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Classiquesen Ligne
Table des matières IIIChapitre 14 / 24

IV

Liza, rouge et les yeux baissés, semblait fort occupée à remplir la théière et craignait de regarder les officiers quand ils entrèrent dans le salon. Anna Fedorovna, au contraire, se leva vivement, salua et, sans cesser de dévisager le comte, se mit à lui parler de sa ressemblance extraordinaire avec son père ; puis elle lui présenta sa fille, lui offrit du thé, des confitures, de la marmelade de campagne.

Personne ne faisait attention au sous-lieutenant ; dans sa timidité, il s’en félicitait, car il pouvait ainsi détailler tout à son aise la beauté d’Eliza, qui le frappait d’une manière si inattendue.

L’oncle, en écoutant la conversation de sa sœur avec le comte, épiait l’occasion de placer ses souvenirs de cavalier. Tourbine, tout en prenant le thé, fumait son cigare ; Liza se retenait à grand’peine de tousser ; il était très aimable et causait avec animation. Il interrompait fréquemment Anna Fedorovna, si bien qu’il finit par accaparer la conversation. Une seule chose en lui paraissait étrange à ses interlocuteurs : il lâchait souvent des paroles un peu risquées pour le milieu timoré où il se trouvait, cela faisait l’effroi d’Anna Fedorovna ; et Liza en rougissait jusqu’aux oreilles.

Mais le comte ne s’apercevait pas de l’effet qu’il produisait et continuait tranquillement, de son ton simple et aimable. Liza versait le thé, silencieuse, et, sans remettre les tasses entre leurs mains, les posait tout près des hôtes ; elle n’était pas encore remise de son agitation et elle écoutait avec avidité les récits du comte.

Mais ces récits et les pauses de la conversation la rassurèrent petit à petit. Elle n’entendit point les choses intelligentes qu’elle attendait de lui, ne trouva pas cette grâce qu’elle espérait ; et, même, à la troisième tasse de thé, quand ses yeux aguerris osèrent se fixer sur Tourbine qui ne détourna pas les siens et continua de causer en la regardant avec un sourire, elle se sentit un peu d’hostilité contre lui et ne fut pas loin de penser que non seulement il n’avait rien d’extraordinaire, mais qu’encore il ne se distinguait en rien de tous ceux qu’elle avait vus jusqu’à présent, et qu’il ne méritait guère d’être redouté. Elle ne voyait de lui que des ongles longs et soignés, mais rien de plus, rien d’exceptionnel.

Liza se tranquillisa, non sans quelque regret, de son rêve ; alors elle sentit passer sur elle le regard du sous-lieutenant et cela l’inquiéta un peu.

« Peut-être est-ce celui-ci et non celui-là », pensait-elle.