III
Les Kurdes et les Turcs ont en somme fait très bonne impression à M. de Cholet, qui loue en plusieurs endroits leurs sentiments de famille. Il consacre même à la beauté des jeunes Turcs une description charmante. Les Arméniens lui ont inspiré des pages moins favorables, quoique non moins brillantes. « Singulier pays que cette Turquie d’Asie, dit M. de Cholet, après avoir parlé d’eux, où non seulement les races les plus dissemblables vivent côte à côte sans se mélanger, mais où de plus, se pratiquent sans disparaître les religions les plus variées : Arméniens ou Grecs, Mahométans ou Syriaques, Maronites ou Chaldéens, Grégoriens ou Nestoriens, séparés quelquefois par des questions insignifiantes de rites ou d’interprétation, se dressent irréconciliables les uns contre les autres, excités surtout par leur trop nombreux et trop misérable clergé. Quelques-uns cependant sont plus éclectiques, et l’on nous citait l’un des grands commerçants chrétiens de la ville (Césarée) qui, ayant mis son fils aîné à l’école arménienne, avait fait entrer le second chez les jésuites et le troisième à l’institut protestant. Il était sûr de la sorte d’avoir des appuis dans chaque parti, et ne considérait le culte différent qu’il faisait pratiquer à chacun de ses enfants que comme le moyen de leur faire donner gratuitement une excellente éducation. » Cet habitant de Césarée n’a-t-il pas l’air d’un personnage de M. Meilhac qui aurait quitté ses immatériels camarades pour aller coloniser en Asie Mineure. Le chapitre sur Erzeroum est un des plus amusants. Pendant que la police est aux trousses de M. de Cholet et de son escorte, l’armée lui prodigue les marques de son respect et défile devant lui. Il est obligé de passer une grande revue d’honneur, lui très jeune lieutenant. « À peine avons-nous fait quelques pas que nous sommes reconnus, et voilà les tambours qui battent aux champs, les soldats qui présentent leurs armes, les officiers, les drapeaux qui saluent sur notre passage, la musique qui joue et nous, pauvres lieutenants, habitués à rendre de pareils honneurs, mais non pas à les recevoir, obligés de défiler devant tout le front de régiment avec nos manteaux de voyage, la toque sur la tête et la cravache à la main, nous nous croyons dans un rêve et regardons avec étonnement les manches de nos effets pour voir si, en une seule nuit, il n’y a pas poussé par hasard quelques étoiles. »
Je voudrais résumer pour finir les quelques considérations générales que consacre à l’état actuel de l’Empire ottoman ce voyageur parti dans l’espérance de le bien étudier, et dont l’espérance, pour qui lira tout son ouvrage, ne paraîtra pas avoir été déçue.
Entre le développement des idées morales et le progrès de la science, il faut une harmonie dans un État équilibré. En Turquie elle n’existe pas, on voit un gouvernement qui, sous la pression de l’Europe, édicte des réformes admirables, achète des machines, outille des arsenaux, et se trouve quand il faut appliquer les lois, manier les inventions nouvelles, et tirer un coup de fusil, en face d’une hiérarchie de fonctionnaires où les contrôleurs ne pensent qu’à pressurer les contrôlés. – Le paysan qui n’a personne au-dessous de lui, victime des exactions qui se poursuivent avec méthode du vali au simple zaptieh, travaille avec une ardeur admirable, et jamais n’arrive à acquitter l’impôt qu’on lui réclame. – Une armée d’administrateurs mangeant (c’est le terme consacré) leurs administrés, tel est le spectacle que présente l’empire ottoman. – Catherine II comparant les fautes de ses généraux à l’incurie des Turcs, disait : « Chez nous, c’est l’ignorance de la première jeunesse, mais chez eux la décrépitude d’une vieillesse imbécile. » – Il ne semble pas que le jugement à porter sur l’avenir de l’empire turc ait changé depuis un siècle.
Tel est ce livre sans prétention, mais non sans talent, bien vivant, puisqu’il est œuvre à la fois de réflexion et d’observation pittoresque, où les descriptions ont une limpidité d’aquarelles ; enfin tout y parle avec cet accent de la chose directement contemplée, mieux, faite ou soufferte personnellement, accent toujours inimitable et qui va au cœur.
MARCEL PROUST.
Littérature et Critique, 25 mai 1892.