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§ XIII.—Culture de l’indigo.—Sa récolte.

Dans diverses parties des Philippines, particulièrement à Luçon, on cultive l’indigo avec succès.

Cependant cette culture est celle qui présente le plus d’éventualités. Quelques jours de mauvais temps et de vent détruisent souvent toute la récolte. Quelquefois aussi des myriades de chenilles dévorent dans quelques heures toutes les feuilles; ce qu’elles laissent ne suffit pas pour payer les frais de manipulation.

Mais si la saison a été favorable, s’il n’arrive pas d’accidents, si la fabrication se fait avec intelligence, le prix élevé de l’indigo indemnise largement le cultivateur.

Pour la culture, aussitôt après l’hivernage, avant la saison des grandes chaleurs et lorsque l’on n’a pas à craindre de fortes pluies, on prépare les terres par deux ou trois bons labours à la charrue et plusieurs hersages, jusqu’à ce qu’elles soient parfaitement ameublies, et on sème à la volée.

La plante sort de terre le troisième ou le quatrième jour. Elle pousse tant qu’elle trouve un peu d’humidité; mais les sécheresses la font demeurer stationnaire pendant tout le temps de leur durée. Aussitôt que les premières pluies arrivent au commencement de la mousson d’ouest, elle s’élève avec vigueur, ainsi que toutes les mauvaises herbes; c’est alors qu’il faut faire successivement un, deux, et parfois trois sarclages.

Deux mois et demi après les premières pluies, les plantes ont acquis toute leur hauteur, et l’on reconnaît qu’elles sont bonnes à récolter lorsque la feuille est épaisse, recouverte d’un velouté blanchâtre, et qu’elle est cassante à la moindre pression.

La maturité arrive ordinairement vers la fin du mois de juillet, au milieu de la saison des pluies.

A cette époque, on a déjà préparé tout ce qui est nécessaire pour la fabrication, afin de ne pas être pris au dépourvu et de ne pas donner aux plantes le temps de se dégarnir d’une partie de leurs feuilles, ce qui arriverait si on ajournait la récolte.

Des préparatifs plus ou moins considérables sont nécessaires, selon l’importance de la récolte. Ils consistent en plusieurs batteries.

Chacune d’elles est ainsi composée:

Deux grandes cuves d’un diamètre de 2 mètres 70 centimètres à 2 mètres 80 centimètres, et de 3 mètres de profondeur. L’une sert pour la fermentation, et l’autre pour le battage. Cette dernière doit être un peu plus petite que la première.

Elles sont toutes deux placées sur le bord d’un ruisseau ou d’une rivière, pour la facilité de l’eau. Celle destinée à la fermentation doit être placée sur un plan assez élevé pour qu’au moyen de robinets établis longitudinalement, toute l’eau qu’elle contient puisse être transvasée dans la cuve du battage.

Un ou deux seaux sont placés à l’extrémité de balanciers, avec des poids à l’autre extrémité. Ces balanciers, fixés sur des fourches, s’élèvent à quelques mètres au-dessus de la cuve de fermentation.

Cet appareil à puiser est en tout semblable à celui que l’on voit sur les bords du Nil, en Espagne, et dans quelques-unes de nos contrées méridionales:

Deux longs bambous, armés à l’extrémité d’une petite planchette de 12 à 15 centimètres de longueur sur 5 à 6 centimètres de largeur, que l’on nomme battoirs;

Enfin sous un hangar, à une petite distance des batteries, une petite cuve, des hamacs ou couloirs en grosse toile de coton, une petite presse et de grandes claies pour la dessiccation.

Tout étant ainsi disposé, on commence la récolte.

Dans la première journée, on coupe assez de plantes pour avoir toujours un jour d’avance.

La plante est coupée à ras du sol avec l’espèce de coutelas que l’Indien a toujours au côté, et qu’il nomme bolo.

Si la saison se comporte favorablement, la plante repousse, et donne quelquefois successivement deux ou trois récoltes dans la même année.

Chaque batterie est conduite par deux Indiens, l’un pour remplir la cuve de plantes, l’autre pour la remplir d’eau, et tous deux pour exécuter le battage.

De grand matin, la cuve de fermentation est chargée de toute la quantité de plantes qu’elle peut contenir.

On les maintient au niveau des bords de la cuve avec des madriers qui viennent se fixer à de petits tasseaux ménagés dans les douilles. Sans cette précaution, elles surnageraient.

Lorsque cette cuve est pleine d’eau et de plantes, on l’abandonne à la fermentation, qui s’opère ordinairement en vingt ou vingt-quatre heures, selon la température.

Quand la fermentation est arrivée à son plus haut degré, ce qui a lieu le lendemain matin, on enlève les plantes de la cuve, en ayant soin de bien les secouer pour qu’il n’y reste pas d’eau.

Lorsqu’il n’y reste plus que le liquide, qui est alors d’un vert émeraude, on divise dans un seau d’eau une certaine quantité de chaux vive, que l’on verse avec soin dans la cuve de fermentation, sans remuer le liquide qu’elle contient.

L’Indien alors prend un des battoirs, le plonge au fond de la cuve, et fait quelques mouvements pour que la chaux se répande partout.

Il juge alors s’il en a mis assez par la couleur, qui change subitement de nuance. De vert émeraude, le liquide devient vert foncé, et paraît contenir une grande quantité de petits grumeaux, qui ne sont autre chose que l’indigo encore en dissolution.

La quantité de chaux nécessaire ne peut être appréciée que par un homme expérimenté.

De cette quantité dépend exclusivement la qualité que l’on veut obtenir, ainsi que les diverses nuances.

Après que la chaux a été mise dans le liquide, on laisse reposer pendant quelques minutes, pendant lesquelles se précipitent au fond de la cuve toutes les parties étrangères à l’indigo, qui, encore à l’état de solubilité dans l’eau, y reste en suspens.

Après quelques minutes écoulées, on ouvre, les uns après les autres, les robinets superposés sur toute la hauteur de la cuve, et le liquide s’écoule dans la cuve du battage.

On travaille ensuite à remplir la cuve de nouvelles plantes, après toutefois l’avoir débarrassée du dépôt de chaux et de terre qui est resté au fond.

Dans l’après-midi on procède au battage.

Les deux Indiens, armés de leurs battoirs, agitent avec force le liquide en le ramenant du fond à la surface, pour le mettre en contact avec l’air, qui le rend insoluble dans l’eau.

Lorsqu’il a pris une belle couleur bleue, l’opération est terminée.

Trois ou quatre heures après, tout l’indigo contenu dans le liquide s’est déposé au fond de la cuve; alors on ouvre les robinets superposés, pour laisser écouler l’eau au dehors.

Cette eau ne contient plus aucune partie colorante.

Chacune de ces opérations produit en moyenne 3 kilog. d’indigo.

Tous les six jours, lorsque 18 ou 20 kilog. sont récoltés, on les retire de la cuve pour les transporter dans une autre cuve beaucoup plus petite placée près des couloirs.

Dans cette dernière on laisse encore déposer, et on décante le plus possible avec un siphon.

Enfin, lorsqu’on ne peut plus en retirer de l’eau, et lorsque l’indigo est déjà comme une espèce de boue, on le place dans des couloirs, où il finit de s’égoutter.

Ensuite on le met sous la presse, d’où on le retire comme un gros gâteau que l’on divise au moyen d’un fil d’archal en petits carrés, que l’on place sur les séchoirs. Cette dessiccation, pour être complète, se fait souvent attendre plus d’un mois, selon l’état de la température.

Lorsque l’indigo est parfaitement sec, on le met dans des caisses pour le livrer au commerce.

Cette manière de faire la récolte est celle qui est usitée partout aux Philippines.

Cependant quelques grands cultivateurs y apportent une modification dont j’ai été le premier auteur, et qui réduit de beaucoup les frais de manipulation.

Cette modification consiste à remplacer les cuves pour la fermentation par un grand bassin en maçonnerie, disposé de manière à recevoir naturellement l’eau nécessaire pour le remplir dans l’espace d’une heure. A une distance de 50 à 60 mètres sur un plan au-dessous du niveau de ce bassin, on place le nombre de cuves nécessaires pour recevoir tout son contenu.

Ce bassin, dont les bords sont au niveau du sol, facilite beaucoup le travail, et apporte une grande économie de main-d’œuvre.

D’abord il se remplit sans qu’il soit nécessaire de puiser de l’eau à force de bras, et on évite de monter les plantes à une hauteur de 4 à 5 mètres.

L’Indien qui transporte la récolte à la fabrique arrive avec une petite charrette sans roues sur le bord du réservoir, et là, sans difficulté, il la décharge dans le réservoir même.

Les cuves pour le battage sont placées à une distance de 50 à 60 mètres sur une même ligne.

La première communique au réservoir par des bambous divisés en deux et formant une espèce de dalle; ensuite chaque cuve communique l’une avec l’autre par le même moyen. Le liquide se rend à la première cuve en recevant, dans toute la longueur du trajet qu’il parcourt, le contact de l’air.

Lorsque la première cuve est pleine, elle déverse par un robinet son trop-plein, qui va remplir la seconde cuve; et ainsi de suite jusqu’à la dernière.

Tout ce mouvement que reçoit le liquide est un véritable battage qui se complète avec peu de travail, et les deux tiers de moins d’ouvriers que dans le système des cuves de fermentation.

Les diverses autres cultures aux Philippines présentent si peu de différence avec celles des mêmes produits pratiquées dans d’autres pays, que je crois inutile de les décrire ici.