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Table des matières IIChapitre 13 / 24

III

Anna Fedorovna, ayant appris que le jeune officier de hussards était le fils du comte Tourbine, ne tint plus en place.

— Ah ! mes aïeux ! Danilo, cours vite ; dis-lui que je le demande ici, cria-t-elle en proie à la plus vive agitation ; et, s’élançant vers la chambre des bonnes : — Lizanka !… Oustiouchka !… il faut arranger ta chambre, Liza… Tu vas passer dans la chambre de ton oncle, et vous, mon frère… Mon frère, vous coucherez dans le salon, pour cette seule nuit.

— Ce n’est rien, petite sœur… Je coucherai par terre.

— Ce doit être un beau garçon s’il ressemble à son père. Que je le voie, au moins, ce cher enfant… Tu le verras, Liza… Son père était un beau garçon… Où portes-tu la table ?… Laisse-la ici, cria Anna Fedorovna en se démenant. — Fais apporter deux lits… Empruntes-en un chez le gérant… Puis, tu prendras sur l’étagère les flambeaux de cristal dont mon frère m’a fait cadeau pour ma fête.

Tout fut vite prêt. Liza, bien que sa mère s’en mêlât, arrangea à sa manière la chambre destinée aux deux officiers. Elle fit les lits avec du linge propre et parfumé de réséda, ordonna de mettre une carafe d’eau et des bougies sur une petite table, fit brûler du papier odorant dans la chambre des bonnes et déménagea son petit lit qu’elle installa dans la chambre de son oncle.

Anna Fedorovna se calma, se remit à sa place, reprit même ses cartes, mais, en les disposant sur la table, elle s’appuya sur son coude potelé et demeura pensive.

« Ah ! comme le temps, comme le temps passe », se disait-elle à voix basse. — « Y a-t-il donc si longtemps de cela… Je le vois à présent comme autrefois… Quel espiègle il était ! »

Des larmes lui montèrent aux yeux.

« Voici Lizanka, à présent… Tout de même, elle n’est pas ce que j’étais à son âge… Elle est jolie, mais ce n’est pas cela… »

— Lizanka, tu devrais mettre pour ce soir ta robe de mousseline de laine.

— Est-ce que vous les invitez, maman ?… Mieux vaudrait ne pas le faire, dit Liza, en proie à une agitation qu’elle ne pouvait maîtriser, car la pensée de voir les officiers la troublait… — Mieux vaut ne pas les inviter, maman, répéta-t-elle.

En effet, le désir de voir les officiers était combattu en elle par la crainte d’un bonheur qu’elle pressentait.

— Peut-être voudront-ils faire notre connaissance, fit Anna Fedorovna en caressant les cheveux de sa fille. Elle songea :

« Non, ce ne sont pas les cheveux que j’avais en mon temps… Non, Lizotchka, cependant comme je l’aurais désiré pour toi !… »

En effet, elle désirait ardemment quelque chose d’heureux pour sa fille… Mais elle ne pouvait guère se bercer de l’espoir d’un mariage avec le comte… Pourtant un sentiment indéfini la poussait à désirer beaucoup, beaucoup pour sa fille… Elle eût voulu revivre encore une fois en sa fille les moments passés avec le feu comte.

Le vieux cavalier était, lui aussi, quelque peu agité par l’arrivée du jeune Tourbine. Il passa dans sa chambre, et s’y enferma. Un quart d’heure après il en sortit vêtu d’une hongroise et d’un pantalon bleu. Sa physionomie exprimait une joie embarrassée comme celle d’une jeune fille qui essaye pour la première fois une robe de bal. Il se dirigea vers la chambre destinée aux hôtes.

— Nous allons les voir, ces hussards d’aujourd’hui, ma petite sœur… Le feu comte était un véritable hussard… Nous allons voir… nous allons voir.

Les officiers étaient déjà arrivés. Ils s’étaient installés dans leur chambre.

— Eh bien ! tu vois, dit le comte en se couchant tout habillé, sans ôter ses bottes poudreuses, sur le lit qu’on lui avait préparé. Ne sommes-nous pas mieux ici que dans cette isba, en compagnie des cafards ?

— Évidemment nous sommes mieux ici… mais nous sommes les obligés des maîtres de cette maison…

— Quelle bêtise !… Il faut partout se conduire d’une manière pratique… Ils sont charmés, j’en suis sûr… Garçon ! cria le comte, demande quelque chose pour voiler cette fenêtre ; sans quoi il y aura ici un courant d’air cette nuit.

A ce moment, le vieux cavalier entra pour faire connaissance avec les officiers. En rougissant un peu, il ne laissa pas échapper l’occasion de raconter qu’il avait été le camarade du feu comte, dont il avait eu la sympathie. Il ajouta même que plusieurs fois Tourbine lui avait rendu des services. Entendait-il par là que le feu comte ne lui avait pas rendu ses cent roubles, ou bien qu’il l’avait jeté dans la neige, ou qu’il l’avait injurié ? Le vieux cavalier ne s’expliqua pas là-dessus.

Le jeune comte fut très poli pour le vieillard. Il le remercia pour le logement qu’on lui avait fait donner.

— Excusez-nous si ce n’est pas très confortable, comte…

Il allait dire : « Votre Excellence », ayant perdu l’habitude de parler à des personnages. Il reprit.

— La maison de ma sœur est petite… Pour ce qui est de la fenêtre, nous allons la voiler tout de suite, et ce sera à merveille.

Sous le prétexte d’aller commander qu’on apportât un rideau, mais en réalité pour aller conter aux siens son impression sur le jeune officier, il sortit de la chambre.

La jolie Oustiouchka entra avec un châle que lui avait donné sa maîtresse ; elle voila la fenêtre et demanda si ces messieurs ne prendraient pas volontiers du thé.

Le confortable de son logement agissait visiblement sur l’humeur du comte. Il sourit gaiement et lutina Oustiouchka, si bien que celle-ci l’appela polisson. Il lui demanda si sa demoiselle était jolie, et, à la question d’Oustiouchka s’il prendrait du thé, il répondit qu’il acceptait volontiers, mais que, son souper n’étant pas prêt, il serait heureux que l’on apportât de la vodka, quelque chose à manger et, s’il y en avait dans la maison, du xérès.

L’oncle était tout transporté de l’amabilité de Tourbine ; il chantait les louanges de la jeune génération, et jurait que les hommes du temps présent valaient beaucoup mieux que ceux du temps passé.

Anna Fedorovna n’en voulut pas convenir ; elle pensait qu’il n’y avait jamais eu rien de mieux que le comte Fedor Ivanovitch. A la fin, elle se fâcha même sérieusement et fit remarquer avec sécheresse que « pour vous, mon frère, celui qui vous parle le dernier est le meilleur. Certes, aujourd’hui, les gens sont devenus plus intelligents, mais pourtant personne ne dansait mieux l’écossaise que Fedor Ivanovitch, personne n’avait son amabilité. Si bien que tout le monde raffolait de lui… Seulement, il ne s’occupait que de moi… Vous voyez bien que, de notre temps, il y avait aussi des gens du monde ».

A ce moment arriva la demande de vodka, de victuailles et du xérès.

— Eh ! mon frère, vous ne faites jamais le nécessaire. Il fallait faire préparer à souper, s’écria Anna Fedorovna… Liza, occupe-t-en, ma chérie.

Liza courut à l’office pour chercher des petits champignons salés et du beurre frais ; elle recommanda au cuisinier de préparer des côtelettes hachées.

— Et pour le xérès, comment faire ?… Vous en reste-t-il, mon frère ?

— Non, ma sœur, je n’en ai jamais eu.

— Comment, non ! Que buvez-vous donc avec le thé ?

— Du rhum, Anna Fedorovna.

— N’est-ce pas la même chose ?… Donnez de votre rhum… C’est toujours la même chose… Il vaudrait peut-être mieux les inviter ici, mon frère ; ce serait préférable… Ils ne s’en offenseront pas, je pense.

Le cavalier déclara que le comte ne refuserait pas et se fit fort de l’amener.

Anna Fedorovna sortit pour mettre, on ne sait pourquoi, sa robe de gros-gros et un nouveau bonnet. Liza était si occupée qu’elle n’avait même pas eu le temps d’ôter sa robe de toile rose à larges manches. Elle était très agitée ; il lui semblait que quelque chose d’inattendu l’attendait, quelque chose comme un nuage bas et noir oppressait son âme.

Ce hussard, noble et beau, lui apparaissait comme quelque chose de tout à fait nouveau, d’incompréhensible et d’attrayant.

Son caractère, ses habitudes, ses paroles, tout en lui devait être si extraordinaire qu’elle n’avait jamais rencontré rien de semblable. Tout ce qu’il pensait et disait devait être intelligent et juste, tout ce qu’il faisait honnête, tout son extérieur attrayant ; elle n’en doutait pas.

S’il avait demandé non seulement à manger et du xérès, mais même un bain d’odeurs, elle ne s’en fût pas étonnée et ne le lui eût pas reproché, tant elle eût été convaincue qu’il devait en être ainsi.

Le comte accepta sans façon l’invitation que le cavalier s’était chargé de lui transmettre de la part d’Anna Fedorovna.

Il se peigna, prit son manteau et son porte-cigares.

— Viens-tu ? dit-il à Polozov.

— Mieux vaudrait n’y pas aller, répondit le sous-lieutenant. — Ils feront des frais pour nous recevoir[22].

[22] En français, dans le texte.

— Sottises !… Au contraire, cela les rendra heureux… D’ailleurs, j’ai pris mes renseignements… La demoiselle est jolie… Viens, dit le comte en français.

— Je vous en prie, messieurs[23], dit le cavalier pour faire entendre que lui aussi savait le français et qu’il avait compris ce que disaient les officiers.

[23] En français, dans le texte.