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Classiquesen Ligne

LIVRE TROISIÈME.

VÉRITÉS DES ÉCRITURES ; CHUTE DE L’HOMME.




CHAPITRE PREMIER.

Supériorité de la tradition de Moïse sur toutes
les autres cosmogonies
.



Il y a des vérités que personne ne conteste, quoiqu’on n’en puisse fournir des preuves immédiates : la rébellion et la chute de l’esprit d’orgueil, la création du monde, le bonheur primitif et le péché de l’homme, sont au nombre de ces vérités. Il est impossible de croire qu’un mensonge absurde devienne une tradition universelle. Ouvrez les livres du second Zoroastre, les dialogues de Platon et ceux de Lucien, les traités moraux de Plutarque, les fastes des Chinois, la Bible des Hébreux, les Edda des Scandinaves ; transportez-vous chez les Nègres de l’Afrique[1], ou chez les savants prêtres de l’Inde : tous vous feront le récit des crimes du dieu du mal ; tous vous peindront les temps trop courts du bonheur de l’homme et les longues calamités qui suivirent la perte de son innocence.

Voltaire avance quelque part que nous avons la plus mauvaise copie de toutes les traditions sur l’origine du monde et sur les éléments physiques et moraux qui le composent. Préfère-t-il donc la cosmogonie des Égyptiens, le grand œuf ailé des prêtres de Thèbes[2] ? Voici ce que débite gravement le plus ancien des historiens après Moïse :

« Le principe de l’univers étoit un air sombre et tempétueux, un vent fait d’un air sombre et d’un turbulent chaos. Ce principe étoit sans bornes, et n’avoit eu pendant longtemps ni limite ni figure. Mais quand ce vent devint amoureux de ses propres principes, il en résulta une mixtion, et cette mixtion fut appelée désir ou amour.

« Cette mixtion, étant complète, devint le commencement de toutes choses ; mais le vent ne connaissoit point son propre ouvrage, la mixtion. Celle-ci engendra à son tour, avec le vent son père, môt ou le limon, et de celui-ci sortirent toutes les générations de l’univers[3]. »

Si nous passons aux philosophes grecs, Thalès, fondateur de la secte Ionique, reconnaissoit l’eau comme principe universel[4]. Platon prétendoit que la Divinité avoit arrangé le monde, mais qu’elle n’avoit pu le créer[5]. Dieu, dit-il, a formé l’univers d’après le modèle existant de toute éternité en lui-même[6]. Les objets visibles ne sont que les ombres des idées de Dieu, seules véritables substances[7]. Dieu fit en outre couler un souffle de sa vie dans les êtres. Il en composa un troisième principe, à la fois esprit et matière, et ce principe est appelé l’âme du monde[8].

Aristote raisonnoit comme Platon sur l’origine de l’univers ; mais il imagina le beau système de la chaîne des êtres, et, remontant d’action en action, il prouva qu’il existe quelque part un premier mobile[9].

Zénon soutenoit que le monde s’arrangea par sa propre énergie ; que la nature est ce tout qui comprend tout ; que ce tout se compose de deux principes, l’un actif, l’autre passif, non existant séparés, mais unis ensemble ; que ces deux principes sont soumis à un troisième, la fatalité ; que Dieu, la matière, la fatalité, ne font qu’un ; qu’ils composent à la fois les roues, le mouvement, les lois de la machine, et obéissent comme parties aux lois qu’ils dictent comme tout[10].

Selon la philosophie d’Épicure, l’univers existe de toute éternité. Il n’y a que deux choses dans la nature, le corps et le vide[11].

Les corps se composent de l’agrégation de parties de matières infiniment petites, les atomes, qui ont un mouvement interne, la gravité : leur révolution se feroit dans le plan vertical, si, par une loi particulière, ils ne décrivoient une ellipse dans le vide[12].

Épicure supposa ce mouvement de déclinaison, pour éviter le système des fatalistes, qui se reproduiroit par le mouvement perpendiculaire de l’atome. Mais l’hypothèse est absurde ; car si la déclinaison de l’atome est une loi, elle est de nécessité, et comment une cause obligée produira-t-elle un effet libre ?

La terre, le ciel, les planètes, les étoiles, les plantes, les minéraux, les animaux, en y comprenant l’homme, naquirent du concours fortuit de ces atomes ; et lorsque la vertu productive du globe se fut évaporée, les races vivantes se perpétuèrent par la génération[13].

Les membres des animaux, formés au hasard, n’avoient aucune destination particulière ; l’oreille concave n’étoit point creusée pour entendre, l’œil convexe arrondi pour voir ; mais ces organes se trouvant propres à ces différents usages, les animaux s’en servirent machinalement et de préférence à un autre sens[14].

Après l’exposition de ces cosmogonies philosophiques, il seroit inutile de parler de celles des poëtes. Qui ne connoît Deucalion et Pyrrha, l’âge d’or et l’âge de fer ? Quant aux traditions répandues chez les autres peuples de la terre : dans l’Inde un éléphant soutient le globe ; le soleil a tout fait au Pérou ; au Canada le grand lièvre est le père du monde ; au Groënland l’homme est sorti d’un coquillage[15]; enfin, la Scandinavie a vu naître Arkus et Emla ; Odin leur donna l’âme, Hœnerus la raison, et Lœdur le sang et la beauté :

Askum et Emlam, omni conatu destitutos,
Animam nec possidebant, rationem nec habebant,
Nec sanguinem, nec sermonem, nec faciem venustam :
Animam dedit Odinus, rationem dedit Hœnerus ;
Lœdur sanguinem addidit et faciem venustam[16].

Dans ces diverses cosmogonies, on est placé entre des contes d’enfants et des abstractions de philosophes : si l’on étoit obligé de choisir, mieux vaudroit encore se décider pour les premiers.

Pour découvrir l’original d’un tableau au milieu d’une foule de copies, il faut chercher celui qui, dans son unité ou la perfection de ses parties, décèle le génie du maître. C’est ce que nous trouvons dans la Genèse, original de ces peintures reproduites dans les traditions des peuples. Quoi de plus naturel, et cependant de plus magnifique, quoi de plus facile à concevoir et de plus d’accord avec la raison de l’homme, que le Créateur descendant dans la nuit antique pour faire la lumière avec une parole ? Le soleil à l’instant se suspend dans les cieux, au centre d’une immense voûte d’azur ; de ses invisibles réseaux il enveloppe les planètes, et les retient autour de lui comme sa proie ; les mers et les forêts commencent leurs balancements sur le globe, et leurs premières voix s’élèvent pour annoncer à l’univers ce mariage de qui Dieu sera le prêtre, la terre le lit nuptial, et le genre humain la postérité[17].


  1. Voyez la note VI, à la fin du volume.
  2. Herod., lib. II ; Diod. Sic.
  3. Sanch. ap. Euseb., Prœp Evang., lib. I, cap. X.
  4. Cic., de Nat. Deor., lib. I, no 25.
  5. Tim., p. 28 ; Diog. Laert., lib. III ; Plut., de Gen. Anim., p. 78.
  6. Plat., Tim., p. 29.
  7. id., Rep., lib. VII, p. 516.
  8. id., Tim., p. 34.
  9. Arist., de Gen. An., lib. II. c. III ; Met., lib. XI, c. V ; de Cœl., lib. XI, cap. III, etc.
  10. Laært., l. V ; Stob., Eccl. Phys., c. XIV ; Senec., Consol., c. XXIX ; Cic., de Nat. Deor. ; Anton., lib. VII.
  11. Lucret., lib. II ; Laært., lib. X.
  12. Loc. cit.
  13. Lucret., lib. X-V ; Cic., de Nat. Deor., lib. I, cap. VIII-IX.
  14. Lucret., lib. IV-V.
  15. Vid. Hesiod. ; Ovid. ; Hist. Of Hindost. ; Herrera, Hist. de las Ind. ; Charlevoix, Hist. de la Nouv.-France ; P. Lafit., Mœurs des Indiens ; Travel in Greenland by Mission.
  16. Barthol., Ant. Dan.
  17. Les Mémoires de la Société de Calcutta confirment les vérités de la Genèse. Ils nous montrent la mythologie partagée en trois branches, dont l’une s’étendait aux Indes, l’autre en Grèce et la troisième chez les sauvages de l’Amérique septentrionale ; enfin, cette mythologie venant se rattacher à une plus ancienne tradition, qui est celle même de Moïse. Les voyageurs modernes aux Indes trouvent partout des traces des faits rapportés dans l’Écriture ; après en avoir longtemps contesté l’authenticité, on est obligé de la reconnoître.


CHAPITRE II.

Chute de l’Homme. Le Serpent. Un mot hébreu.



On est saisi d’admiration à cette autre vérité marquée dans les Écritures : L’homme mourant pour s’être empoisonné avec le fruit de vie ; l’homme perdu pour avoir goûté au fruit de science, pour avoir su trop connoître le bien et le mal, pour avoir cessé d’être semblable à l’enfant de l’Évangile. Qu’on suppose toute autre défense de Dieu, relative à un penchant quelconque de l’âme : que deviennent la sagesse et la profondeur de l’ordre du Très-Haut ? Ce n’est plus qu’un caprice indigne de la Divinité, et aucune moralité ne résulte de la désobéissance d’Adam. Toute l’histoire du monde, au contraire, découle de la loi imposée à notre premier père. Dieu a mis la science à sa portée : il ne pouvoit la lui refuser, puisque l’homme étoit né intelligent et libre ; mais il lui prédit que s’il veut trop savoir, la connoissance des choses sera sa mort et celle de sa postérité. Le secret de l’existence politique et morale des peuples, les mystères les plus profonds du cœur humain, sont renfermés dans la tradition de cet arbre admirable et funeste.

Or, voici une suite très merveilleuse à cette défense de la sagesse. L’homme tombe, et c’est le démon de l’orgueil qui cause sa chute. L’orgueil emprunte la voix de l’amour pour le séduire, et c’est pour une femme qu’Adam cherche à s’égaler à Dieu : profond développement des deux premières passions du cœur, la vanité et l’amour.

Bossuet, dans ses Élévations à Dieu, où l’on retrouve souvent l’auteur des Oraisons funèbres, dit, en parlant du mystère du serpent, que « les anges conversoient avec l’homme, en telle forme que Dieu permettoit, et sous la figure des animaux. Ève donc ne fut point surprise d’entendre parler le serpent, comme elle ne le fut pas de voir Dieu même paroître sous une forme sensible ». Bossuet ajoute : « Pourquoi Dieu détermina-t-il l’ange superbe à paroître sous cette forme plutôt que sous une autre ? Quoiqu’il ne soit pas nécessaire de le savoir, l’Écriture nous l’insinue, en disant que le serpent étoit le plus fin de tous les animaux, c’est-à-dire celui qui représentoit mieux le démon dans sa malice, dans ses embûches, et ensuite dans son supplice. »

Notre siècle rejette avec hauteur tout ce qui tient de la merveille ; mais le serpent a souvent été l’objet de nos observations, et, si nous osons le dire, nous avons cru reconnoître en lui cet esprit pernicieux et cette subtilité que lui attribue l’Écriture, Tout est mystérieux, caché, étonnant, dans cet incompréhensible reptile. Ses mouvements diffèrent de ceux de tous les autres animaux ; on ne sauroit dire où gît le principe de son déplacement, car il n’a ni nageoires, ni pieds, ni ailes, et cependant il fuit comme une ombre, il s’évanouit magiquement, il reparoît, et disparoît ensuite, semblable à une petite fumée d’azur et aux éclairs d’un glaive dans les ténèbres. Tantôt il se forme en cercle, et darde une langue de feu ; tantôt, debout sur l’extrémité de sa queue, il marche dans une attitude perpendiculaire, comme par enchantement. Il se jette en orbe, monte et s’abaisse en spirale, roule ses anneaux comme une onde, circule sur les branches des arbres, glisse sous l’herbe des prairies, ou sur la surface des eaux. Ses couleurs sont aussi peu déterminées que sa marche : elles changent aux divers aspects de la lumière, et, comme ses mouvements, elles ont le faux brillant et les variétés trompeuses de la séduction.

Plus étonnant encore dans le reste de ses mœurs, il sait, ainsi qu’un homme souillé de meurtre, jeter à l’écart sa robe tachée de sang, dans la crainte d’être reconnu. Par une étrange faculté, il peut faire rentrer dans son sein les petits monstres que l’amour en a fait sortir. Il sommeille des mois entiers, fréquente des tombeaux, habite des lieux inconnus, compose des poisons qui glacent, brûlent ou tachent le corps de sa victime des couleurs dont il est lui-même marqué. Là il lève deux têtes menaçantes, ici il fait entendre une sonnette ; il siffle comme un aigle de montagne ; il mugit comme un taureau. Il s’associe naturellement aux idées morales ou religieuses, comme par une suite de l’influence qu’il eut sur nos destinées : objet d’horreur ou d’admiration, les hommes ont pour lui une haine implacable, ou tombent devant son génie ; le mensonge l’appelle, la prudence le réclame, l’envie le porte dans son cœur, et l’éloquence à son caducée. Aux enfers, il arme les fouets des furies ; au ciel, l’éternité en fait son symbole. Il possède encore l’art de séduire l’innocence ; ses regards enchantent les oiseaux dans les airs ; et sous la fougère de la crèche, la brebis lui abandonne son lait. Mais il se laisse lui-même charmer par de doux sons, et pour le dompter le berger n’a besoin que de sa flûte.

Au mois de juillet 1791, nous voyagions dans le Haut-Canada, avec quelques familles sauvages de la nation des Onontagués. Un jour que nous étions arrêtés dans une grande plaine, au bord de la rivière Génésie, un serpent à sonnette entra dans notre camp. Il y avoit parmi nous un Canadien qui jouait de la flûte ; il voulut nous divertir, et s’avança contre le serpent avec son arme d’une nouvelle espèce. À l’approche de son ennemi, le reptile se forme en spirale, aplatit sa tête, enfle ses joues, contracte ses lèvres, découvre ses dents empoisonnées et sa gueule sanglante ; il brandit sa double langue comme deux flammes ; ses yeux sont deux charbons ardents ; son corps gonflé de rage s’abaisse et s’élève comme les soufflets d’une forge ; sa peau dilatée devient terne et écailleuse, et sa queue, dont il sort un bruit sinistre, oscille avec tant de rapidité, qu’elle ressemble à une légère vapeur.

Alors le Canadien commence à jouer sur sa flûte ; le serpent fait un mouvement de surprise, et retire la tête en arrière. À mesure qu’il est frappé de l’effet magique, ses yeux perdent leur âpreté, les vibrations de sa queue se ralentissent, et le bruit qu’elle fait entendre s’affoiblit et meurt peu à peu. Moins perpendiculaires sur leur ligne spirale, les orbes du serpent charmé s’élargissent, et viennent tour à tour se poser sur la terre, en cercles concentriques. Les nuances d’azur, de vert, de blanc et d’or, reprennent leur éclat sur sa peau frémissante, et, tournant légèrement la tête, il demeure immobile, dans l’attitude de l’attention et du plaisir.

Dans ce moment le Canadien marche quelques pas, en tirant de sa flûte des sons doux et monotones ; le reptile baisse son cou nuancé, entr’ouvre avec sa tête les herbes fines, et se met à ramper sur les traces du musicien qui l’entraîne, s’arrêtant lorsqu’il s’arrête, et recommençant à le suivre quand il commence à s’éloigner. Il fut ainsi conduit hors de notre camp, au milieu d’une foule de spectateurs, tant sauvages qu’européens, qui en croyaient à peine leurs yeux : à cette merveille de la mélodie, il n’y eut qu’une seule voix dans l’assemblée pour qu’on laissât le merveilleux serpent s’échapper.

À cette sorte d’éducation, tirée des mœurs du serpent, en faveur des vérités de l’Écriture, nous en ajouterions une autre, empruntée d’un mot hébreu. N’est-il pas fort extraordinaire, et en même temps bien philosophique, que le nom générique de l’homme, en hébreu, signifie la fièvre ou la douleur ? Enosh, homme, vient, par sa racine, du verbe anash, être dangereusement malade. Dieu n’avait point donné ce nom à notre premier père ; il l’appelait simplement Adam, terre rouge ou limon. Ce ne fut qu’après le péché que la postérité d’Adam prit ce nom d’enosh ou d’homme, qui convenoit si parfaitement à ses misères, et qui rappeloit d’une manière bien éloquente et la faute et le châtiment. Peut-être, dans un mouvement d’angoisse, Adam, témoin des labeurs de son épouse, et recevant dans ses bras Caïn, son premier-né, l’éleva vers le ciel, en s’écriant : Enosh ! ô douleur ! Triste exclamation, par laquelle on aura dans la suite désigné la race humaine.


CHAPITRE III.

Constitution primitive de l’Homme.
Nouvelle preuve du péché originel.



Nous avons rappelé, au sujet du Baptême et de la Rédemption, quelques preuves morales du péché originel. Il ne faut pas glisser trop légèrement sur une matière aussi importante. « Le nœud de notre condition, dit Pascal, prend ses retours et ses replis dans cet abîme, de sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme[1]. »

Il nous semble qu’on peut tirer de l’ordre de l’univers une preuve nouvelle de notre dégénération primitive.

Si l’on jette un regard sur le monde, on remarquera que, par une loi générale et en même temps particulière, les parties intégrantes, les mouvements intérieurs ou extérieurs, et les qualités des êtres, sont en un rapport parfait. Ainsi, les corps célestes accomplissent leurs révolutions dans une admirable unité, et chaque corps, sans se contrarier soi-même, décrit en particulier la courbe qui lui est propre. Un seul globe nous donne la lumière et la chaleur : ces deux accidents ne sont point répartis entre deux sphères : le soleil les confond dans son orbe, comme Dieu, dont il est l’image, unit au principe qui féconde le principe qui éclaire.

Dans les animaux, même loi : leurs idées, si on peut les appeler ainsi, sont toujours d’accord avec leurs sentiments, leur raison avec leurs passions. C’est pourquoi il n’y a chez eux ni accroissement ni diminution d’intelligence. Il sera aisé de suivre cette règle des accords dans les plantes et dans les minéraux.

Par quelle incompréhensible destinée l’homme seul est-il excepté de cette loi, si nécessaire à l’ordre, à la conservation, à la paix, au bonheur des êtres ? Autant l’harmonie des qualités et des mouvements est visible dans le reste de la nature, autant leur désunion est frappante dans l’homme. Un choc perpétuel existe entre son entendement et son désir, entre sa raison et son cœur. Quand il atteint au plus haut degré de civilisation, il est au dernier échelon de la morale : s’il est libre, il est grossier ; s’il polit ses mœurs, il se forge des chaînes. Brille-t-il par les sciences, son imagination s’éteint ; devient-il poëte, il perd sa pensée : son cœur profite aux dépens de sa tête, et sa tête aux dépens de son cœur. Il s’appauvrit en idées à mesure qu’il s’enrichit en sentiments ; il se resserre en sentiments à mesure qu’il s’étend en idées. La force le rend sec et dur ; la faiblesse lui amène les grâces. Toujours une vertu lui conduit un vice, et toujours, en se retirant, un vice lui dérobe une vertu. Les nations considérées dans leur ensemble présentent les mêmes vicissitudes : elles perdent et recouvrent tour à tour la lumière. On dirait que le génie de l’homme, un flambeau à la main, vole incessamment autour de ce globe, au milieu de la nuit qui nous couvre ; il se montre aux quatre parties de la terre, comme cet astre nocturne qui, croissant et décroissant sans cesse, diminue à chaque pas pour un peuple la clarté qu’il augmente pour un autre.

Il est donc raisonnable de soupçonner que l’homme, dans sa constitution primitive, ressembloit au reste de la création, et que cette constitution se formoit du parfait accord du sentiment et de la pensée, de l’imagination et de l’entendement. On en sera peut-être convaincu si l’on observe que cette réunion est encore nécessaire aujourd’hui pour goûter une ombre de cette félicité que nous avons perdue. Ainsi, par la seule chaîne du raisonnement et les probabilités de l’analogie, le péché originel est retrouvé, puisque l’homme tel que nous le voyons n’est vraisemblablement pas l’homme primitif. Il contredit la nature : déréglé quand tout est réglé, double quand tout est simple, mystérieux, changeant, inexplicable, il est visiblement dans l’état d’une chose qu’un accident a bouleversée : c’est un palais écroulé et rebâti avec ses ruines : on y voit des parties sublimes et des parties hideuses, de magnifiques péristyles qui n’aboutissent à rien, de hauts portiques et des voûtes abaissées, de fortes lumières et de profondes ténèbres : en un mot, la confusion, le désordre de toutes parts, surtout au sanctuaire.

Or, si la constitution primitive de l’homme consistoit dans les accords, ainsi qu’ils sont établis dans les autres êtres, pour détruire un état dont la nature est l’harmonie, il suffit d’en altérer les contrepoids. La partie aimante et la partie pensante formoient en nous cette balance précieuse. Adam étoit à la fois le plus éclairé et le meilleur des hommes, le plus puissant en pensée et le plus puissant en amour. Mais tout ce qui est créé a nécessairement une marche progressive. Au lieu d’attendre de la révolution des siècles des connoissances nouvelles, qu’il n’auroit reçues qu’avec des sentiments nouveaux, Adam voulut tout connoître à la fois. Et remarquez une chose importante : l’homme pouvoit détruire l’harmonie de son être de deux manières, ou en voulant trop aimer, ou en voulant trop savoir. Il pécha seulement par la seconde : c’est qu’en effet nous avons beaucoup plus l’orgueil des sciences que l’orgueil de l’amour : celui-ci auroit été plus digne de pitié que de châtiment ; et si Adam s’étoit rendu coupable pour avoir voulu trop sentir plutôt que de trop concevoir, l’homme peut-être eût pu se racheter lui-même, et le Fils de l’Éternel n’eût point été obligé de s’immoler. Mais il en fut autrement : Adam chercha à comprendre l’univers, non avec le sentiment, mais avec la pensée ; et touchant à l’arbre de science, il admit dans son entendement un rayon trop fort de lumière. À l’instant l’équilibre se rompt, la confusion s’empare de l’homme. Au lieu de la clarté qu’il s’étoit promise, d’épaisses ténèbres couvrent sa vue : son péché s’étend comme un voile entre lui et l’univers. Toute son âme se trouble et se soulève ; les passions combattent le jugement, le jugement cherche à anéantir les passions ; et dans cette tempête effrayante, l’écueil de la mort vit avec joie le premier naufrage.

Tel fut l’incident qui changea l’harmonieuse et immortelle constitution de l’homme. Depuis ce jour les éléments de son être sont restés épars, et n’ont pu se réunir. L’habitude, nous dirions presque l’amour du tombeau, que la matière a contractée, détruit tout projet de réhabilitation dans ce monde, parce que nos années ne sont pas assez longues pour que nos efforts vers la perfection première puissent jamais nous y faire remonter[2].

Mais comment le monde auroit-il pu contenir toutes les races, si elles n’avoient point été sujettes à la mort ? Ceci n’est plus qu’une affaire d’imagination ; c’est demander à Dieu compte de ses moyens, qui sont infinis. Qui sait si les hommes eussent été aussi multipliés qu’ils le sont de nos jours ? Qui sait si la plus grande partie des générations ne fût point demeurée vierge[3], ou si ces millions d’astres qui roulent sur nos têtes ne nous étoient point réservés comme des retraites délicieuses où nous eussions été transportés par les anges ? On pourroit même aller plus loin : il est impossible de calculer à quelle hauteur d’arts et de sciences l’homme parfait et toujours vivant sur la terre eût pu atteindre. S’il s’est rendu maître de bonne heure de trois éléments ; si, malgré les plus grandes difficultés, il dispute aujourd’hui l’empire des airs aux oiseaux, que n’eût-il point tenté dans sa carrière immortelle ? La nature de l’air, qui forme aujourd’hui un obstacle invincible au changement de planète, étoit peut-être différente avant le déluge. Quoi qu’il en soit, il n’est pas indigne de la puissance de Dieu et de la grandeur de l’homme de supposer que la race d’Adam fut destinée à parcourir les espaces et à animer tous ces soleils qui, privés de leurs habitants par le péché, ne sont restés que d’éclatantes solitudes.

[2]

  1. Pensées de Pascal, c. III, pens. 8.
  2. Et c’est en ceci que le système de perfectibilité est tout à fait défectueux. On ne s’aperçoit pas que si l’esprit gagnoit toujours en lumières et le cœur en sentiments ou en vertus morales, l’homme, dans un temps donné, se retrouvant au point d’où il est parti, seroit de nécessité immortel : car, tout principe de division venant à manquer en lui, tout principe de mort cesserait. Il faut attribuer la longévité des patriarches et le don de prophétie chez les Hébreux à un rétablissement plus ou moins grand des équilibres de la nature humaine. Ainsi les matérialistes qui soutiennent le système de perfectibilité ne s’entendent pas eux-mêmes, puisqu’en effet cette doctrine, loin d’être celle du matérialisme, ramène aux idées les plus mystiques de la spiritualité.
  3. C’est l’opinion de saint Chrysostome. Il prétend que Dieu eût trouvé des moyens de génération qui nous sont inconnus. Il y a, dit-il, devant le trône de Dieu une multitude d’anges qui ne sont point nés par la voie des hommes. De Virginit., lib. II.