Plantation.
Quarante à quarante-cinq jours après que la semence a été mise en terre, le riz est en état d’être transplanté. La terre qui doit recevoir les jeunes plantes est divisée en grands carrés, entourés de petites chaussées qui servent à retenir les eaux. Après qu’elle en a été complétement couverte, on lui donne un labour à la charrue, et ensuite, comme pour les semailles, au moyen d’un peigne on la réduit en vase liquide. Le lendemain, on écoule les eaux et on prépare les plants qui doivent y être placés.
Ordinairement ce sont des hommes qui sont chargés d’arracher le plant, et des femmes de le mettre en terre.
Deux hommes suffisent pour cette opération: l’un arrache le plant, et l’autre le conduit au lieu de la plantation, qui n’est jamais bien éloigné, et le distribue aux planteuses.
Celui qui est chargé de l’arracher a devant lui une petite table, fixée en terre par un pieu, et une grande quantité de petits liens en bambou, qu’il porte à la ceinture, comme nos jardiniers portent le jonc quand ils taillent les arbres. Il arrache le plant sans aucune précaution, coupe sur sa petite table les feuilles et les longues racines, en forme de petites bottes de la grosseur d’un bras, et les place dans une espèce de traîneau auquel est attelé un buffle.
L’autre Indien les conduit au lieu de la plantation, et jette les bottes dans toutes les directions sur le terrain qui doit être planté, les séparant assez les unes des autres pour que les planteuses puissent les prendre en allongeant le bras, sans avoir à se déranger de la direction qu’elles suivent pour faire la plantation.
Les planteuses, dans la vase jusqu’à mi-jambe, sont placées sur une même ligne; elles marchent à reculons, prennent les petites bottes de plants qui ont été jetées sur le champ, en défont le lien, séparent un à un les plants, les enfoncent avec le pouce dans la vase, en observant de les placer à une distance de dix à douze centimètres les uns des autres.
Elles ont une si grande habitude de cette plantation, elles la font avec une rapidité et une régularité si parfaites, qu’on serait tenté de croire qu’elles se sont servies d’une mesure pour conserver la distance qui existe d’une plante à l’autre.
Aussitôt la plantation terminée, et malgré un soleil ardent, on laisse le champ sans eau pendant huit à dix jours; mais dès que les plants commencent à pousser leurs feuilles vertes, s’il n’y a pas de pluies, on irrigue et on recouvre la terre de cinq à six centimètres d’eau; au fur et à mesure que la plante s’élève, on augmente la quantité d’eau.
Il est rare qu’il soit nécessaire de faire un sarclage; mais les bons cultivateurs ont soin de débarrasser les champs des grandes plantes aquatiques qui nuiraient au riz.
Lorsque le riz a acquis sa plus grande hauteur, un mètre dix à un mètre vingt centimètres, il n’est plus nécessaire d’irriguer; il serait même nuisible de le faire à l’époque de la floraison.
Quelquefois le terrain est si fertile, que la plante acquiert une hauteur presque égale à celle de nos blés; alors elle croit tout en herbe, et, pour l’obliger à produire, un Indien armé d’une longue perche, sur le milieu de laquelle il marche pour lui donner plus de poids, couche toutes les plantes, qui semblent alors avoir été versées par un fort coup de vent.
Quatre mois après la plantation, c’est-à-dire cinq mois et demi après les semailles, le riz est à sa maturité et bon à récolter. On le coupe à la faucille. Des hommes et des femmes sont chargés de ce travail. Au fur et à mesure, on en fait de grosses gerbes, qui sont placées en meules sur un terrain élevé pour attendre le moment du triage.
Dans quelques parties de l’île de Luçon, cette première récolte est remplacée par une seconde plantation d’une espèce de riz plus précoce (par celle de montagne, nommée pinursegui); mais alors le semis s’est fait à l’avance, et d’une manière toute différente de celle dont je viens de donner la description.
Trois semaines ou un mois avant la première récolte, les Indiens placent sur les étangs, sur les rivières, de petits radeaux en bambous qu’ils recouvrent d’une forte couche de paille, et sur cette paille ils font leur semis; les grains poussent, les racines s’entrelacent à la paille, et vont à la surface de l’eau puiser leur nourriture. Lorsque la première récolte a été faite, lorsque le champ a reçu un labour et qu’il a été préparé à recevoir la seconde plantation, on enlève le semis du radeau, en roulant tout simplement la paille comme on roulerait une natte; on la transporte au lieu de la plantation, et là on arrache une à une les jeunes plantes, on les débarrasse des feuilles et des longues racines, et on les met en terre. Moins de trois mois après, on obtient une seconde récolte, bien moins abondante, il est vrai, que la première, mais qui cependant indemnise largement le cultivateur.
L’Indien des Philippines a étudié tous les moyens possibles de se procurer son aliment naturel, et il a profité de tous les avantages que lui fournit la nature féconde de son pays. Aussi emploie-t-il encore une autre méthode pour obtenir presque sans travail d’abondantes récoltes.
Une espèce de riz essentiellement aquatique (macon sulug) donne d’abondants produits, quoique baignée continuellement par les eaux.
Dans quelques parties de l’île où se trouvent des marais, des lacs de petite profondeur, les Indiens préparent des semis de cette espèce de riz, qui a la propriété de donner de très-longues feuilles.
Ces semis se font comme pour l’espèce aquatique.
Six semaines après, on arrache le plant, on coupe les racines, mais on a bien soin de conserver les feuilles dans toute leur longueur.
On les place dans de légères embarcations, et un Indien parcourt toute la partie du lac où son bras peut atteindre le fond; il enfonce le plant dans la vase, et laisse surnager la feuille.
Bientôt ces feuilles prennent de la force, et s’élèvent au-dessus de l’eau, à peu près à la même hauteur que si la surface de l’eau était la terre.
Survient-il un accident qui fasse monter les eaux? la tige du riz s’élève encore, si elle peut surnager. La plante ne périt que lorsqu’elle est entièrement submergée.
Enfin, quatre mois après la plantation, on fait la récolte avec de petites embarcations, au moyen desquelles on parcourt toute la partie du lac qui a été plantée.
Toutes les espèces de riz produisent d’abondantes récoltes; on peut toujours compter pour les plus exiguës sur 25 pour un, et dans les bonnes, 60 et 80.
Un seul fléau, qui arrive à peu près tous les sept ou huit ans, prive le cultivateur de ses peines et de ses fatigues: je veux parler des sauterelles, qui tout à coup, comme de gros nuages, viennent s’abattre sur un champ couvert d’une luxuriante végétation, et la détruisent dans un instant jusqu’à la racine.
Quelquefois de grandes sécheresses détruisent également les rizières des montagnes. Aussi l’Indien dit-il: De l’eau, du soleil, point de sauterelles, et nos récoltes sont assurées.