SCÈNE PREMIÈRE.
Il me semble que j’entends parler monsieur ; ne faites pas de bruit, enfants.
Ne pensez-vous pas qu’il arrive quelque chose ?
Mon Dieu ! votre père est en colère ! certainement, il est fort en colère ; je l’entends bien au son de sa voix. — Ne jouez pas, je vous en prie, Rachel.
Il me semble qu’il s’apaise, n’est-ce pas, monsieur ?
N’essayez pas ce petit collier, Rachel ; ce sont des vanités du monde que nous ne devons pas même toucher… Mais qui donc vous a donné ce livre-là ? C’est une Bible ; qui vous l’a donnée, s’il vous plaît ? Je suis sûre que c’est le jeune monsieur qui demeure ici depuis trois mois.
Oui, maman.
Oh ! mon Dieu ! qu’a-t-elle fait là ! — Je vous ai défendu de rien accepter, ma fille, et rien surtout de ce pauvre jeune homme. — Quand donc l’avez-vous vu, mon enfant ? Je sais que vous êtes allée ce matin, avec votre frère, l’embrasser dans sa chambre. Pourquoi êtes-vous entrés chez lui, mes enfants ? C’est bien mal !
Je suis certaine qu’il écrivait encore ; car depuis hier au soir sa lampe brûlait toujours.
Oui, et il pleurait.
Il pleurait ! Allons, taisez-vous ! ne parlez de cela à personne. Vous irez rendre ce livre à M. Tom quand il vous appellera ; mais ne le dérangez jamais, et ne recevez de lui aucun présent. Vous voyez que, depuis trois mois qu’il loge ici, je ne lui ai même pas parlé une fois, et vous avez accepté quelque chose, un livre. Ce n’est pas bien. — Allez… allez embrasser le bon quaker. — Allez, c’est bien le meilleur ami que Dieu nous ait donné.
Venez sur mes genoux tous deux, et écoutez-moi bien. — Vous allez dire à votre bonne petite mère que son cœur est simple, pur et véritablement chrétien, mais qu’elle est plus enfant que vous dans sa conduite, qu’elle n’a pas assez réfléchi à ce qu’elle vient de vous ordonner, et que je la prie de considérer que rendre à un malheureux le cadeau qu’il a fait, c’est l’humilier et lui faire mesurer toute sa misère.
Oh ! il a raison ! il a mille fois raison ! — Donnez, donnez-moi ce livre, Rachel. — Il faut le garder, ma fille ! le garder toute ta vie. — Ta mère s’est trompée. — Notre ami a toujours raison.
Ah ! Kitty Bell ! Kitty Bell ! âme simple et tourmentée ! — Ne dis point cela de moi. — Il n’y a pas de sagesse humaine. — Tu le vois bien, si j’avais raison au fond, j’ai eu tort dans la forme. — Devais-je avertir les enfants de l’erreur légère de leur mère ? Il n’y a pas, ô Kitty Bell, il n’y a pas si belle pensée à laquelle ne soit supérieur un des élans de ton cœur chaleureux, un des soupirs de ton âme tendre et modeste.
Oh ! mon Dieu ! encore en colère ! — La voix de leur père me répond là.
Je ne puis plus respirer. — Cette voix me brise le cœur. — Que lui a-t-on fait ? Encore une colère comme hier au soir…
— J’ai besoin d’être assise. — N’est-ce pas comme un orage qui vient ? et tous les orages tombent sur mon pauvre cœur.
Ah ! je sais ce qui monte à la tête de votre seigneur et maître ; c’est une querelle avec les ouvriers de sa fabrique. — Ils viennent de lui envoyer, de Norton à Londres, une députation pour demander la grâce d’un de leurs compagnons. Les pauvres gens ont fait bien vainement une lieue à pied ! — Retirez-vous tous les trois… Vous êtes inutiles ici. — Cet homme-là vous tuera… c’est une espèce de vautour qui écrase sa couvée.