Scène VII
Peut-on rentrer ?
Oui…
Le voilà !
Mon capitaine…
Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine
De mes cadets sont là !…
Mais…
Viens ! on veut te voir !
Non !
Ils boivent en face, à la Croix du Trahoir.
Je…
Le héros refuse. Il est d’humeur bourrue !
Ah ! Sandious !
Les voici qui traversent la rue !…
Mille dious ! — Capdedious ! — Mordious ! — Pocapdedious !
Messieurs, vous êtes donc tous de la Gascogne !
Tous !
Bravo !
Baron !
Vivat !
Baron !
Que je t’embrasse !
Baron !…
Embrassons-le !
Baron… baron… de grâce…
Vous êtes tous barons, messieurs ?
Tous ?
Le sont-ils ?…
On ferait une tour rien qu’avec nos tortils !
On te cherche ! Une foule en délire conduite
Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite…
Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?…
Si !
Monsieur, tout le Marais se fait porter ici !
Et Roxane ?
Tais toi !
Cyrano !…
Ma boutique
Est envahie ! On casse tout ! C’est magnifique !
Mon ami… mon ami…
Je n’avais pas hier
Tant d’amis !…
Le succès !
Si tu savais, mon cher…
Si tu ?… Tu ?… Qu’est-ce donc qu’ensemble nous gardâmes ?
Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames
Qui là, dans mon carrosse…
Et vous d’abord, à moi,
Qui vous présentera ?
Mais qu’as-tu donc ?
Tais-toi !
Puis-je avoir des détails sur ?…
Non.
C’est Théophraste
Renaudot ! l’inventeur de la gazette.
Baste !
Cette feuille où l’on fait tant de choses tenir !
On dit que cette idée a beaucoup d’avenir !
Monsieur…
Encor !
Je veux faire un pentacrostiche
Sur votre nom…
Monsieur…
Assez !
Monsieur de Guiche !
Vient de la part du maréchal de Gassion !
… Qui tient à vous mander son admiration
Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.
Bravo !…
Le maréchal s’y connaît en bravoure.
Il n’aurait jamais cru le fait si ces messieurs
N’avaient pu lui jurer l’avoir vu.
De nos yeux.
Mais…
Tais-toi !
Tu parais souffrir !
Devant ce monde ?…
Moi souffrir ?… Tu vas voir !
Votre carrière abonde
De beaux exploits, déjà. — Vous servez chez ces fous
De Gascons, n’est-ce pas ?
Aux cadets, oui.
Chez nous !
Ah ! ah !… Tous ces messieurs à la mine hautaine,
Ce sont donc les fameux ?…
Cyrano !
Capitaine ?
Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,
Veuillez la présenter au comte, s’il vous plaît.
Ce sont les cadets de Gascogne
De Carbon de Castel-Jaloux ;
Bretteurs et menteurs sans vergogne,
Ce sont les cadets de Gascogne !
Parlant blason, lambel, bastogne,
Tous plus nobles que des filous,
Ce sont les cadets de Gascogne
De Carbon de Castel-Jaloux :
Œil d’aigle, jambe de cigogne,
Moustache de chat, dents de loups,
Fendant la canaille qui grogne,
Œil d’aigle, jambe de cigogne,
Ils vont, — coiffés d’un vieux vigogne
Dont la plume cache les trous ! —
Œil d’aigle, jambe de cigogne,
Moustache de chat, dents de loups !
Perce-Bedaine et Casse-Trogne
Sont leurs sobriquets les plus doux ;
De gloire, leur âme est ivrogne !
Perce-Bedaine et Casse-Trogne,
Dans tous les endroits où l’on cogne
Ils se donnent des rendez-vous…
Perce-Bedaine et Casse-Trogne
Sont leurs sobriquets les plus doux !
Voici les cadets de Gascogne
Qui font cocus tous les jaloux !
Ô femme, adorable carogne,
Voici les cadets de Gascogne !
Que le vieil époux se renfrogne :
Sonnez, clairons ! chantez, coucous !
Voici les cadets de Gascogne
Qui font cocus tous les jaloux !
Un poète est un luxe, aujourd’hui, qu’on se donne.
— Voulez-vous être à moi ?
Non, Monsieur, à personne.
Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
Hier. Je veux vous servir auprès de lui.
Grand Dieu !
Vous avez bien rimé cinq actes, j’imagine ?
Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !
Portez-les-lui.
Vraiment…
Il est des plus experts.
Il vous corrigera seulement quelques vers…
Impossible, Monsieur ; mon sang se coagule
En pensant qu’on y peut changer une virgule.
Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher,
Il le paye très cher.
Il le paye moins cher
Que moi, lorsque j’ai fait un vers, et que je l’aime,
Je me le paye, en me le chantant à moi-même !
Vous êtes fier.
Vraiment, vous l’avez remarqué ?
Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai,
Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes !
Les feutres des fuyards !…
Des dépouilles opimes !
Ah ! Ah ! Ah !
Celui qui posta ces gueux, ma foi,
Doit rager aujourd’hui.
Sait-on qui c’est ?
C’est moi.
Je les avais chargés de châtier, — besogne
Qu’on ne fait pas soi-même, — un rimailleur ivrogne.
Que faut-il qu’on en fasse ? Ils sont gras… Un salmis ?
Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?
Ma chaise et mes porteurs, tout de suite : je monte.
Vous, Monsieur !…
Les porteurs de monseigneur le comte
De Guiche !
… Avez-vous lu Don Quichot ?
Je l’ai lu.
Et me découvre au nom de cet hurluberlu.
Veuillez donc méditer alors…
Voici la chaise.
Sur le chapitre des moulins !
Chapitre treize.
Car lorsqu’on les attaque, il arrive souvent…
J’attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?
Qu’un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles
Vous lance dans la boue !…
Ou bien dans les étoiles !