Scène VI
Que l’instant entre tous les instants soit béni,
Où, cessant d’oublier qu’humblement je respire
Vous venez jusqu’ici pour me dire… me dire ?…
Mais tout d’abord merci, car ce drôle, ce fat
Qu’au brave jeu d’épée, hier, vous avez fait mat,
C’est lui qu’un grand seigneur… épris de moi…
De Guiche ?
Cherchait à m’imposer… comme mari…
Postiche ?
Je me suis donc battu, madame, et c’est tant mieux,
Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.
Puis… je voulais… Mais pour l’aveu que je viens faire,
Il faut que je revoie en vous le… presque frère,
Avec qui je jouais, dans le parc — près du lac !…
Oui… Vous veniez tous les étés à Bergerac !…
Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées…
Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !
C’était le temps des jeux…
Des mûrons aigrelets…
Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !…
Roxane, en jupons courts, s’appelait Madeleine…
J’étais jolie, alors ?
Vous n’étiez pas vilaine.
Parfois, la main en sang de quelque grimpement,
Vous accouriez ! — Alors, jouant à la maman,
Je disais d’une voix qui tâchait d’être dure :
« Qu’est-ce que c’est encor que cette égratignure ? »
Oh ! C’est trop fort ! Et celle-ci !
Non ! montrez-la !
Hein ? à votre âge, encor ! — Où t’es-tu fait cela ?
En jouant, du côté de la porte de Nesle.
Donnez !
Si gentiment ! Si gaiement maternelle !
Et, dites-moi, — pendant que j’ôte un peu le sang, —
Ils étaient contre vous ?
Oh ! pas tout à fait cent.
Racontez !
Non. Laissez. Mais vous, dites la chose
Que vous n’osiez tantôt me dire…
À présent j’ose,
Car le passé m’encouragea de son parfum !
Oui, j’ose maintenant. Voilà. J’aime quelqu’un.
Ah !…
Qui ne le sait pas d’ailleurs.
Ah !…
Pas encore.
Ah !…
Mais qui va bientôt le savoir, s’il l’ignore.
Ah !…
Un pauvre garçon qui jusqu’ici m’aima
Timidement, de loin, sans oser le dire…
Ah !…
Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre. —
Mais moi j’ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.
Ah !…
Et figurez-vous, tenez, que, justement
Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !
Ah !…
Puisqu’il est cadet dans votre compagnie !
Ah !…
Il a sur son front de l’esprit, du génie,
Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau…
Beau !
Quoi ? Qu’avez-vous ?
Moi, rien… c’est… c’est…
C’est ce bobo.
Enfin, je l’aime. Il faut d’ailleurs que je vous die
Que je ne l’ai jamais vu qu’à la Comédie…
Vous ne vous êtes donc pas parlé ?
Nos yeux seuls.
Mais comment savez-vous, alors ?
Sous les tilleuls
De la place Royale, on cause… Des bavardes
M’ont renseignée…
Il est cadet ?
Cadet aux gardes.
Son nom ?
Baron Christian de Neuvillette.
Hein ?…
Il n’est pas aux cadets.
Si, depuis ce matin
Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.
Vite,
Vite, on lance son cœur !… Mais ma pauvre petite…
J’ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac !
Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac !
… Ma pauvre enfant, vous qui n’aimez que beau langage,
Bel esprit, — si c’était un profane, un sauvage.
Non, il a les cheveux d’un héros de d’Urfé !
S’il était aussi maldisant que bien coiffé !
Non, tous les mots qu’il dit sont fins, je le devine !
Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.
— Mais si c’était un sot !…
Eh bien ! j’en mourrais, là !
Vous m’avez fait venir pour me dire cela ?
Je n’en sens pas très bien l’utilité, madame.
Ah, c’est que quelqu’un hier m’a mis la mort dans l’âme,
Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons
Dans votre compagnie…
Et que nous provoquons
Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre
Parmi les purs Gascons que nous sommes, sans l’être ?
C’est ce qu’on vous a dit ?
Et vous pensez si j’ai
Tremblé pour lui !
Non sans raison !
Mais j’ai songé
Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes,
Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes, —
J’ai songé : s’il voulait, lui, que tous ils craindront…
C’est bien, je défendrai votre petit baron.
Oh, n’est-ce pas que vous allez me le défendre ?
J’ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.
Oui, oui.
Vous serez son ami ?
Je le serai.
Et jamais il n’aura de duel ?
C’est juré.
Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m’en aille.
Mais vous ne m’avez pas raconté la bataille
De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !…
— Dites-lui qu’il m’écrive.
Oh ! je vous aime !
Oui, oui.
Cent hommes contre vous ? Allons, adieu. — Nous sommes
De grands amis !
Oui, oui.
Qu’il m’écrive ! — Cent hommes ! —
Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
Cent hommes ! Quel courage !
Oh ! j’ai fait mieux depuis.