V
Jiline élargit le trou pour que Kostiline pût passer. Puis ils s’assirent en attendant que tout fût endormi dans l’aoul.
Aussitôt que tout bruit eut cessé, Jiline passa par le trou et sortit du hangar. Puis il dit à Kostiline de l’imiter. Celui-ci rampa à son tour, mais il accrocha une pierre qui se détacha du mur et roula avec bruit.
Ouliachine, un chien très féroce appartenant à Abdoul, donna l’alarme. Les autres chiens de l’aoul l’imitèrent.
Jiline avait prévu cet accident et avait pris ses précautions. Il s’était fait l’ami du chien par quelques bons procédés. En sorte qu’il n’eut qu’à le siffler et à lui jeter un morceau de galette. La bête se tut.
De sa saklia, Abdoul avait entendu les aboiements. Il cria sans sortir :
— Hait !… hait, Ouliachine !
Mais Jiline grattait le chien aux oreilles, et celui-ci se frottait aux jambes de son ami en agitant la queue.
Les évadés s’assirent et attendirent un moment. Tout se calma de nouveau. On n’entendait que les brebis renâcler dans leur étable et, un peu plus loin, le murmure d’un ruisseau courant sur les pierres.
La nuit était noire et les étoiles étaient hautes dans le ciel. La nouvelle lune descendait derrière la montagne. Dans les vallées le brouillard était blanc comme du lait.
Jiline se leva et dit à son compagnon.
— Eh bien ! frère, aï-da ![30]
[30] En Tartare : Allons !
Ils se mirent en route. Mais à peine avaient-ils fait quelques pas qu’ils entendirent l’appel du mollah sur le minaret.
— Allah ! Resmillah ! Ilrakhman !
Cela signifiait que tout le monde eût à se rendre à la mosquée.
Les fugitifs s’arrêtèrent de nouveau ; ils s’assirent au pied d’un mur. Ils demeurèrent longtemps ainsi cachés, attendant que la foule des fidèles eût passé. Tout rentra de nouveau dans le silence.
— Et maintenant, à la garde de Dieu !
Ils firent un signe de croix et partirent.
Ils traversèrent la cour, descendirent vers le ruisseau, qu’ils traversèrent, et s’engagèrent dans la vallée. Le brouillard était épais et bas.
On ne distinguait que les étoiles. Elles servirent à Jiline pour s’orienter. L’air était vif et excellent pour la marche. Mais les bottes usées des fugitifs les gênaient. Jiline ôta les siennes, les jeta et continua sa route pieds nus. Il sautait d’une pierre à l’autre en consultant les étoiles.
Kostiline le suivait avec peine.
— Va plus doucement, dit-il. Ces maudites bottes m’écorchent les pieds.
— Ote-les donc, tu marcheras mieux.
Kostiline marcha aussi pieds nus, mais il souffrait davantage. Il se coupait les pieds aux pierres et ralentissait la marche de son camarade.
Jiline lui dit alors :
— Ce n’est rien de t’écorcher les pieds… Tu guériras… tandis que si on nous rattrape…
Kostiline ne répondit pas et continua de marcher avec mille peines.
Ils allèrent ainsi longtemps. Soudain, ils entendirent des aboiements à leur droite.
Jiline s’arrêta, gravit une colline et regarda.
Eh ! dit-il, nous nous sommes trompés. Nous sommes allés trop à droite. Il y a ici un autre aoul ; je viens de le voir. Il nous faut revenir et aller vers cette montagne, à gauche, où doit se trouver une forêt.
— Attends au moins un peu. Laisse-moi respirer, mes pieds sont tout ensanglantés, gémit Kostiline.
— Hé ! mon frère, cela guérira… Marche plus légèrement… Comme cela, tiens.
Et Jiline revint sur ses pas en courant. Il se dirigea à gauche, vers la montagne.
Kostiline restait toujours en arrière et faisait entendre des plaintes ininterrompues.
Enfin, la montagne fut escaladée. Ils y trouvèrent en effet une forêt. Ils s’y engagèrent par d’impénétrables fourrés où ils déchiraient leurs habits. Enfin ils trouvèrent un sentier.
Tout à coup, ils entendirent un bruit de sabots. Ils s’arrêtèrent et écoutèrent.
Ce bruit semblait venir d’un cheval. Sitôt qu’ils furent arrêtés, le bruit cessa. Dès qu’ils se remirent en route, le bruit recommença. Ils s’arrêtèrent et il cessa de nouveau. Jiline rampa doucement vers la route et aperçut une ombre qui semblait être un cheval, et semblait n’en n’être pas un. Sur ce cheval, quelque chose d’étrange, qui ne semblait point être un homme.
— Quel est ce miracle ? se dit-il.
Jiline sifflota doucement. L’ombre se dressa et s’enfuit comme un ouragan avec un fracas de branches cassées.
Kostiline, de frayeur, s’était laissé choir. Jiline se mit à rire et lui cria :
— C’est un cerf !… C’est un cerf !… entends-tu quel vacarme il fait avec ses bois ?… Nous avons eu peur de lui, et lui de nous.
Ils poursuivirent la route. Le jour commençait à poindre. Étaient-ils bien dans la direction du camp russe, c’est ce qu’ils ne pouvaient savoir.
Enfin ils trouvèrent une clairière. Kostiline s’assit.
— Fais comme tu voudras, dit-il, je n’irai pas plus loin… Mes jambes n’en peuvent plus.
Son compagnon l’exhorta.
— Non, reprit-il, je ne puis plus… je ne puis plus.
Jiline, alors, se fâcha et l’injuria.
— Eh bien ! je pars seul, adieu !
Kostiline se leva vivement et marcha.
Ils firent encore quatre verstes ainsi. Le brouillard s’était épaissi. On ne distinguait plus rien et les étoiles étaient à peine visibles.
Soudain, ils entendirent devant eux le pas d’un cheval. Jiline se coucha par terre et écouta.
— C’est bien cela… Un cavalier vient dans notre direction.
Ils s’éloignèrent en hâte de la route et se cachèrent parmi les arbres. Puis Jiline rampa vers la route et aperçut un Tartare à cheval qui chassait une vache devant lui en marmottant.
Le Tartare passa.
Jiline revint près de son compagnon.
— Dieu nous a gardés de cette rencontre, lui dit-il. Lève-toi et allons.
Kostiline voulut se lever, mais il retomba aussitôt.
— Je ne puis plus. Je te jure que je ne puis plus. Je n’ai plus de forces.
Jiline le souleva brutalement. Kostiline poussa un tel cri de douleur que l’autre en blêmit.
— Ne crie pas… Le Tartare est tout près d’ici, il va nous entendre.
Et il se dit, songeur :
« Il est tout affaibli, le malheureux… Je ne puis pas abandonner un camarade. »
Il reprit tout haut :
— Lève-toi et monte sur mes épaules. Je te porterai puisque tu ne peux pas marcher.
Il mit Kostiline sur son dos.
— Seulement, tiens-moi par les épaules. Ne me serre pas la gorge.
Jiline était fatigué. Ses pieds aussi étaient écorchés. Il se pencha en avant pour que Kostiline fût plus haut et le fatiguât moins et se remit en marche.
Mais le Tartare avait sans doute entendu le cri de Kostiline. Un bruit se fit derrière eux ; c’était le Tartare qui lançait un appel dans sa langue.
Jiline se jeta dans un fourré ; le Tartare tira un coup de fusil dans la direction prise par les fugitifs, les manqua, poussa un cri et partit au trot.
— Nous sommes perdus, frère, dit Jiline. — Ce chien va prévenir les autres Tartares et ils se mettront à notre poursuite… Si nous ne nous éloignons de trois verstes, nous sommes perdus.
Il songea :
« Le diable m’emporte de m’être chargé de cette bûche. Seul, je serais déjà loin. »
— Va-t’en seul, lui dit Kostiline. — Pourquoi te perdre pour moi ?
— Non. Ce n’est pas bien de laisser un camarade.
Il remit Kostiline sur ses épaules et fit ainsi une verste, à travers la forêt dont on ne voyait pas la fin. Le brouillard commençait à se dissiper et les étoiles, pâlissant, disparaissaient une à une. Jiline était exténué.
Justement il y avait une petite source près de la route. Jiline s’arrêta et déposa Kostiline à terre.
— Laisse-moi me reposer un peu et boire… Puis nous mangerons notre galette… Nous ne sommes sans doute pas loin du but. A peine Jiline s’était-il penché pour boire qu’un bruit se fit entendre et se rapprocha rapidement d’eux. Ils se rejetèrent dans le fourré et se couchèrent.
Des Tartares causaient entre eux. Ils s’arrêtèrent près du ruisseau et, après avoir délibéré un instant, ils lâchèrent leurs chiens.
Un froissement de branches fit se retourner les évadés. Ils virent un chien en arrêt devant eux. L’animal aboya.
Les Tartares s’approchèrent du chien, aperçurent Jiline et Kostiline, les saisirent, les lièrent avec des cordes et les mirent sur leurs chevaux.
Au bout de trois verstes, Abdoul parut accompagné de plusieurs Tartares. Il s’entretint quelques instants avec ceux qui avaient capturé ses prisonniers, fit placer ceux-ci sur ses chevaux et reprit avec eux le chemin de l’aoul.
Abdoul ne soufflait mot ; son éternel sourire avait disparu. Ils arrivèrent dans la matinée. On laissa les prisonniers dans la rue.
Les enfants se réunirent à grand bruit et se mirent à martyriser Jiline et Kostiline à coups de pierres et à coups de fouet.
Les Tartares formèrent un cercle auquel s’adjoignit le vieil hadgi de la montagne, et commencèrent à délibérer.
Les uns disaient qu’il fallait envoyer les deux officiers plus avant dans la montagne. Les vieux étaient d’avis qu’on les tuât.
Abdoul protesta. Il les avait achetés, il attendait leur rançon et n’entendait pas perdre son argent.
Le vieux répliqua :
— Ils ne te paieront pas et ne feront que nous attirer des malheurs, car c’est un péché que de nourrir des Russes… Il faut les tuer.
Le groupe se dispersa et Abdoul, s’approchant de Jiline, lui dit :
— Si je n’ai pas reçu ta rançon d’ici à quinze jours, je vous ferai mourir tous deux sous le fouet… Et si tu te hasardes encore une fois à fuir, je te tue comme un chien… Écris une lettre, et écris-la bien.
On apporta du papier aux captifs et ils écrivirent.
On leur remit leurs entraves et on les conduisit derrière la mosquée. Il y avait là un fossé de cinq archines de profondeur. On les y descendit.