V
Après le thé, Anna Fedorovna fit passer ses hôtes dans une autre salle et reprit sa place habituelle.
— Vous voudriez peut-être vous reposer, comte ? demanda-t-elle.
Sur une réponse négative elle reprit :
— Comment vous intéresser, alors, mes chers hôtes ?… Jouez-vous aux cartes, comte ? Vous, mon frère, vous pourriez faire une partie…
— Mais vous jouerez aussi, ma sœur, répondit le cavalier… Faisons donc la partie ensemble… Qu’en dites-vous, comte, et vous, Monsieur ?
Les officiers acquiescèrent à tout ce qui serait agréable à leurs aimables hôtes.
Liza alla chercher dans sa chambre un jeu de vieilles cartes dont elle se servait pour se dire la bonne aventure, afin de savoir si le rhume de sa mère se passerait bientôt, si son oncle tarderait à revenir de la ville ou si une voisine viendrait leur rendre visite. Elle avait ces cartes depuis deux mois, mais elles étaient plus propres que celles qui servaient à Anna Fedorovna.
— Mais vous ne jouez peut-être pas de petites sommes ? demanda l’oncle. — Avec Anna Fedorovna nous jouons à un demi-kopek la partie. Elle nous gagne toujours.
— Comme il vous plaira… dit le comte.
— Eh bien ! jouons à un kopek la mise, pour nos chers hôtes… Qu’ils me gagnent, moi, la vieille, dit Anna Fedorovna en s’installant dans son fauteuil et en arrangeant les plis de sa mantille.
« Peut-être vais-je gagner », pensa Anna Fedorovna, qui, avec l’âge, se sentait devenir joueuse passionnée.
— Voulez-vous ?… Je vais vous apprendre à jouer avec les petits tableaux, avec misère, c’est très amusant.
Cette nouvelle mode de jouer, en grande vogue à Saint-Pétersbourg, plut à tout le monde.
L’oncle assurait qu’il connaissait ce jeu et que c’était à peu près comme le boston… Seulement il l’avait un peu oublié. Anna Fedorovna n’y comprit rien et dut être longtemps forcée, en souriant et en hochant approbativement la tête, de dire qu’elle comprenait déjà le jeu et que tout cela était parfaitement clair pour elle.
Aussi on rit beaucoup quand, au beau milieu du jeu, Anna Fedorovna, avec un as et un roi, déclara misère ! et resta avec six. Elle se troubla, sourit et finit par convenir qu’elle n’était pas encore très exercée. Pourtant on inscrivait ses points perdants, d’autant plus que le comte, grand joueur, marquait avec prudence, calculait juste, et ne comprenait ni les poussées du sous-lieutenant sous la table ni les erreurs grossières que commettait le jeune officier.
Liza rapporta de la marmelade, trois sortes de confitures et des pommes marinées ; debout derrière le fauteuil de sa mère, elle regardait le jeu et jetait de rapides coups d’œil sur les officiers, surtout sur les mains blanches aux ongles roses du comte, avec lesquelles il pesait ses cartes et faisait les levées d’un geste si assuré, si expérimenté et si gracieux à la fois.
De nouveau, Anna Fedorovna s’emporta et, devançant les autres, elle acheta jusqu’au sept ; elle perdit trois. Quand, sur la demande de son frère, elle dut inscrire quelques chiffres, elle se trouva tout à fait désorientée.
— Ce n’est rien, maman, vous vous rattraperez, dit en souriant Liza pour dégager sa mère de cette situation risible.
— Tu devrais m’aider, Lizotchka, fit la vieille dame en jetant un regard effaré sur sa fille. — Je m’y perds…
— Mais je ne sais pas non plus, répondit Liza en calculant mentalement ce que sa mère avait dû perdre. — Vous perdrez beaucoup si vous continuez ainsi, et il ne vous restera plus même de quoi acheter une robe à Pimotchka, ajouta-t-elle en plaisantant.
— Mais, oui, on peut perdre ainsi jusqu’à dix roubles, dit le sous-lieutenant en fixant Liza, visiblement désireux de lier conversation avec elle.
— Mais ne jouons-nous pas des roubles de banque ? demanda Anna Fedorovna en regardant tout le monde.
— Je ne sais pas comment nous jouons… Je ne sais pas compter en roubles de banque, dit le comte. — Quelle somme fait un rouble de banque ?
— Mais à présent personne ne compte plus en roubles de banque, dit l’oncle qui se sentait en veine.
Anna Fedorovna ordonna d’apporter du mousseux, but elle-même deux verres de vin rouge, et sembla s’abandonner au sort. Une tresse de ses cheveux s’était échappée de dessous son bonnet, elle ne la rangea pas. Il lui semblait qu’elle eût perdu des millions et qu’elle fût elle-même tout à fait perdue. Le sous-lieutenant multipliait ses coups de pied sous la table ; le comte, sans y faire attention, inscrivait, avec une exactitude méticuleuse, les pertes de la pauvre femme. Enfin, on quitta la partie, malgré tous les efforts que fit Anna Fedorovna pour remanier son compte en affectant de s’être trompée et malgré la terreur qu’elle laissait voir des pertes qu’elle avait faites ; on constata, à la fin de la partie, qu’elle avait perdu neuf cent vingt points.
— Cela fait neuf roubles en billets de banque ? demanda-t-elle à plusieurs reprises.
Elle ne connaissait pas toute l’étendue de ses pertes ; il fallut que son frère lui expliquât qu’elle avait perdu trente-deux roubles et demi en billets de banque et qu’il fallait absolument les payer.
Le comte ne compta même pas son gain et, aussitôt le jeu fini, il s’approcha de la fenêtre où Liza disposait sur une table des viandes froides et des champignons marinés pour le souper, et fit tranquillement et simplement ce que le sous-lieutenant avait vainement tenté toute la soirée. Il entra en conversation avec elle à propos du temps qu’il faisait.
Pendant ce temps, le sous-lieutenant se trouvait dans une situation fort désagréable. Lorsque le comte se fut levé, et lorsque Liza, qui s’était efforcée de contenir l’explosion de mauvaise humeur de sa mère se fut éloignée, Anna Fedorovna se fâcha tout franchement.
— Il est vraiment regrettable que nous vous ayons fait tant perdre, fit Polozov, comme pour dire quelque chose. — J’en suis honteux.
— Vous avez inventé des tableaux et des misères… Je ne connais pas cela. En billets de banque, combien ai-je perdu ? demanda-t-elle encore.
— Trente-deux roubles et demi, répéta le cavalier, que le gain avait mis de bonne humeur. — Payez donc, ma petite sœur… payez donc.
— Je vous les donnerai… mais vous ne m’y prendrez plus… Je ne les regagnerai de ma vie.
Et Anna Fedorovna entra dans sa chambre et en rapporta neuf roubles en billets de banque.
Ce ne fut que sur les insistances du cavalier qu’elle se résigna à payer tout ce qu’elle avait perdu.
Polozov eut un instant un peu peur qu’Anna Fedorovna ne lui dît quelque chose de désagréable s’il renouait la conversation avec elle. Il se recula sans mot dire et s’approcha du comte et de Liza, qui parlaient près de la fenêtre ouverte.
Deux chandelles étaient posées sur la table préparée pour le souper. Leur lumière tremblotait parfois sous les chaudes brises de cette nuit de mai. De la fenêtre on apercevait le jardin éclairé d’une lueur toute différente de celle qui venait de la maison.
La pleine lune avait perdu ses teintes dorées ; elle ponctuait la cime des hauts tilleuls et projetait sa clarté pâle sur les petits nuages blancs et ténus qui par instant la voilaient tout entière. Dans l’étang, dont on apercevait la surface argentée à travers les allées, les grenouilles coassaient ; quelques oiseaux, voltigeant de branche en branche, balançaient doucement les fleurs humides et odorantes d’un lilas planté juste sous la fenêtre.
— Quelle belle soirée, dit le comte en s’approchant de Liza.
Il s’assit sur le rebord de la fenêtre.
— Vous vous promenez beaucoup, je pense ? reprit-il.
— Oui, répondit Liza, n’éprouvant plus, on ne sait pourquoi, aucun embarras de causer avec le comte. — Tous les matins, à sept heures, je sors pour le ménage, avec Pimotchka, la fille adoptive de maman.
— C’est agréable, la vie à la campagne, fit le jeune homme en incrustant son monocle dans son orbite et en regardant tour à tour le jardin et Liza. — Et le soir, à la clarté de la lune, sortez-vous quelquefois ?
— Non… mais il y a trois ans nous nous promenions, mon oncle et moi, toutes les nuits à la clarté de la lune… Il avait une étrange maladie… des insomnies. Pendant la pleine lune il lui était impossible de dormir. La fenêtre de sa chambre est basse et donne sur le jardin ; la lune l’éclaire en plein.
— C’est étrange, remarqua le comte. Cette Chambre n’est donc pas la vôtre ?
— Non, pour cette nuit seulement. C’est vous qui occupez ma chambre.
— Vraiment !… Oh ! mon Dieu, je ne me pardonnerai jamais le dérangement que je vous ai causé, fit le comte qui, en signe de sincérité, lâcha son monocle. — Si j’avais su…
— Au contraire, j’en suis très contente… La chambre de mon oncle est si gaie, la fenêtre en est basse… Je m’installerai ici avant de m’endormir, ou bien je pourrai me promener un peu dans le jardin.
« Quelle appétissante fillette ! » pensait le comte, qui replaça son monocle en contemplant Liza. Et, se rasseyant sur le bord de la fenêtre, il effleura de son pied celui de la jeune fille.
« Avec quelle ruse elle m’a fait entendre que je pourrais la voir cette nuit, dans le jardin ou à cette fenêtre ! »
Liza perdait aux yeux du comte la plus grande partie de ses charmes, tant la conquête en semblait facile.
— Comme ce doit être délicieux, fit-il en fixant les allées sombres, de passer une belle nuit dans ce jardin avec un être aimé.
Liza parut quelque peu confuse de ces paroles et aussi d’un second frôlement du pied du comte contre le sien. Avant qu’elle eût réfléchi, elle parla pour dissimuler son embarras.
— Oui, il fait bon de se promener à la clarté de la lune.
Elle se sentait désagréablement impressionnée. Elle recouvrit le bocal aux champignons marinés et s’apprêtait à quitter la fenêtre quand, le jeune sous-lieutenant s’étant approché, elle voulut rester pour voir comment celui-ci se comporterait vis-à-vis d’elle.
— Quelle belle nuit ! dit-il.
« Mais ils ne savent donc que parler du temps qu’il fait », pensa Liza.
— Quelle belle vue ! poursuivit Polozov. — Seulement, toujours la même chose, cela doit vous sembler fastidieux, ajouta-t-il, sentant qu’en disant cela il choquait les idées des autres ; mais il trouvait du plaisir à les contrarier.
— Pourquoi pensez-vous cela ?… Toujours le même mois de mai, toujours la même robe, cela peut ennuyer à la longue… Mais un beau jardin, jamais… surtout quand on aime s’y promener les soirs de lune… De la chambre de mon oncle on voit tout l’étang… Je compte bien le contempler à mon aise cette nuit.
— Vous n’avez pas de rossignols ? demanda le comte, ennuyé de ce que Polozov, en survenant, eût empêché de connaître d’une manière plus positive les conditions du rendez-vous.
— Au contraire, nous en avons toujours… L’an dernier les chasseurs en ont capturé un… la semaine dernière, il y en avait un qui chantait admirablement… Malheureusement le commissaire de police, en passant avec sa clochette, l’a effrayé et il est parti… Il y a trois ans, à mon oncle et moi, il nous est arrivé d’écouter le rossignol pendant deux heures sous une allée couverte.
— Qu’est-ce que vous raconte cette bavarde ? dit le cavalier en s’approchant des jeunes gens. — Vous sentez-vous faim ?
Après le souper, pendant lequel le comte loua fort les mets et montra beaucoup d’appétit, ce qui dissipa un peu la mauvaise humeur de la maîtresse du logis, les officiers prirent congé et entrèrent dans leur chambre.
Le comte serra la main du cavalier, puis celle d’Anna Fedorovna, sans la baiser, au grand étonnement de la bonne dame, enfin celle de Liza. Après quoi il la fixa dans les yeux et sourit agréablement. Ce regard embarrassa la jeune fille.
« Il est beau », pensait-elle. « Mais il s’occupe trop de lui. »