LXXV
Denise à Philippe.
7 décembre.
A mon tour de vous écrire: Peste, monsieur mon ami, comme vous y allez! Savez-vous bien qu'il me faut donner là un avis fort grave. Si vous avez sérieusement l'intention de faire de la politique, changez un peu vos armes; coupez votre écu écartelé d'une ondée où vous ferez graver cette devise: Avoir la conscience pure est une joie supérieure. Elle vaudra, dans l'occurrence, celle que vous avez. Les merlettes sur sinople n'en souffriront pas, ni vous non plus, ni même votre patrie.
Pourquoi vous lancer dans cette agitation inféconde où les politiciens se débattent tous?
Faire de la politique, c'est s'engager à avoir le génie du moment... et le moment me semble mal choisi pour vous laisser la faculté d'en avoir. Il ne doit pas vous échapper que nous sommes juste au point, à l'état, où tite-Lène nous a peint un soir les Romains qui «ne peuvent plus souffrir leurs maux ni les remèdes à ces maux». Et puis, si le spartiatisme et son brouet ont du bon, les mœurs athéniennes, nonchalantes et luxueuses, en ont aussi: l'art en procède, l'art étant dans ses manifestations éminemment aristocratique.
Alors quoi? serez-vous socialiste ou opportuniste? Il nous faudra toujours «du pain et des spectacles», quoi qu'on dise, et les Romains étaient philosophes et noblement inspirés en ne demandant pas l'un sans l'autre. Et puis, tenez, voilà mon impression: la politique actuelle nous mène je ne sais à quel abîme, et l'avenir social me paraît plein de cataclysmes.
Donc, timidement, je vous suggère la bonne idée de planter vos choux. J'ai peur de voir votre droiture, votre loyauté, entrer dans cette lice un peu souillée.
O bien heureux qui peut passer sa vie
Entre les siens, franc de haine et d'envie,
Parmi les champs, les forêts et les bois,
Loin du tumulte et du bruit populaire
Et qui ne vend sa liberté pour plaire
Aux passions des princes et des rois!
Sans princes ni rois, allez, la chanson dit toujours vrai et la moralité en est toujours applicable. Puisque je donne dans la poésie, laissez-moi achever de vous citer ces vers modernes du poète Desportes qui vécut vers 1570.
Las! que nous sommes misérables
D'être serves dessous les lois
Des hommes légers et muables
Plus que le feuillage des bois!
Les pensers des hommes ressemblent
A l'air, aux vents et aux saisons
Et aux girouettes qui tremblent
Inconstamment sur les maisons...
Leur amour est ferme et constante
Comme la mer grosse des flots
Qui bruit, qui court, qui se tourmente
Et qui n'a jamais de repos.
Ce n'est que de vent qu'est leur tête;
De vent est leur entendement
Les vents encore et la tempête
Ne vont point si légèrement.
Mais cet ardent feu qui les tue
Et rend leur esprit consumé
C'est un feu de paille menue.
Aussitôt éteint qu'allumé.
Ainsi l'oiseleur au bocage
Prend les oiseaux par ses chansons
Et le pêcheur sur le rivage
Tend ses filets pour les poissons.
Pourtant, mon ami, malgré tous mes discours, faites selon votre pensée. Vous serez, si vous entrez à la Chambre, peut-être un impertinent et très dédaigneux député, mais surtout un très honnête homme, ce qui est une qualité de plus en plus rare.
Au milieu de tout cela qu'advient-il de votre flirt? J'ai bien peur qu'il n'y ait là dedans un peu de viol moral de la part de l'adversaire. Êtes-vous sûr, avec le remuement de tant d'idées contraires à la paix du flirt, comme votre union possible avec Suzanne et votre projet de politique, d'avoir rempli tous vos devoirs de bon partenaire auprès de la «petite secousse» qui s'est mise en frais de coquetterie cérébrale et autres pour vous? Faites un examen de conscience et dites-moi si je ne mets pas, avec une intuition remarquable, le doigt sur la plaie?
Hier, nous avons passé une heure exquise à l'île de Sein; Germaine, enthousiasmée, se sentait là une âme de druidesse; en rentrant, elle est redevenue très femme et a télégraphié à son fol amant de venir la rejoindre ici. Si vous suiviez Paul? Les Ferdrupt ne vous en voudraient-ils pas trop?