VI
A partir de ce jour, la vie leur fut rendue beaucoup plus dure. On ne leur ôtait plus leurs entraves et ils ne pouvaient plus sortir. On leur jetait de la pâte crue comme à des chiens et on leur descendait de l’eau dans une cruche.
Leur fossé était puant et humide : Kostiline en tomba tout à fait malade, son corps enfla et des douleurs lui vinrent. Il passait son temps à dormir et à gémir.
Jiline était triste. Il voyait que cela tournait mal et ne voyait guère comment il sortirait de là.
Il avait commencé à creuser la terre, mais, outre qu’il ne savait où cacher ses déblais, Abdoul, l’ayant aperçu, le menaça de le tuer.
Un jour qu’il était accroupi, rêvant à la liberté, une galette lui tomba inopinément sur les genoux, puis un autre, puis des cerises. Il leva la tête et aperçut Dina. Elle le regarda en souriant et se sauva.
Jiline songea :
« Si Dina pouvait m’aider à fuir… »
Il nettoya une petite place, ramassa de l’argile et se mit à modeler des poupées. Il fabriqua des hommes, des chevaux, des chiens, et se dit :
« Quand elle viendra, je les lui jetterai. »
Dina ne vint pas le lendemain. Mais Jiline entendit un bruit de chevaux ; il vit les Tartares réunis près de la mosquée et discutant avec animation. Ils parlaient des Russes. La voix du vieil hadji dominait les autres. Jiline ne distingua pas nettement de quoi il s’agissait, mais il devina que les Russes étaient tout près, que les Tartares délibéraient de défendre l’aoul et qu’ils étaient embarrassés de leurs prisonniers.
Le bruit des discussions cessa tout à coup. Puis un léger frôlement se fit entendre. Jiline leva la tête et aperçut Dina accroupie, la tête enfoncée entre ses genoux, penchée de manière que son collier pendait au-dessus de la fosse. Ses petits yeux brillaient comme des étoiles. Elle retira de sa manche deux galettes au fromage et les jeta à l’officier.
— Pourquoi n’es-tu pas venue plus tôt ? lui demanda Jiline. J’avais fait des jouets pour toi… Tiens, les voilà.
Et il lui jeta, l’une après l’autre, les figurines qu’il avait confectionnées pour elle.
Mais elle fit de la tête un signe négatif.
— Je n’en veux pas, dit-elle.
Elle restait là, silencieuse. Soudain elle dit :
— Ivan, on veut te tuer.
Et elle esquissa les gestes de couper la gorge de quelqu’un.
— Qui veut me tuer ?
— Mon père ; les vieux le lui ont ordonné… Moi, je te plains.
— Si tu me plains, fit Jiline, apporte-moi un long bâton.
Elle fit signe que c’était impossible.
Jiline joignit les mains comme pour la supplier.
— Dina, je t’en prie, ma petite Dina, apporte-moi un bâton.
— Non. On s’en apercevrait à la maison.
Et elle disparut.
Jiline fut songeur toute la soirée.
« Que vais-je devenir ? » se disait-il.
Il regarda le ciel ; tout était calme. Les étoiles pointaient déjà, mais la lune n’avait pas encore apparu. Le mollah monta au minaret et lança son appel.
Jiline commençait à s’assoupir, n’espérant plus que la jeune fille revînt.
Quelques morceaux d’argile lui tombèrent sur la tête et le réveillèrent en sursaut. Il jeta les yeux à l’orifice de la fosse et en vit descendre une longue perche.
Jiline, plein de joie, la saisit et l’attira vers lui. La perche était solide ; il l’avait vue quelques jours auparavant sur le toit d’Abdoul.
Il leva la tête : Les étoiles étincelaient très haut dans le ciel. Au bord du fossé, les yeux de Dina luisaient comme ceux d’un chat. Elle se pencha davantage et lui dit à voix basse :
— Ivan, Ivan !
Elle fit un geste pour inviter son interlocuteur à parler doucement.
— Qu’y a-t-il ?
— Tous sont partis. Il ne reste que deux hommes dans l’aoul.
— Eh bien ! Kostiline, dit le jeune homme à son compagnon, essayons pour la dernière fois… Je vais t’aider.
Kostiline ne voulut même pas entendre parler d’une nouvelle évasion.
— Non, dit-il. Ma destinée n’est pas de sortir d’ici… Où irais-je, moi qui n’ai même plus la force de me retourner ?
— Eh bien ! adieu, alors.
Jiline embrassa son compagnon. Il saisit la perche, recommanda à Dina de la tenir solidement, et se mit à grimper. Deux fois il retomba, gêné par ses entraves. Kostiline lui fit la courte échelle et, enfin, il atteignit le bord de la fosse. Dina le tirait par le collet de sa chemise de toute la force de ses petits poignets en riant de contentement.
Jiline attira la perche à lui et dit à Dina :
— Reporte-la à sa place, car si on la trouvait ici, tu serais battue.
Dina partit, en traînant la perche, et Jiline descendit la montagne. Quand il fut dans le vallon, il prit une pierre tranchante, frappa sur le cadenas qui fermait ses entraves. Mais le cadenas était solide et il ne put en venir à bout.
Tout à coup il entendit qu’on causait en descendant la montagne. C’était Dina.
— Donne-moi la pierre, dit-elle.
Elle se mit à genoux et frappa sur le cadenas à coups redoublés. Mais ses petits doigts étaient minces comme des brindilles. Elle jeta la pierre et fondit en larmes.
Le jeune homme frappa de nouveau avec une énergie désespérée. Dina, penchée sur lui, lui tenait l’épaule. Il se retourna et vit comme une lueur d’incendie dans le ciel. C’était la lune qui se levait.
« Il faut que j’aie traversé la vallée et gagné la forêt avant le lever de la lune », pensa-t-il.
Il se leva et jeta la pierre. Il partit avec ses entraves.
— Adieu, Dinouchka, dit-il. — Je ne t’oublierai de ma vie.
Dina le retint et chercha les poches du jeune homme pour y mettre quelques galettes.
— Merci, dit-il, petite prévoyante. Qui te fera des poupées, à présent ? ajouta-t-il en caressant la tête de l’enfant.
Dina, cachant son visage en pleurs dans ses mains, monta la colline avec l’agilité d’une chevrette. On n’entendait, dans l’obscurité, que le tintement des pièces de monnaie qui s’entrechoquaient parmi ses cheveux épars.
Jiline fit un signe de croix, souleva le cadenas et le tint dans sa main pour éviter de faire du bruit et s’engagea sur la route. Il traînait la jambe en se hâtant, et fixait ses yeux à chaque instant du côté où la lune allait se lever. Il reconnaissait bien son chemin. Il n’avait qu’à aller droit devant lui l’espace de huit verstes. Seulement, il lui fallait être arrivé à la forêt avant que la lune parût. Comme il traversait le ruisseau, la lumière pâlit derrière la montagne. Un côté de la vallée s’éclairait de plus en plus et l’ombre de la montagne se retirait de plus en plus vers lui.
Jiline marchait toujours dans l’ombre ; il se hâtait, mais la lune allait plus vite que lui. Il la voyait déjà poindre au sommet de la montagne. Il était sur le point d’atteindre la forêt quand la lune émergea complètement. Tout devint clair comme pendant le jour. On distinguait toutes les feuilles sur les arbres. Il faisait calme et clair dans la montagne ; un silence de mort régnait. On n’entendait que le petit ruisseau murmurer au fond de la vallée.
Jiline entra dans la forêt sans avoir rencontré personne. Il choisit un endroit bien sombre et se reposa un instant en mangeant une galette. Il chercha ensuite une pierre et se mit de nouveau à frapper sur son cadenas. Il se meurtrit les mains sans réussir à l’ouvrir. Alors il se leva et poursuivit sa route. Au bout d’une verste, il était déjà exténué, bien qu’il se fût arrêté tous les dix pas.
« Que faire » ? pensait-il. « Je me traînerai tant que j’aurai de forces… Car, si je m’assieds, je ne me relèverai plus… Certes, je n’atteindrai pas la forteresse cette nuit… Dans la journée je me reposerai et, à la tombée de la nuit, je me remettrai en route.
Il marcha ainsi toute la nuit et ne rencontra que deux Tartares à cheval. Mais, les ayant entendus venir de loin, il eut le temps de les éviter.
Cependant la lune pâlissait, le brouillard du matin tombait et le jour n’allait pas tarder, et Jiline n’avait pas encore traversé la forêt.
« Eh bien ! » se dit-il, « je ferai encore une trentaine de pas… Je m’installerai dans un fourré et je m’y reposerai. »
Il fit encore trente pas et s’aperçut qu’il était à la lisière de la forêt.
Le jour était venu. Devant lui se voyaient, comme sur la paume, et les steppes et la forteresse. A gauche, tout près de la montagne, étaient allumés des feux autour desquels se tenaient des gens.
Jiline regarda plus attentivement et vit luire des fusils de Cosaques et de soldats russes.
Transporté, il rassembla ses forces et commença à descendre de la montagne.
« Que Dieu me garde ! » fit-il. « Si dans cet endroit découvert un Tartare à cheval m’apercevait, bien que je sois près des nôtres, je ne lui échapperais pas ! »
Il n’avait pas fini cette réflexion qu’il vit à sa gauche, sur une colline, trois Tartares. Ils étaient à deux déciatines de lui. En l’apercevant, ils se mirent à sa poursuite. Le cœur lui battit. Il agita ses mains au-dessus de sa tête et cria de toutes ses forces :
— Frères, au secours ! frères !
Les Russes l’entendirent et des Cosaques à cheval partirent au grand galop pour couper la route aux Tartares.
Mais les Cosaques étaient loin et les Tartares s’approchaient de plus en plus.
Jiline rassemblant ce qui lui restait de force et tenant ses entraves dans sa main, courut tout éperdu dans la direction des Cosaques en multipliant les signes de croix.
— Frères ! frères ! frères !
Les Cosaques étaient une quinzaine environ. Les Tartares eurent peur. Ils s’arrêtèrent et Jiline atteignit enfin les cavaliers.
Ils l’entourèrent et lui demandèrent qui il était et d’où il venait.
Mais Jiline était comme un fou. Il pleurait en répétant :
— Frères ! frères !
Les soldats lui apportèrent, l’un du pain, l’autre du kacha[31], un troisième de la vodka.
[31] Gruau cuit.
On l’enveloppa d’un manteau après lui avoir brisé ses entraves.
Les officiers le reconnurent et l’amenèrent à la forteresse. Les soldats, joyeux, se réunirent chez Jiline.
Il leur raconta comment il avait été pris par les Tartares et termina son récit en disant :
— Voici fini mon voyage chez moi — et mon mariage. Décidément, ce n’était pas ma destinée.
Et il resta à l’armée du Caucase.
Kostiline fut racheté, un mois après, pour cinq mille roubles. Quand il revint, il était mourant.
1056. — Poitiers, Imprimerie Générale de l’Ouest (Blais, Roy et Cie),
7, rue Victor-Hugo et rue des Hautes-Treilles, 13.