Scène III.
Brrr !… j’ai cru que j’allais geler dans cette touffe de dahlias… Où cette drôlesse a eu encore l’indiscrétion de m’arroser !… moi, habitué à une atmosphère de quatre cent soixante quinze degrés de chaleur !… Brrr !… (Sortant de la touffe avec un éclat de rire satanique.) Enfin, c’est fait !… Moi, Belphégor, démon de bonne race… comptant vingt mille ans de noblesse, et pas un seul quartier légitime… chevalier du trident… cornard de première classe… me voilà donc exilé sur terre, sous prétexte de mission scientifique !… (Riant.) Comme si j’étais un diable savant !… comme si j’avais appris autre chose à l’école communale des enfers, qu’à aimer le vin, le jeu et les diablesses !… Hélas ! c’est ce qui m’a perdu… (Confidentiellement.)
Au sortir du collège, mon père… un démon bien respectable, traînant une queue blanchie au service de l’État… voulut me produire dans le monde, au bal de la cour… Dès mon début, une créature du sexe féminin frappa mes regards, mes cornes se dressèrent, et, n’y tenant plus, je lui sautai aux griffes, que je baisai avec tendresse… Fatale inspiration !… C’était la propre maîtresse de Satan !… une danseuse de l’Académie infernale de musique !… Jugez du coup de théâtre !… Satan jette feu et flammes par les narines… mon père se précipite à ses pieds fourchus… (Riant.) Ça l’attendrit… Car, ce pauvre Satan, il se fait vieux… Il tourne à la ganache… Bref, le lendemain je reçois un pli, et mon étonnement est au comble, en voyant que je suis chargé d’une mission par l’Académie des sciences morales et politiques de mon endroit… (Rire. — Il s’assied à droite sur la table, un pied posé sur la chaise.) La section des économistes… (S’interrompant.) Car il y a beaucoup d’économistes en enfer… c’est par là qu’ils finissent tous, j’en préviens ceux qui sont encore de ce monde… Donc, la section des économistes veut résoudre cette question, fort controversée parmi nous, à savoir : si, dans l’état de mariage, ce sont les femmes qui font damner les maris, ou les maris qui font damner les femmes… Chargé d’une enquête à ce sujet, je partis avec le chagrin dans l’âme, et des fonds votés par l’Assemblée législative de chez nous, pour ces sortes de plaisanteries… Du reste, il me semble que je suis bien tombé. (Regardant successivement la villa et le pavillon.) Voici deux ménages, tout frais, tout neufs, sur lesquels il me sera facile de….. (Se levant.) Eh non ! morbleu ! voilà justement le mal… La lune de miel, c’est la période d’hypocrisie… On s’adore, on se dorlote, on est doux, soumis, complaisant… on mange tout le sucre du ménage et on économise le vinaigre pour plus tard… (Vivement.) Eh mais !… j’y pense !… à quoi sert d’être diable, si ce n’est pour user de ses privilèges ?… S’ils avaient, comme on dit, le diable au corps ?… Oui, c’est cela !… Je puis, en m’introduisant dans leurs corps, forcer la vérité à me céder la place et à sortir… elle, qui ne peut jamais se trouver avec moi… Bravo, Belphégor !… idée satanique !… (Rire.) La jeune Honesta va arriver… le petit Pépito est là, endormi… Voilà ceux que je choisis pour mon expérience… Mais comment m’introduire délicatement… en diable de bonne compagnie ?… Tiens ! ce gâteau, que Fiametta destine à son mari… je n’ai qu’à m’y insinuer, m’y établir, en me gênant un peu… Bah !… (Montant sur les marches de la villa, et dominant la table.) Allons, c’est décidé, je commence mes expériences par une brioche… Je ne serai pas le premier académicien qui commence ainsi… (Il monte sur la table.)
- Ô puissant Lucifer, soyez-moi secourable !
- Et vous tous, mes anciens, Astaroth, Belzébuth !
- Ah ! daignez assister un pauvre petit diable
- Qui fait son premier début !
(Le gâteau s’ouvre, et Belphégor s’y enfonce peu à peu, pendant un chœur infernal, qu’on entend dans le lointain.)
- Enfant des ténèbres,
- Triomphe à ton tour !
- Des démons célèbres
- Sois digne en ce jour !
- Jusqu’en ce refuge,
- Soumis à sa loi,
- L’enfer qui te juge
- A les yeux sur toi !
Belphégor a disparu dans le gâteau qui, jaune d’abord, devient tout noir. — Bruit de voiture, de clochettes, de fouet, etc.