Scène IX.
BRANCADOR, toujours à genoux et tenant le collier.
- Daigne accepter cette parure
- Aux mille feux,
- Qui brille moins, je te le jure,
- Que tes beaux yeux !
- Daigne accepter cette parure
- À toi les atours, la toilette,
- Et, chaque jour,
- Sur tes pas, je veux qu’on répète
- Le chant d’amour…
- Ah ! ah ! ah ! ah !
- À toi les atours, la toilette,
(Il attache le collier au cou de la fausse Honesta. Celle-ci se lève aussitôt en poussant un cri étouffé, et s’enfuit hors du bosquet — Voir la note relative à la mise en scène.)
Ah ! mon Dieu ![27]
Quoi donc ?…
Je ne sais… j’étouffe… ce collier !… c’est comme un poids… (Elle s’assied à droite.)[28]
Les diamants lui pèsent sur l’estomac !… Je n’ai jamais ouï dire…
Il me semble que je manque d’air… que je vais suffoquer ! (Elle se lève.)
C’est l’émotion… Cher ange… je l’ai trop émue… ce sont les nerfs… Tiens, un verre d’eau pour te calmer. (Il saisit la carafe qui se trouve sur la table, et remplit un verre, en tenant les yeux fixés sur Honesta. — Reprise de la musique du chœur infernal. — Une flamme bleuâtre s’échappe de la carafe en même temps que l’eau.) Tiens, bois.
Merci, monsieur. (Après avoir bu.) Ciel !… c’est du feu ![29]
Comment ! du feu ?…
Là… ma poitrine !…
Voyons !
Du feu, vous dis-je !
Au secours !
Ah !… Je me sens… plus calme… Mais, c’est étrange… je ne sais ce qui se passe en moi…
Ah çà ! c’est donc décidément le collier. (S’avançant vers elle.) Attends, attends, je vais te retirer… (La musique cesse.)
Mes diamants !… jamais ! jamais ! (Elle relève la tête, ses yeux brillent. Ce n’est plus la jeune fille douce et timide, c’est une femme vive et ardente.)
Hein !
Oh ! je les garde !… et ce n’est pas assez !… j’en veux encore… aux bras, au corsage, dans les cheveux, partout !… Des diamants !… mais c’est notre vœu, notre rêve, notre ambition, notre bonheur !… Que cherchons-nous dans le mariage ?… le mari ?… fi donc !… les diamants, rien que les diamants !… Et vous voudriez m’enlever mon collier !… Ah ! vous m’arracherez plutôt la vie ! (Elle le regarde d’un air menaçant.)[30]
Il paraît…. qu’elle y prend goût.
Mais ce n’est pas tout… il me faut des robes de brocart… des dentelles… des…
Je t’en couvrirai, bel ange… mais, permets… à quoi bon ici, dans cette villa solitaire ?
Comment ! à quoi bon ?… mais pour briller au bal… car nous donnons un bal ce soir…
Nous donnons un bal ce soir ?
Et un autre demain… c’est convenu !
Quelle folie !… un bal, à nous deux !… La société sera choisie, mais peu nombreuse.
Par exemple !… vous inviterez tous les jeunes gens des environs… (Vivement.) N’oubliez pas surtout le 5e régiment de carabiniers, qui est en garnison à Caserte ![31]
Elle connaît le 5e carabiniers !… (Avec ménagement.) Tu connais le 5e carabiniers, douce colombe ?
C’est le régiment qu’on invitait aux fêtes du couvent… un corps superbe.
Ah ! le couvent reçoit ?…
Tous les ans… à la distribution des prix…
- Ce régiment, plein d’élégance,
- Nous fournit tous nos cavaliers,
- Et les grands prix, pour récompense,
- Dansent avec messieurs les officiers.
- Au gros-major, par politesse,
- Le prix d’honneur…
- Le prix d’honneur…C’est donc alors
- Le colonel qui, comme chef du corps,
- Fait danser le prix de sagesse ?
(Se contenant.) Mais toi, cher ange, toi ?
Ah ! moi, je dansais toujours, toujours, toujours avec Alberto.
Ah ! tu dansais toujours, toujours, toujours avec Alberto !.. Et quel est ce drôle ?
Ce drôle !… Alberto, le petit lieutenant, qui venait tous les jours au parloir, pour voir sa sœur… et qui ne voyait que moi… il m’aime tant !… Et il m’aimera toute sa vie, voyez Vous… Aussi, quand il a su notre mariage, il était désespéré, furieux ; il voulait vous massacrer !
Alberto avait l’intention de me massacrer !
Oui… mais il vous a vu, et… il s’est mis à rire… (Elle rit aux éclats.) Ha ! ha ! ha !
J’aime mieux cela… c’est-à-dire, non !… Continuez donc, marquise.
Eh bien ! nous l’inviterons, avec tous ses camarades… tout l’état-major… Oh ! comme nous nous amuserons !
Et moi ?
Vous, vous ne vous amuserez pas… vous resterez dans un coin…
Dans un coin ?… tout seul ?… sur ma banquette ?…
N’est-ce pas votre place… votre rôle… puisque vous êtes le mari… Allez donc ! allez donc !
Comment ! mais je saisis parfaitement la combinaison… Pendant que vous danserez avec les quatre escadrons, je resterai bien tranquille dans mon petit coin… on se dira : « Quel est ce Vieux maussade, là, sur sa banquette ? — C’est le mari. — Ah ! c’est le mari, ça ?.. Bonjour, monsieur… » Continuez donc, marquise.
Eh bien ! ce sera tous les jours ainsi… le matin, des cavalcades avec Alberto… car je monte à cheval comme une amazone… il y avait un manège dans mon couvent…
Mais, je n’y monte pas, moi, à cheval !… Il n’y avait pas de manège dans mon couvent, à moi !
Eh bien ! vous resterez au logis… Le soir, concert, bal, fête… Je chanterai avec Alberto, je danserai avec Alberto.
Mais je ne danse pas avec Alberto, moi.
Vous irez vous coucher… Allez vous coucher, mon cher ; allez donc vous coucher.
Mais vous m’avez donc trompé, volé, comme dans un bois, madame !.. Quand vous proposiez de mettre des chardonnerets dans des corbillons, ce n’était donc pas un non-sens ?… vos souris blanches étaient donc des lieutenants de carabiniers déguisés ?… À vos petits arrangements, il y a un petit obstacle… (Se frappant la poitrine.) Et le voilà, le petit obstacle !
Bah !.. les obstacles, on les soulève.
Vous ne me soulèverez pas, madame !… je vous défie de me soulever ! À dater de ce jour, je vous enferme !… je vous grille !… je vous verrouille !… (Criant.) Des verroux !… qu’on m’achète une quantité de verroux !… Je veux me ruiner en verroux ![32]
Ah ! oui-dà ?… Eh bien ! monsieur, comme vous serez enfermé, grillé, verrouillé avec moi… je ferai de vous ma victime, mon martyr, mon souffre-douleur !… Je troublerai votre existence à coups d’épingles… Ah ! vous achèterez des verroux ?.. alors, moi, j’achèterai des épingles… (Riant.) Pendant que vous vous ruinerez en verroux, je me ruinerai en épingles… à votre usage…
Malheureuse !… tu veux faire de moi une victime… et une pelote !
Vous serez piqué… piqué, lardé jusqu’à… jusqu’à ce que je sois veuve… et alors j’épouserai Alberto dans votre propre Villa !
Mille millions de carabiniers !…
Mille millions aussi ![33]
Il faudra vous y faire,
Tel est mon caractère,
Et je dois sans mystère
Vous en prévenir.
Je suis, plus que personne,
Aimable, douce et bonne,
Mais, sitôt que j’ordonne,
Il faut m’obéir ![34]
Écoutez-moi,
Voici ma loi :
Ici, le roi,
Ce sera moi.
Sages ou fous,
Que tous mes goûts
Soient, cher époux,
Des lois pour vous.
Je régnerai,
Gouvernerai,
Je danserai,
M’amuserai…
Vous vous plaindrez,
Vous gémirez,
Vous m’ennuierez,
Et vous serez…
Quel charmant caractère !
Mais vous pourrez, ma chère,
Vous en repentir !
Car ma tête bouillonne !
Ma rage éclate et tonne !
Moi seul ici j’ordonne,
Il faut m’obéir !