Des Espagnols.
Les Espagnols et leurs créoles sont au nombre de 4,0502. Ce sont généralement, à part les créoles, des habitants de passage, qui viennent aux Philippines comme employés du gouvernement ou négociants, y séjournent le temps nécessaire pour y faire fortune, et retournent dans leur patrie.
Il est remarquable que quelques milliers d’hommes puissent gouverner et maintenir en paix une population de plus de trois millions d’habitants, composée d’êtres si divers, braves et belliqueux, souvent cruels envers leurs ennemis. Ce n’est ni par l’oppression ni par la force brutale qu’ils les dominent, mais par une justice bien entendue, scrupuleusement administrée, par un gouvernement tout paternel, et par la plus juste indépendance dont puisse jouir l’homme en société. Si, dans cette vaste administration, il se commet quelques abus, ce sont des faits isolés, provenant d’employés subalternes, contre la volonté du pouvoir.
Dans aucun pays du monde le peuple ne jouit d’une plus grande somme de liberté et de plus larges prérogatives qu’aux Philippines. L’Indien, à quelque classe qu’il appartienne, est un mineur qui a pour tuteur la loi et ceux qui la font exécuter3.
Il y aurait une grande étude à faire, une belle page à écrire sur la conquête des Philippines, et sur cette maxime sublime du conquérant disant à des peuples presque à l’état sauvage: «Vous êtes mes enfants; mon Dieu m’envoie vers vous: fiez-vous à moi. Je vous offre l’appui et l’indulgence qu’un père doit à la faible créature que la Providence lui a confiée.»
Cette indulgence, cette justice que l’homme éclairé doit à son semblable à l’état primitif, n’a point enrichi l’Espagne, mais elle lui a donné plus que la richesse, la satisfaction d’avoir répandu l’abondance, la paix et le bonheur parmi des peuples divisés et décimés par des guerres de province à province; elle les a réunis en une grande famille, leur a apporté ses lumières, ses relations, les animaux domestiques qui leur manquaient, les préservatifs à la terrible épidémie qui moissonnait leurs enfants4, des lois indulgentes qui protégent toutes les classes, l’ordre et la paix; et enfin le culte d’un Dieu plein de bonté et de clémence, qui a remplacé l’idolâtrie et le mensonge.
Tous ces bienfaits, si justement appréciés par les peuples auxquels ils étaient offerts, et qui ont eu de si grands résultats pour leur bonheur, ne valent-ils pas l’or et les richesses conquis par le fer et la destruction? L’Espagne, en exécutant scrupuleusement le programme qu’elle avait offert, en remplissant religieusement sa noble mission, ne doit-elle pas s’enorgueillir de sa belle conquête?
Je serais heureux que cette page, écrite avec toute l’impartialité d’un observateur consciencieux, pût inspirer à mon lecteur une partie de l’admiration dont je suis pénétré pour cette noble nation, et détruire les préventions qu’ont pu donner quelques fragments écrits par des voyageurs de passage, qui saisissent avec avidité une faute exceptionnelle, un abus inévitable dans une grande administration, sans se rendre compte de l’organisation toute paternelle qui gouverne un peuple encore dans l’enfance.
Il est un fait positif: c’est que l’Espagne a fait le bonheur de la population indienne. Il serait trop long d’entrer ici dans tous les détails de son administration; quelques lignes suffiront à démontrer sa sollicitude pour cette classe d’hommes.
Le capitaine général des Philippines a le pouvoir et les attributions de l’autorité royale en Espagne.
Il a pour adjoint un assesseur, espèce de ministre responsable, qui prépare les décrets et les ordonnances soumis à sa signature.
Il est à la fois le chef civil et militaire, et il préside la cour royale, la seconde autorité de la colonie.
Cette cour se compose d’un régent, de cinq conseillers (oïdores) et de deux fiscaux, l’un pour le civil, l’autre pour le criminel. Ces deux fiscaux sont spécialement chargés de protéger les Indiens.
L’un des membres de la cour royale est nommé juge contre l’esclavage. Il n’y a pas d’esclaves aux Philippines. Cependant, comme cet abus pourrait se présenter, le magistrat dont il s’agit est spécialement chargé de le surveiller et de le réprimer au besoin.
L’archipel est divisé en provinces. Chaque province est gouvernée par un alcade. Comme souvent il est, dans sa province, le seul et unique Espagnol, il a droit à une garde de vingt à trente indigènes.
Chaque province est divisée par bourgs, et chaque bourg est administré par un gobernadorcillo et son conseil municipal, indigènes élus d’après le mode que j’ai indiqué.
Le capitaine général gouverne, promulgue des lois, rend des décrets.
La cour royale fait exécuter les lois, rend la justice, et protége la classe indienne contre les abus.
L’alcade, dans la province, remplit les fonctions du gouverneur, fait exécuter les décrets, et reçoit des percepteurs les fonds provenant de l’impôt.
Le gobernadorcillo, dans son bourg et avec le conseil municipal, administre la commune et exécute les ordres de l’alcade.