Scène II.
suivi de deux domestiques.[1]
Monseigneur !…
Ne me parlez pas… je suis agité… je suis préoccupé…
Monseigneur !… c’est M. le marquis !… Et Pépito qui ronfle encore !
Qu’est-ce que vous faites là ?… bélîtres !… drôles !… maroufles !…
Monseigneur, nous attendons vos ordres.
Je suis trop agité pour vous en donner… seulement, mon agitation me permet d’ajouter ceci : si tous les ordres que je ne vous donne pas ne sont pas exécutés dans une heure… je retiendrai les minutes sur vos gages.
Mais, monseigneur, les clefs du château ?…
Demandez-les à Pépito… mon jardinier.
Les voici… (Elle les donne. — Ils sortent.)
Enfin, me voici libre d’être préoccupé à mon aise… (Se relevant tout à coup.) Est-ce que j’ai pensé à leur dire de mettre deux oreillers au lit d’apparat ?
Il faut pourtant que je l’avertisse… (Haut.) Monseigneur…
Qu’est-ce que c’est ?… ne me parlez pas.
Monseigneur… c’est que Pépito…
Ah ! c’est toi, Pépito… Bonjour, mon garçon, bonjour.
Il me prend pour Pépito !… (Haut.) Mais…
Je suis préoccupé… Arrose, mon garçon, arrose.
Mais, monseigneur, je ne suis pas Pépito…
Au fait… malgré ma préoccupation… je me disais : mon petit jardinier qui est devenu une femme… c’est improbable… il aura beau avoir grandi, il ne peut pas être changé à ce point-là… Mais qui es-tu donc ?
Je suis Fiametta, pour vous servir, monseigneur.
Et, depuis quand es-tu à mon service, Fiametta ?… (À lui même.) J’aime ce nom… je le prononce agréablement… (Haut.) Réponds, Fiametta.
Depuis que j’ai épousé Pépito… votre jardinier… il y a de cela huit jours.
Tiens ! tiens ! Pépito est marié !… par quel hasard ?
Dame ! monseigneur, vous lui aviez envoyé une somme pour acheter quelque chose qui lui ferait plaisir…
À l’occasion de mon hyménée… oui, Fiametta.
Eh bien !… il s’est payé une femme…
Il me semble qu’il était encore bien jeune… pour se permettre ce nœud.
Oh ! on se marie à tout âge, monseigneur…
C’est juste… et il y a même avantage à se marier jeune, parce qu’on a la chance de recommencer plusieurs fois.
Par exemple !
Et le mariage ! le mariage !… Où trouver ailleurs le calme, la béatitude ? où trouver ailleurs le voluptueux abrutissement, l’adorable crétinisme dans lequel il nous plonge ?
Pourquoi donc, alors, que vous avez l’air si agité… si préoccupé, comme vous dites… puisque vous êtes marié ?
Il s’en faut de trente-cinq minutes… car c’est de ce laps que je précède ma femme…
Elle arrive !… quel bonheur !…
Oui, Fiametta… (À lui-même.) J’adore ce nom… je le prononce délicieusement… (Haut.) Oui, Fiametta… je me suis conjoint… hier au soir… dans la chapelle de mon palais de Naples… Après que j’ai été suffisamment béni, les témoins se sont retirés, et alors…
Assez, monseigneur, assez !
Je continue… Les témoins, dis-je, se sont retirés, et alors nous sommes montés en voiture, chacun de notre côté… pour venir passer la lune de miel dans ma villa de Brancador…
Ce qui fait que la seconde nuit…
Sera la première… oui, Fiametta… et c’est ce qui t’explique mes préoccupations.
Mme la marquise… est jeune ?
Nos âges sont parfaitement proportionnés… elle a seize ans.
Seize ans !
Et vous, monsieur ?J’en ai quarante-quatre…
Ou, pour mieux dire, hier je les avais.
Mais en ménage, habitude touchante !
Le bien, le mal se partage en tout temps :
Quarante-quatre et seize font soixante,
Nous partageons et je n’ai que trente ans.
Regarde-moi, je n’ai plus que trente ans !
Pauvre femme !
Quant à la beauté d’Honesta… (elle s’appelle Honesta… encore un nom que je prononce avec succès…) Quant à, dis-je, sa beauté, je vais me servir, pour t’en tracer un léger crayon, d’une image toute neuve, qui n’a jamais servi… c’est un bouton de rose.
Je connais ça… les boutons de rose.
Pour son éducation, elle est parfaite… elle ne sait rien… voilà ce que c’est que d’avoir été élevée dans le meilleur couvent de Naples… Mais l’heure avance, ma femme, ne peut tarder à arriver… il faut que j’aille voir si tout est prêt… Ai-je dit de mettre deux oreillers au lit d’apparat ?…
Je n’en sais rien, monseigneur… mais il faut que je réveille Pépito… (Appelant.) Hé ! Pépito !
Ah !… la circonstance vient de me suggérer une pensée… et une question indiscrète.
Laquelle ?
Tu aimes ton mari… n’est-ce pas ?… ça m’est parfaitement indifférent, mais je tiens à le savoir…
Mon petit Pépito ?… je crois bien !…
Ton petit Pépito, tu crois bien… Mais l’aimes-tu exclusivement ?
Pardine !
À la bonne heure !… parce que, à cause de ma femme, tu conçois… je veux des mœurs… à la campagne, ça fait bien… Allons, je vais voir si l’on a mis deux oreillers au lit d’apparat.
- Ce soir, bonheur suprême !
- Je vais dorloter ce que j’aime !
- De ma lune de miel
- Mon baldaquin sera le ciel !
- Mon cœur…
- Mon cœur…Mon cœur…
- Mon cœur… Mon cœur…Ton cœur…
- Mon cœur… Mon cœur… Ton cœur…Son cœur…
- Palpite d’espérance !
- De mon…
- De mon…De son…
- De mon… De son…De ton bonheur
- Ah ! que l’heure s’avance !
- De mon… De son…De ton bonheur
- Doux moment qui s’avance !
Ah çà ! monseigneur, vous aimez donc votre femme autant que j’aime mon mari ?
Oui, Fiametta… (À part.) C’est étonnant comme j’articule ce nom !
- Ce soir, bonheur suprême, etc.
- Pour moi, bonheur suprême !
- Je vais revoir celui que j’aime !
- Douce lune de miel,
- Ne quitte jamais notre ciel !