquer la névrose qui n'était nullement
guérie et nécessiterait des années de régime et de soins.
Il ajouta enfin qu'avant de tenter tout remède, avant de commencer
tout traitement hydrothérapique, impossible d'ailleurs
à suivre à Fontenay, il fallait quitter cette solitude, revenir à
Paris, rentrer dans la vie commune, tâcher enfin de se distraire
comme les autres.
—Mais, ça ne me distrait pas, moi, les plaisirs des autres,
s'écria des Esseintes indigné!
Sans discuter cette opinion, le médecin assura simplement
que ce changement radical d'existence qu'il exigeait était, à ses
yeux, une question de vie ou de mort, une question de santé ou
de folie compliquée à brève échéance de tubercules.
—Alors c'est la mort ou l'envoi au bagne! s'exclama des
Esseintes exaspéré.
Le médecin, qui était imbu de tous les préjugés d'un homme
du monde, sourit et gagna la porte sans lui répondre.