LXXVI
Philippe à Denise.
9 décembre.
Vous avez soufflé d'une haleine légère sur le château de cartes, qu'en s'efforçant un peu votre ami voulait édifier; il est à bas, n'en parlons plus. Cette solution ne vous surprendra pas, vous qui me tenez pour le plus nonchalant des hommes. D'accord; mais vous allez trop loin: ne pas me croire capable du moindre petit flirt sans être pris de force, c'est exagérer. Viol—voilà un bien gros mot pour un léger divertissement piqué, en passant, au bout de ma baguette de promeneur. Il n'entre pas que de la paresse et de la nonchalance dans ma manière d'être. Je suis, à vrai dire, un convalescent. J'ai été tellement ballotté ces deux dernières années, j'ai vécu dans une si mauvaise atmosphère intellectuelle et morale, que ma volonté a bien failli y rester toute. Je ne suis pas encore complètement remis, mais—grâce à vous un peu—je suis en meilleur air et je vais mieux. Faites-moi crédit de quelque temps encore.
Vous m'excuserez, ma douce amie, de vous entretenir si longtemps de moi. Le moi est généralement haïssable, mais il est permis dans les lettres. C'est ce qui les rend délicieuses quand elles viennent d'une personne aimée. Autrement on a la ressource de ne pas les lire. J'espère que vous parcourrez la mienne et y répondrez promptement. Dans cette réponse veuillez me parler de vous plus que vous ne le faites, c'est pour moi un sujet plus intéressant que les vers de Desportes, et que votre thèse philosophique sur la politique.
Dalvillers m'a communiqué la dépêche de sa folle amante, il va partir rejoindre l'objet aimé. Pardonnez-moi de ne pas l'accompagner; miss Suzanne étant à Nimerck, j'aime mieux laisser la paix se faire dans son esprit et loin de moi. Soyez sûre qu'elle m'en veut d'avoir été obligée de vous exprimer franchement son opinion sur vos projets; elle serait agressive et je sens, moi, que je serais cruel.
Comme tous les humains j'aime un peu faire souffrir, mais ce sentiment n'est une suavité que lorsqu'on peut d'un sourire, d'un geste, changer cette souffrance en joie. Ce n'est rien de faire couler des larmes s'il est permis—et doux—de les tarir sous des baisers. Ce ne serait pas opportun en la circonstance, aussi je m'abstiens.
Adieu.