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Classiquesen Ligne

LXXIII

Denise à Philippe.

4 décembre.

Eh bien! n'ayez plus de crainte. Je n'ai pas lu votre terrible lettre à Suzanne, mais je l'ai interprétée et la lui ai résumée.

Elle a eu une minute d'hésitation, il faut lui rendre cette justice; après quoi, très tranquillement:

—Ne trouvez-vous pas, ma tante, que ce serait une grande sottise de ma part de me marier dans ces conditions? Philippe fait l'ogre, le barbe-bleue, avec cette annonce pompeuse d'une éternelle retraite dans son château; pourtant, si sa nonchalance s'arrangeait de cette vie et que vraiment il m'y condamnât? Ses quinze mille francs de rente, c'est maigre. J'ai cinq cent mille francs de dot, moi; cela nous ferait à peu près trente-cinq mille francs à dépenser par an—un peu moins de trois mille francs par mois, c'est peu... bien peu.

—Mais je vis avec vingt-huit mille francs, moi, ma chérie, et très confortablement. Et puis il ne faut pas voir cette seule question de gros sous; l'aimes-tu? te sens-tu attirée vers lui? Tu pleurais l'autre jour, tu me demandais comment j'avais résisté à son charme. C'est de l'amour, cela, Suzanne.

—Oui, peut-être l'ai-je aimé. Certes, il est tout à fait bien: grand, élégant, distingué; il a de très belles relations, mais il sait si peu s'en servir! Et puis, tout ça pour aller s'enterrer à Luzy toute l'année...

—Tu viendras passer trois mois d'hiver, chez moi, dans l'appartement inoccupé de ton oncle; il vient si rarement à Paris... Tu seras là parfaitement.

—Mais trente-cinq mille francs... qu'est-ce qu'on peut faire avec ça?

—On peut vivre comme je vis, s'entourer d'amis, les bien recevoir, mais simplement. En éloignant la foule des indifférents, la foule des plaisirs creux, la foule de toutes les choses vides, parfois même ennuyeuses, dont les mondains bourrent leur vie, on se fait une existence charmante; elle vaut l'autre, je t'assure.

—Vous en parlez à votre aise, petite tante; d'abord, vous habitez l'hôtel que mon oncle a acheté en se mariant, et il est très chic cet hôtel. Puis, l'été, vous allez à Nimerck chez votre mère; ce vieux donjon breton est épatant; c'est encore très chic. Enfin, vous, vous avez pris cette manière-là: c'est votre genre de connaître peu de monde, de choisir les gens qui vous plaisent, de fermer votre porte au nez des autres qui attendent derrière, mourant d'envie d'être introduits et faisant tout pour y arriver. Mais moi? j'ai toujours été représentative... et puis, voudrais-je l'essayer, je ne saurais même pas vous singer. Il me faut la foule pour m'aider à jouir de ce que je possède; j'aime qu'on me regarde dans la rue, j'aime l'hommage et la curiosité de tous. J'aurais voulu être reine ou grande artiste...

—Alors, Philippe devra renoncer à la vague pensée d'une union possible avec toi. Tu as bien réfléchi? Dois-je lui écrire un mot dans ce sens?

—Je crois que cela vaut mieux: Luzy à perpétuité sans la grande vie derrière... brrr! je ne me sens pas de force à accepter ça. Si encore il faisait quelque chose, ce Philippe! Seulement, dites-lui cela autrement, tante, dites ce que j'ai fait dire à Aprilopoulos par maman: «que je ne veux pas encore me marier; qu'il sera temps d'y songer plus tard»; enfin arrangez-lui bien tout de façon à me le garder comme flirt. En y réfléchissant, Aprilo serait un parti bien plus sortable; orphelin comme Luzy, il a quarante-cinq mille livres de rente, un nom historique là-bas, en Grèce; un hôtel à Athènes, un palais à Corfou... et puis, toqué de moi, cet attaché d'ambassade, fier de mes succès... Évidemment, pas le charme de Philippe... oui, mais l'un m'adorera tandis que c'est moi qui aurais été capable d'adorer l'autre... Et c'est la pire bêtise pour une femme d'adorer son mari!

A mon tour, j'ai fait mentalement brrr. Il me semblait entendre parler mon mari. J'avoue donc humblement mon pas de clerc et vous prie de me le pardonner. Mon ami, j'espère n'avoir troublé en rien, pour l'avenir, votre curieuse manière d'être vis-à-vis l'un de l'autre! Que tout ceci me paraîtrait comique, si ça ne me rendait pas, malgré ma volonté d'en rire, infiniment triste.