JUGEMENTS D’ENSEMBLE POSTHUMES.
Dans son article du 15 avril 1864, (Revue des Deux Mondes ; Nouveaux Lundis, VI), Sainte-Beuve mettait au point assez justement la situation de Vigny, dramaturge autonome, La Maréchale d’Ancre « tentative » venant après d’autres préludes, Chatterton « triomphe public qui peut se discuter, non se contester ».
Montégut (Revue des Deux Mondes, 1er mars 1867 ; Nos morts contemporains, I) voit dans La Maréchale, « malgré une ou deux scènes émouvantes, une des œuvres les plus faibles que Vigny ait écrites ». Si attentif qu’il soit aux insuffisances de Chatterton, qui « irrite et lasse la sympathie du spectateur », il signale dans le triomphe de la pièce « l’heure la plus heureuse de Vigny », le moment fatidique dont une manière de miracle fît, pour lui, un arrêt de l’horloge de sa vie.
A. France, dans son Vigny, trouve que « La Maréchale d’Ancre, péchant contre l’histoire, pèche contre la vérité », mais voit dans le duel du 5e acte une des meilleures scènes de notre théâtre ; le charme de Quitte pour la peur est dans l’exquise discrétion des formes autour d’un sujet un peu brutal ; et Chatterton est « la pièce en prose la mieux écrite de tout notre théâtre moderne », avec une Kitty Bell comparable à la Monime de Racine.
Blaze de Bury (Revue des Deux Mondes, 1er juillet 1881) est, en somme, le dernier critique qui ait fait une place d’honneur à l’œuvre théâtrale de Vigny, même à La Maréchale, qui a le tort d’abandonner « l’histoire vue à la Shakespeare » et de laisser faiblir au deuxième acte un intérêt réel. Petit de Julleville (Théâtre en France) lui concède, il est vrai, des qualités d’auteur dramatique supérieures à celles d’Hugo, mais le juxtapose assez singulièrement au bon Dumas.
Bien qu’il reconnaisse sa dette à l’égard de Montégut, É. Faguet ne trouve rien à dire du théâtre de Vigny (xixe siècle, 1887). P. Bourget, de même, ne le considère pas de cet angle (Portraits d’écrivains, Études et Portraits, I) ; mais le centenaire du poète, en 1897, permet au premier de ces écrivains de parler (Débats, 5 avril) de Vigny auteur dramatique, pour le mettre d’ailleurs à un rang médiocre. La Revue d’art dramatique du 9 mars et du 6 avril 1895 avait souhaité des reprises des pièces : cependant La Maréchale d’Ancre, précédée d’une conférence d’E. Hinzelin, aida à immoler le dramatiste au poète. R. Doumic, dans l’Histoire de Petit de Julleville, est sévère pour la thèse de Chatterton, mais juge la pièce bien faite et l’apitoiement légitime.
L’étranger ne se rend pas toujours compte de la place qui revient à Chatterton dans l’histoire du drame à idées ; cependant E. Meyer (Die Entwicklung der französiscben Literatur seit 1830, 1898) voit dans cette pièce l’amorce des Ibsen et Hauptmann à venir ; Lombroso (Genio e Follia) la situe aux confins de la littérature pathologique, ce qui n’est point pour diminuer ici son accent et sa portée. Mais G. Brandes estime que Chatterton ne touche plus et fait sourire par tout ce qui valut jadis son succès (Hauptströmungen). Rappelons enfin les jugements d’historiens littéraires : Pellissier (Mouvement littéraire, 1890) ; Nebout (Le drame romantique, 1897), et les auteurs d’exposés généraux ou partiels de la littérature française.
E. Sakellaridès (Alfred de Vigny auteur dramatique, 1902) est indulgente à l’extrême pour son héros, psychologue subtil dans La Maréchale, penseur autonome dans Chatterton. Le théâtre de Vigny n’est guère séparé de celui de ses contemporains dans les objections de R. Doumic (Revue des Deux Mondes, 15 avril 1902) et des adversaires du romantisme, E. Seillière, P. Lasserre, etc. Au contraire, Emmanuel des Essarts (Débats, 13 mars 1904) rappelle tout ce que l’évolution de la scène a dû à cette initiative, et A. Le Roy (L’Aube du théâtre romantique, 1904) développe ce regret étonné : « Pourquoi le génie discret et pur d’Alfred de Vigny disparaît-il dans l’apothéose de Victor Hugo ? »
La portée sociale de Chatterton est mise en valeur par Dorison, Roz (Censeur politique et littéraire, 16 février 1907), E. Gosse (French Profiles, 1905), A. Kahn (Le théâtre social en France, Lausanne, 1907) ; signalée comme « un sophisme, et un sophisme dangereux » par A. Le Breton (Théâtre romantique, 1923, p. 138) en dépit des mérites de pathétique qui n’ont pas cessé de nous apitoyer ; tandis que l’abbé C. Lecigne (Le fléau romantique, 1909) s’en prend sans réserve au « paradoxe littéraire » de Chatterton. Lauvrière (1910) conteste à bon escient la prétention de La Maréchale d’Ancre à mettre en scène la « destinée », signale dans Quitte pour la peur un tour de force « non sans quelque effort », et voit Chatterton « plus théorique et ingénieux que solide et vrai ».
Si, pour J. Aicard (1914), La Maréchale d’Ancre, « dont le dessin est pourtant très ferme, n’excite pas un intérêt bien vif », Chatterton « est d’une simplicité et d’un naturel parfaits » : à bon droit, Vigny « se pose partout en novateur ». Les exposés biographiques et historiques dans Fubini, Lednicki, Citoleux, P. Flottes, font la plus grande place à Chatterton. Il faut des poètes pour garder une pleine sympathie à ce plaidoyer poétique : P. Fort (conférence du 12 janvier 1923 au Cercle de la Librairie) fait la part la plus haute à cette pièce vibrante et à sa préface véhémente, qui n’ont point cessé de nous toucher.