IV
Jiline passa encore un mois ainsi. Dans la journée, il se promenait dans l’aoul ou bien se livrait à quelque travail. Quand venait la nuit et que le calme régnait partout, il fouillait le sol de son hangar. Ce travail était très pénible à cause des pierres ; il devait souvent les user avec sa lime. Il parvint ainsi à pratiquer dans le mur un trou assez large pour donner passage à un homme.
« Il me faudrait à présent pouvoir examiner le pays afin que je sache de quel côté me diriger… Mais personne ne voudrait me renseigner. » Un jour que son maître était absent, il alla, dans l’après-midi, aux alentours de l’aoul. Il escalada la montagne pour reconnaître les environs. Mais quand Abdoul partait, il recommandait à un de ses enfants de surveiller Jiline et de le suivre partout. Dès que l’enfant vit quelle direction l’officier avait prise, il lui cria :
— Ne va pas là !… Mon père l’a défendu… N’y va pas ou j’appelle les gens.
Jiline voulut lui faire entendre raison.
— Je n’irai pas loin, fit-il. Je veux monter seulement jusque-là… Je cherche une herbe pour guérir… Viens avec moi… Avec mes entraves je ne puis pas me sauver… Je te ferai demain un arc et des flèches.
L’enfant accepta et ils partirent ensemble.
A voir la montagne, le sommet n’en paraissait pas éloigné, mais à s’y rendre, et surtout avec des entraves aux pieds, Jiline eut énormément de peine.
Quand il fut arrivé, Jiline s’assit et regarda autour de lui. Au midi, derrière le hangar, on apercevait une route entre deux collines ; un troupeau de chevaux suivait cette route ; tout en bas, on voyait un autre aoul. Derrière cet aoul, une autre montagne, plus escarpée que celle où se trouvait Jiline, et derrière, encore une autre. Entre les montagnes bleuissait une forêt. Au loin, encore des montagnes qui se perdaient dans les nuages.
Plus hautes que les autres et blanches comme du sucre, on apercevait des montagnes couvertes de neige. L’une d’elles, semblable à un bonnet, dépassait toutes les autres et se détachait nettement du massif.
A l’orient et à l’occident, toujours des montagnes, entre lesquelles, çà et là, la fumée des aouls montait.
« Je suis en plein pays ennemi », pensa-t-il.
Il se tourna d’un autre côté et aperçut dans le lointain une petite rivière, un village entouré de jardins ; des babas, que l’éloignement rapetissait, lavaient leur linge sur le bord de cette rivière.
Derrière le village, une montagne se dressait. Plus loin encore, des forêts. Entre deux montagnes, bleuissait une plaine unie qui paraissait comme une nappe de fumée étendue sur le sol.
Jiline se rappela, pour s’orienter, l’endroit où le soleil se levait, en se replaçant en imagination dans la forteresse qu’il avait habitée. Il en conclut qu’une forteresse russe devait se trouver dans cette plaine. C’était, par conséquent, dans la direction de ces deux montagnes qu’il devait se diriger.
Le soleil déclinait. Les montagnes neigeuses de blanches devinrent pourpres, et les montagnes noires s’assombrirent plus encore. Une vapeur montait des vallées et la plaine où devait, dans la pensée de Jiline, se trouver une forteresse, paraissait embrasée. Le jeune officier regarda plus fixement, et il lui sembla voir des fumées s’élever comme si elles fussent sorties de cheminées. Cette vue accrut sa conviction que la forteresse était bien dans cette direction.
Il était déjà lard. Le mollah avait déjà lancé son appel aux fidèles. Les troupeaux rentraient, les vaches mugissaient ; l’enfant avait prié Jiline à plusieurs reprises de rentrer dans l’aoul, mais celui-ci ne pouvait s’arracher à sa contemplation.
Enfin il se décida à rentrer.
« Je sais maintenant par où fuir », songeait Jiline.
Il résolut d’exécuter son projet avant que le jour fût revenu. Cette nuit était précisément sans lune. Mais, par malheur, les Tartares revinrent dans la soirée. D’ordinaire, leur retour était bruyamment joyeux ; ils ramenaient toujours du bétail. Cette fois ils revenaient sans butin ; de plus ils rapportaient un des leurs, le frère du roux, tué dans une rencontre. Ils étaient très excités. Les préparatifs d’inhumation commencèrent.
Jiline sortit pour voir. On avait enveloppé le mort d’une toile et, sans bière, on l’avait transporté hors de l’aoul, où il gisait dans l’herbe, sous un platane. Le mollah vint. Les vieillards, leur bonnet enturbané d’étoffe, se réunirent, ôtèrent leurs souliers, et s’accroupirent sur un seul rang devant le mort.
En avant, se tenait le mollah. Derrière lui, trois vieillards, et derrière eux tous les Tartares. Ils restèrent ainsi longtemps silencieux. Enfin le mollah releva la tête et dit :
— Allah !
Puis il se replongea dans le silence et un assez long temps s’écoula ainsi. Personne ne bougeait.
Le mollah releva de nouveau la tête.
— Allah !
Tous répétèrent :
— Allah !
Et le silence se fit de nouveau.
Le mort, étendu, rigide sous la toile qui le couvrait, n’était pas plus immobile que les assistants. On n’entendait que le bruissement des petites feuilles du platane qu’agitait le vent.
Le mollah fit une prière ; on prit le mort et on le porta à bras vers une fosse. Cette fosse n’était point creusée verticalement comme de coutume, mais horizontalement, en forme de caveau.
On prit le mort sous les aisselles, on le plia en deux, on l’introduisit dans le caveau et on lui croisa les bras sur le ventre.
Le Nogaï apporta des roseaux fraîchement coupés dont on couvrit l’ouverture de la fosse. On mit de la terre par-dessus, qu’on égalisa. A l’endroit où se trouvait la tête du mort, on dressa une grosse pierre.
Tous s’unirent de nouveau devant la tombe et demeurèrent silencieux.
— Allah ! Allah ! Allah ! firent-ils après une longue pause. Puis tous se levèrent.
Le Tartare roux distribua de l’argent aux vieillards, se frappa trois fois le front de son fouet et rentra dans sa maison.
Le lendemain matin, le Tartare roux prit une jument et, suivi de trois Tartares, la mena derrière l’aoul. Une fois hors du village, il ôta son bechmett, retroussa ses manches, et, de ses mains musculeuses, tira son poignard qu’il aiguisa. Les Tartares soulevèrent la tête de la jument ; Kazi s’approcha, lui coupa la gorge, la renversa et se mit à l’écorcher. Des femmes et des jeunes filles vinrent et lavèrent les intestins de l’animal, qu’on découpa ensuite en plusieurs morceaux que l’on porta dans la saklia du roux.
Tout le village était réuni chez lui pour honorer le mort.
On mangea de la jument et l’on but de la bouza pendant trois jours. Aucun Tartare ne sortit de l’aoul pendant ces trois jours.
Le quatrième soir, Jiline les vit faire leurs préparatifs de voyage. Les chevaux furent amenés. Une dizaine d’hommes, parmi lesquels le roux, se mirent en route. Abdoul restait à l’aoul. On était encore à la nouvelle lune et les nuits étaient sombres.
« Ce soir, pensait Jiline, il faut partir. »
Il fit part de son projet à Kostiline.
Celui-ci s’effraya.
— Comment nous sauverons-nous ?… Nous ne connaissons pas la route.
— Je la connais.
— La nuit ne sera pas assez longue pour que nous soyons hors d’atteinte avant le jour.
— Eh bien ! nous ferons une halte dans la forêt. J’ai mis de côté quelques galettes. Que feras-tu, à rester ici ? Cela ira bien si on envoie de l’argent… Mais si on n’en réunit pas assez… Les Tartares sont irrités, les Russes ont tué un des leurs… Le bruit court que le même sort nous attend.
Kostiline réfléchit un moment et se décida.
— Eh bien ! partons, dit-il.