Scène V
Qu’est-ce que je disais ?…
Ah ! ces teintes fanées…
Comment les rassortir ?
Depuis quatorze années,
Pour la première fois, en retard !
Oui, c’est fou !
J’enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !…
Par ?
Par une visite assez inopportune.
Ah ! oui ! quelque fâcheux ?
Cousine, c’était une
Fâcheuse.
Vous l’avez renvoyée ?
Oui, j’ai dit :
Excusez-moi, mais c’est aujourd’hui samedi,
Jour où je dois me rendre en certaine demeure ;
Rien ne m’y fait manquer : repassez dans une heure !
Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir :
Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.
Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.
Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?
Si !
Sœur Marthe !
Approchez !
Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !
Mais…
Oh !
Chut ! Ce n’est rien !
Hier, j’ai fait gras.
Je sais.
C’est pour cela qu’il est si pâle !
Au réfectoire
Vous viendrez tout à l’heure, et je vous ferai boire
Un grand bol de bouillon… Vous viendrez ?
Oui, oui, oui.
Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd’hui !
Elle essaie de vous convertir !
Je m’en garde !
Tiens, c’est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde,
Vous ne me prêchez pas ? c’est étonnant, ceci !…
Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi !
Tenez, je vous permets…
Ah ! la chose est nouvelle ?…
De… de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.
Oh ! oh !
Sœur Marthe est dans la stupéfaction !
Je n’ai pas attendu votre permission.
Du diable si je peux jamais, tapisserie,
Voir ta fin !
J’attendais cette plaisanterie.
Les feuilles !
Elles sont d’un blond vénitien.
Regardez-les tomber.
Comme elles tombent bien !
Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
Comme elles savent mettre une beauté dernière,
Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
Veulent que cette chute ait la grâce d’un vol !
Mélancolique, vous ?
Mais pas du tout, Roxane !
Allons, laissez tomber les feuilles de platane…
Et racontez un peu ce qu’il y a de neuf.
Ma gazette ?
Voici !
Ah !
Samedi, dix-neuf :
Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette,
Le Roi fut pris de fièvre ; à deux coups de lancette
Son mal fut condamné pour lèse-majesté,
Et cet auguste pouls n’a plus fébricité !
Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche,
Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche ;
Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l’Autrichien ;
On a pendu quatre sorciers ; le petit chien
De madame d’Athis a dû prendre un clystère…
Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !
Lundi… rien. Lygdamire a changé d’amant.
Oh !
Mardi, toute la cour est à Fontainebleau.
Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque :
Non ! Jeudi : Mancini, reine de France, — ou presque !
Le vingt-cinq, la Montglat à de Fiesque dit : Oui ;
Et samedi, vingt-six…
Il est évanoui ?
Cyrano !
Qu’est-ce ?… Quoi ?…
Non ! non ! je vous assure,
Ce n’est rien. Laissez-moi !
Pourtant…
C’est ma blessure
D’Arras… qui… quelquefois… vous savez…
Pauvre ami !
Mais ce n’est rien. Cela va finir.
C’est fini.
Chacun de nous a sa blessure : j’ai la mienne.
Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,
Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant
Où l’on peut voir encor des larmes et du sang !
Sa lettre !… N’aviez-vous pas dit qu’un jour, peut-être,
Vous me la feriez lire ?
Ah ! vous voulez ?… Sa lettre ?
Oui… Je veux… Aujourd’hui…
Tenez !
Je peux ouvrir ?
Ouvrez… lisez !…
« Roxane, adieu, je vais mourir !… »
Tout haut ?
«C’est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
« J’ai l’âme lourde encor d’amour inexprimée,
« Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
«Mes regards dont c’était… »
Comme vous la lisez,
Sa lettre !
« …dont c’était les frémissantes fêtes,
« Ne baiseront au vol les gestes que vous faites
« J’en revois un petit qui vous est familier
« Pour toucher votre front, et je voudrais crier… »
Comme vous la lisez, — cette lettre !
« Et je crie :
« Adieu !… »
Vous la lisez…
« Ma chère, ma chérie,
« Mon trésor… »
D’une voix…
« Mon amour !… »
D’une voix…
Mais… que je n’entends pas pour la première fois !
« Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
« Et je suis et serai jusque dans l’autre monde
« Celui qui vous aima sans mesure, celui… »
Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
D’être le vieil ami qui vient pour être drôle !
Roxane !
C’était vous.
Non, non, Roxane, non !
J’aurais dû deviner quand il disait mon nom !
Non ! ce n’était pas moi !
C’était vous !
Je vous jure…
J’aperçois toute la généreuse imposture :
Les lettres, c’était vous…
Non !
Les mots chers et fous,
C’était vous…
Non !
La voix dans la nuit, c’était vous.
Je vous jure que non !
L’âme, c’était la vôtre !
Je ne vous aimais pas.
Vous m’aimiez !
C’était l’autre !
Vous m’aimiez !
Non !
Déjà vous le dites plus bas !
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
Ah ! que de choses qui sont mortes… qui sont nées !
— Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
Puisque sur cette lettre où, lui, n’était pour rien,
Ces pleurs étaient de vous ?
Ce sang était le sien.
Alors pourquoi laisser ce sublime silence
Se briser aujourd’hui ?
Pourquoi ?…