Scène V.
A-t-on jamais vu !… empêcher mon Pépito de chanter !… vieux bégueule, va !
- Le bois, c’est notre maison,
- Notre plancher, le gazon,
- Notre…
Veux-tu bien te taire ! (Elle lui pose la main sur la bouche.)
Oh ! Dieu ! c’est-y bon ! c’est-y doux ! c’est-y…
(Reprenant à pleine voix.)
- Turlurette,
- Ma tanturlurette !
Encore !… Te tairas-tu, à la fin ?
Oui, petite femme, oui… Ah çà ! tu n’aimes donc plus ma chanson ?…
Si fait, je l’aime toujours… mais il y en a d’autres qui ne l’aiment pas.
D’autres ?… Qu’est-ce que ça me fait, à moi, d’autres ?… Est-ce que j’en connais d’autres que toi ?… (Il se couche sur ses épaules.)
Est-il gentil !… (Lui donnant de petites tapes.) Câlin, va !… Oui, mais, ces autres-là… c’est M. le marquis, not’ maître…
Ah bah !
Qui vient d’arriver avec sa femme !…
Ah bah !
Même qu’il y a fête au village ce soir, à l’occasion de leur mariage.
Ah bah !
Dieu ! que tu es bête !
Ah bah ! (Mouvement de Fiametta.) Eh bien ! non, là, je ne le dirai plus… plus jamais.
Comme c’est obéissant !… C’est un caniche que j’ai épousé là.
Oh oui !… c’est un petit caniche qui t’a offert sa main.
Ah çà ! voyons, il faut bien employer la journée, pour que monseigneur soit content… Voici l’ordre et la marche : tu vas prendre ta bêche, ton râteau, et aller travailler dans les céleris, jusqu’à trois heures ; après, tu reviendras t’habiller avec ta belle veste neuve, ta belle cravate que je t’ai brodée… et tu me mèneras à la fête.
Oui, ma petite femme… et après…
Après… nous verrons ce qu’on pourra faire pour vous, si vous avez été bien sage.
Oui… ma petite femme… tu verras ça. (Il va prendre ses outils de jardinage.)
J’espère que j’ai eu la main heureuse !…[6] moi, qui n’aime pas à être contrariée !
Adieu, ma petite femme.
Où vas-tu ?…
Je vas aux céleris.
Eh bien ?… et déjeuner ?…est-ce que tu oublies de déjeuner ?
Oh ! non… mais tout à l’heure tu as dit : Voilà l’ordre et la marche… et il n’y avait pas de déjeuner dans le programme.
Ah ! tu crois que j’ai oublié le déjeuner de mon petit homme !… (Rentrant et tenant des restes de poulet rôti.) D’abord, ceci.
De la volaille !
Et puis… là-bas… regarde !
De la pâtisserie !
De ma façon… Allons ! à table !… (Avançant une chaise.) Tiens, assieds-toi là.
Oh ! non.
Comment ?
Oh ! non… c’est la femme qui doit s’asseoir, c’est le mari qui doit servir… v’là mes principes.
Est-il bon !… l’est-il !…
Eh bien ! tiens, part à deux.
Non… toi, sur la chaise… moi, par terre, à tes pieds… c’est la place des caniches, ça me revient. (Elle s’assied ; il se couche à ses pieds, en posant sa tête sur les genoux de Fiametta.)
Tiens… l’aile de poulet.
Non encore… l’aile pour la femme… pour le mari, le pilon… v’là mes principes… passe-moi le pilon.
Tiens… croque… (Poussant un petit cri.) Aïe !… c’est mon doigt que tu croques ?… Tu confonds avec le pilon !
Ah ! c’était bien meilleur ! (Ils mangent tous deux.)
Comme c’est bon d’être là, comme ça, tous deux !… si on nous voyait !… Hein !… ça donnerait envie de se marier…
Et de manger de la volaille.
Si mon père, par exemple…
Ah ! oui… ton brave homme de père, si vénérable… avec sa barbe blanche, si vénérable… son vieux chapeau, si vénérable, voilà un vieillard… complètement vénérable !
Tu l’aimes ?
Et je le vénère… aussi, quand il est venu me dire : Pépito, veux-tu épouser Fiametta ?
Comment !… tu ne pensais donc pas à moi ?
Oh que si !… mais je n’osais pas me prononcer… Au premier mot, je lui ai répondu : topez là, beau-père… et nous avons été chez le Barigel, où nous avons signé quelque chose.
Notre contrat…
Notre contrat ?… je ne sais pas… je n’ai pas lu.
Pourquoi ?
J’avais les yeux sur toi.
Pauvre chéri !… De sorte que ma dot…
Ta dot ?… mais la v’là…
Où donc ?…[8]
V’là ta dot, ma p’tit’ femme :
C’est c’ corset gracieux,
C’est c’regard qui m’enflamme,
Ces p’tit’s mains, ces grands yeux !
Que plus d’une autre ait pour trésor
Beaucoup d’or,
Plus riche encor,
Toi, n’as-tu pas
Tes appas !
L’or et l’argent ne durent guère ;
Tandis qu’ta dot, c’est différent,
Je la dévore, et j’ai beau faire,
Il en reste toujours autant…
Ça n’peut qu’aller en augmentant.
Dieu ! sommes-nous-t-y heureux !
Quel joli p’tit ménage !
Que d’amour ! que d’bonheur !
Ah ! tous deux du mariage
Bénissons l’inventeur !
D’s’aimer toujours, ah ! voilà bien
L’vrai moyen !
On ne trouv’ra,
On n’invent’ra
Rien d’mieux qu’ça !
Alors, passons au dessert.[9]
Passons-y.
Ah bien ! v’là qui est drôle !… je le croyais refroidi… et il est encore tout bouillant !
Je lui sais gré de cette attention.
V’là une belle tranche.
À toi la belle tranche.
Ah ! pour cette fois, par exemple, non !… Je veux qu’on m’obéisse, monsieur…
J’obéis… donne… Tiens !… il a un drôle de goût, ton gâteau..
Un goût de vanille…
Non… un goût de soufre.
De soufre !
Attends… je vais m’assurer… (L’orchestre exécute, piano, le chœur infernal de la scène troisième. — Il avale une grosse bouchée, puis s’écrie tout à coup.) Mais non… je ne me trompe pas ! une flamme ardente circule dans mes veines !… ma poitrine et ma tête sont en feu !… Il me semble que j’ai bu du rhum dans quoi on aurait fait tremper des allumettes !… (Rire.) C’est égal… C’est bon tout de même. (Rire.) — (La musique cesse.)
Mauvais plaisant !… c’était pour me faire peur… moi qui ai cru !… (Elle va pour s’asseoir. — Pépito, d’un air assuré et la tête haute, la prend par le bras, lui fait faire une pirouette et s’assied à sa place.)
Pardon, petite…[10] c’est la place du mari… celle de la femme… voilà.
Hein ?… Ah ! c’est encore pour rire…
À boire !
Ah ! il faut que je…[11].
C’est à la femme de servir le mari…
Ah ! bois à ma santé.
Tu as raison… (Buvant.) À ma santé !
À présent, à celle du papa.
Du papa !… ah ! non…
Comment ?
Ça serait contraire à mes intérêts… Tu vas comprendre ça… Puisqu’il n’a mis que quatre cents ducats dans le contrat… et que je n’aurai le reste qu’après lui… je ne peux pas boire à sa perpétuité.
Mais ce contrat, tu ne l’as pas lu en le signant, le jour du mariage ?
Non, c’est vrai, je ne l’ai pas lu.
Eh bien ?
Parce que je l’avais lu la veille… ça se lit la veille, ces choses-là…[12] même que j’ai eu une querelle avec ton vénérable père, qui marchandait pour quelques carlins… C’est un Vieux filou que ton père… vénérable, mais filou.
Ah ! l’horreur !… c’est donc pour ma dot que vous m’avez épousée, monsieur !… vous qui me disiez que c’était pour mes beaux yeux !… qu’ils étaient si grands !…
Les ducats sont plus grands encore.
Que ma peau était si blanche !…
Ça n’approche pas de la blancheur des ducats.
Ah ! mais, c’est affreux !… c’est… (Partant d’un éclat de rire.) Ha ! ha ! ha !… moi, qui m’y laissais encore prendre !… C’est pour rire, n’est-ce pas ?…
Parbleu !…
Ah !… à la bonne heure !… j’en étais sûre.
À présent, à l’ouvrage !
C’est ça… pendant qu’à mon tour, je finirai de déjeuner… (Lui posant la bêche et le râteau sur l’épaule.) Tiens… va aux céleris, mon petit homme, va aux céleris.
Non… tu te trompes… ce n’est pas ça… (Lui remettant les outils sur l’épaule.) Va aux céleris, ma petite femme, va aux céleris. (Il va négligemment prendre la chaise de droite, s’y assied à califourchon, tire une pipe et un briquet de sa poche, met la pipe à sa bouche et bat le briquet)
Ah ! mon Dieu !… Tout à l’heure, c’était donc pour de bon ! Oh ! le petit monstre !… (Jetant les outils.) Eh bien ! non !… je n’irai pas ! Et bien plus, je vais mettre ma plus belle toilette et courir à la fête du village !
Non… tu te trompes encore… La fête, ce sera moi…
Ah ! c’est trop fort ! Et tu crois que ça va se passer ainsi !
Voilà comme ça va se passer… Tu vas m’apporter ma veste et ma cravate pour me faire beau.
Non !
Madame Pépito, je vous invite poliment à m’aller chercher mes atours.
Je n’entends pas… j’ai l’oreille dure.
Ah ?… Il faut donc alors m’adresser à un organe plus sensible…[13] (Il demande le râteau.) Madame Pépito !…
Ah !
Je comptais sur cet effet.
Vous êtes un monstre !
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FIAMETTA.
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PÉPITO, riant.
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À c’te Veste !
C’que vous faites,
Allez, c’est affreux !…[14]
Ça t’apprend, en attendant mieux,
Que les fêtes
Sont pour les maris,
Pour les femmes les céleris.
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FIAMETTA, revenant
avec la veste et la cravate. Va, de ton mépris, etc.
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PÉPITO.
Va, malgré tes cris, etc.
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Ma veste !… Non, d’abord ma cravate !…
Jamais !
À c’te cravate !
Eh bien !… voyons… lève la tête.[15]
Tiens.
Et tiens !
Oh !… oh !…
Ah ! te voilà pris !
Déjà ma vengeance
Commence !
Ah ! te voilà pris !
Ton infamie aura son prix !