Scène VI
Quelle imprudence !
Ah ! j’en étais bien sûr ! il est là !
Tiens, parbleu !
Il s’est tué, Madame, en se levant !
Grand Dieu !
Mais tout à l’heure alors… cette faiblesse ?… cette ?…
C’est vrai ! je n’avais pas terminé ma gazette :
… Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,
Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
Que dit-il ? — Cyrano ! — Sa tête enveloppée !…
Ah ! que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?
« D’un coup d’épée,
Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur ! »…
— Oui, je disais cela !… Le destin est railleur !…
Et voilà que je suis tué dans une embûche,
Par derrière, par un laquais, d’un coup de bûche !
C’est très bien. J’aurai tout manqué, même ma mort.
Ah ! Monsieur !…
Ragueneau, ne pleure pas si fort !…
Qu’est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?
Je suis moucheur de… de… chandelles, chez Molière.
Molière !
Mais je veux le quitter, dès demain ;
Oui, je suis indigné !… Hier, on jouait Scapin,
Et j’ai vu qu’il vous a pris une scène !
Entière !
Oui, Monsieur, le fameux : « Que diable allait-il faire ?… »
Molière te l’a pris !
Chut ! chut ! Il a bien fait !…
La scène, n’est-ce pas, produit beaucoup d’effet ?
Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !
Oui, ma vie
Ce fut d’être celui qui souffle — et qu’on oublie !
Vous souvient-il du soir où Christian vous parla
Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là :
Pendant que je restais en bas, dans l’ombre noire,
D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
C’est justice, et j’approuve au seuil de mon tombeau :
Molière a du génie et Christian était beau !
Qu’elles aillent prier puisque leur cloche sonne !
Ma sœur ! ma sœur !
Non ! non ! n’allez chercher personne :
Quand vous reviendriez, je ne serais plus là.
Il me manquait un peu d’harmonie… en voilà.
Je vous aime, vivez !
Non ! car c’est dans le conte
Que lorsqu’on dit : Je t’aime ! au prince plein de honte,
Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil…
Mais tu t’apercevrais que je reste pareil.
J’ai fait votre malheur ! moi ! moi !
Vous ?… au contraire !
J’ignorais la douceur féminine. Ma mère
Ne m’a pas trouvé beau. Je n’ai pas eu de sœur.
Plus tard, j’ai redouté l’amante à l’œil moqueur.
Je vous dois d’avoir eu, tout au moins, une amie.
Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.
Ton autre amie est là, qui vient te voir !
Je vois.
Je n’aimais qu’un seul être et je le perds deux fois !
Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,
Sans qu’il faille inventer, aujourd’hui, de machine…
Que dites-vous ?
Mais oui, c’est là, je vous le dis,
Que l’on va m’envoyer faire mon paradis.
Plus d’une âme que j’aime y doit être exilée,
Et je retrouverai Socrate et Galilée !
Non ! non ! C’est trop stupide à la fin, et c’est trop
Injuste ! Un tel poète ! Un cœur si grand, si haut !
Mourir ainsi !… Mourir !…
Voilà Le Bret qui grogne !
Mon cher ami…
Ce sont les cadets de Gascogne…
— La masse élémentaire… Eh oui ?… voilà le hic…
Sa science… dans son délire !
Copernic
A dit…
Oh !
Mais aussi que diable allait-il faire,
Mais que diable allait-il faire en cette galère ?…
Philosophe, physicien,
Rimeur, bretteur, musicien,
Et voyageur aérien,
Grand riposteur du tac au tac,
Amant aussi — pas pour son bien ! —
Ci-gît Hercule-Savinien
De Cyrano de Bergerac
Qui fut tout, et qui ne fut rien.
… Mais je m’en vais, pardon, je ne peux faire attendre :
Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !
Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
Ce bon, ce beau Christian ; mais je veux seulement
Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,
Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,
Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.
Je vous jure !…
Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
— Ne me soutenez pas ! — Personne !
Rien que l’arbre !
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
— Ganté de plomb !
Oh ! mais !… puisqu’elle est en chemin,
Je l’attendrai debout,
et l’épée à la main !
Cyrano !
Cyrano !
Je crois qu’elle regarde…
Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde !
Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
— Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là ! — Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ?
Tiens, tiens ! — Ha ! ha ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !…
(Il frappe.)
Que je pactise ?
Jamais, jamais ! — Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
— Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous,
et c’est…
(L’épée s’échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.)
C’est ?…
Mon panache.