LIVRE QUATRIÈME.
SUITE DES VÉRITÉS DES ÉCRITURES. OBJECTIONS CONTRE LE SYSTÈME DE MOÏSE.
CHAPITRE PREMIER.
Chronologie.
Depuis que quelques savants ont avancé que le monde portoit dans l’histoire de l’homme, ou dans celle de la nature, des marques d’une trop grande antiquité pour avoir l’origine moderne que lui donne la Bible, on s’est mis à citer Sanchoniathon, Porphyre, les livres sanscrits, etc. Ceux qui font valoir ces autorités les ont-ils toujours consultées dans leurs sources ?
D’abord, il est un peu téméraire de vouloir nous persuader qu’Origène, Eusèbe, Bossuet, Pascal, Fénelon, Bacon, Newton, Leibnitz, Huet, et tant d’autres, étaient ou des ignorants, ou des simples, ou des pervers parlant contre leur conviction intime. Cependant, ils ont cru à la vérité de l’histoire de Moïse, et l’on ne peut disconvenir que ces hommes n’eussent une doctrine auprès de laquelle notre érudition est bien peu de chose.
Mais, pour commencer par la chronologie, les savants modernes ont donc dévoré, en se jouant, les insurmontables difficultés qui ont fait pâlir Scaliger, Peteau, Usher, Grotius. Ils riroient de notre ignorance si nous leur demandions quand ont commencé les olympiades ; comment elles s’accordent avec les manières de compter par archontes, par éphores, par édiles, par consuls, par règnes, jeux pythiques, néméens, séculaires ; comment se réunissent tous les calendriers des nations ; de quelle manière il faut opérer pour faire tomber l’ancienne année de Romulus, de dix mois, et de 354 jours, avec l’année de Numa, de 355 jours, et celle de Jules César, de 365 ; par quel moyen on évitera les erreurs, en rapportant ces mêmes années à la commune année attique de 354 jours, et à l’année embolismique de 384 jours ?
Et pourtant ce ne sont pas là les seules perplexités touchant les années. L’ancienne année juive n’avait que 354 jours ; on ajoutoit quelquefois douze jours à la fin de l’an, et quelquefois un mois de trente jours après le mois Adar, afin d’avoir l’année solaire. L’année juive moderne compte douze mois, et prend sept années de treize mois en dix-neuf ans. L’année syriaque varie également, et se forme de 365 jours. L’année turque ou arabe reconnoît 354 jours, et reçoit onze mois intercalaires en vingt-neuf ans. L’année égyptienne se divise en douze mois de trente jours, et ajoute cinq jours au dernier ; l’année persane, nommée yezdegerdic, lui ressemble[1].
Outre ces mille manières de mesurer les temps, toutes ces années n’ont ni les mêmes commencements, ni les mêmes heures, ni les mêmes jours, ni les mêmes divisions. L’année civile des Juifs (ainsi que toutes celles des Orientaux) s’ouvre à la nouvelle lune de septembre, et leur année ecclésiastique à la nouvelle lune de mars. Les Grecs comptent le premier mois de leur année de la nouvelle lune qui suit le solstice d’été. C’est à notre mois de juin que correspond le premier mois de l’année des Perses, et la Chine et l’Inde partent de la première lune de mars. Nous voyons ensuite des mois astronomiques et civils qui se subdivisent en lunaires et solaires, en synodiques et périodiques ; nous voyons des sections de mois en kalendes, ides, décades, semaines ; nous voyons des jours de deux espèces, artificiels et naturels, et qui commencent, ceux-ci au soleil levant, comme chez les anciens Babyloniens, Syriens, Perses ; ceux-là au soleil couchant, ainsi qu’en Chine, dans l’Italie moderne, et comme autrefois chez les Athéniens, les Juifs et les barbares du Nord. Les Arabes commencent leur jour à midi, et la France actuelle à minuit, de même que l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne et le Portugal. Enfin, il n’y a pas jusqu’aux heures qui ne soient embarrassantes en chronologie, en se distinguant en babyloniennes, italiennes et astronomiques ; et si l’on voulait insister davantage, nous ne verrions plus soixante minutes dans une heure européenne, mais mille quatre-vingts scrupules dans l’heure chaldéenne et arabe.
On a dit que la chronologie est le flambeau de l’histoire[2] : plût à Dieu que nous n’eussions que celui-là pour nous éclairer sur les crimes des hommes ! Que seroit-ce si, pour surcroît de perplexité, nous allions nous engager dans les périodes, les ères ou les époques ? La période victorienne, qui parcourt cinq cent trente-deux années, est formée de la multiplication des cycles du soleil et de la lune. Les mêmes cycles, multipliés par celui d’indication, produisent les sept mille neuf cent quatre-vingts années de la période julienne. La période de Constantinople, à son tour, renferme un égal nombre d’années à celui de la période julienne, mais ne commence pas à la même époque. Quant aux ères, ici on compte par l’année de la création[3], là par olympiade[4], par la fondation de Rome[5], par la naissance de Jésus-Christ, par l’époque d’Eusèbe, par celle des Séleucides[6], celle de Nabonassar[7], celle des martyrs[8]. Les Turcs ont leur hégire[9], les Persans leur yezdegerdic[10]. On compte encore par les ères julienne, grégorienne, ibérienne[11] et actienne[12]. Nous ne parlerons point des marbres d’Arundel, des médailles et des monuments de toutes les sortes, qui introduisent de nouveaux désordres dans la chronologie. Est-il un homme de bonne foi qui, en jetant seulement un coup d’œil sur ces pages, ne convienne que tant de manières indécises de calculer les temps suffisent pour faire de l’histoire un épouvantable chaos ? Les annales des Juifs, de l’aveu même des savants, sont les seules dont la chronologie soit simple, régulière et lumineuse. Pourquoi donc aller, par un zèle ardent d’impiété, se consumer l’esprit sur des chicanes de temps, aussi arides qu’indéchiffrables, lorsque nous avons le fil le plus certain pour nous guider dans l’histoire ? Nouvelle évidence en faveur des Écritures.
- ↑ La seconde année persane, appelée gélaléan, et qui commença l’an du monde 1089, est la plus exacte des années civiles, en ce qu’elle ramène les solstices et les équinoxes précisément aux mêmes jours. Elle se compose au moyen d’une intercalation répétée six ou sept fois dans quatre, et ensuite une fois dans cinq ans.
- ↑ Voyez la note VII, à la fin du volume.
- ↑ Cette époque se subdivise en grecque, juive, alexandrine, etc.
- ↑ Les historiens grecs.
- ↑ Les historiens latins.
- ↑ L’historien Josèphe.
- ↑ Ptolémée et quelques autres.
- ↑ Les premiers chrétiens jusqu’en 532, A. D., et de nos jours par les chrétiens d’Abyssinie et d’Égypte.
- ↑ Les Orientaux ne la placent pas comme nous.
- ↑ Nom d’un roi de Perse tué dans une bataille contre les Sarrasins, l’an de notre ère 632.
- ↑ Suivie dans les conciles et sur les vieux monuments de l’Espagne.
- ↑ Qui tire son nom de la bataille d’Actium, et dont se sont servis Ptolémée, Josèphe, Eusèbe et Censorinus.
CHAPITRE II.
Logographie et faits historiques.
Après les objections chronologiques contre la Bible viennent celles qu’on prétend tirer des faits mêmes de l’histoire. On rapporte la tradition des prêtres de Thèbes qui donnoit dix-huit mille ans au royaume d’Égypte, et l’on cite la liste des dynasties de ces rois, qui existe encore.
Plutarque, qu’on ne soupçonnera pas de christianisme, se chargea d’une partie de la réponse. « Encore, dit-il en parlant des Égyptiens, que leur année ait été de quatre mois, selon quelques auteurs, elle n’étoit d’abord composée que d’un seul, et ne contenoit que le cours d’une seule lune. Et ainsi, faisant d’un seul mois une année, cela est cause que le temps qui s’est écoulé depuis leur origine paraît extrêmement long, et que, bien qu’ils habitent nouvellement leur pays, ils passent pour les plus anciens des peuples[1]. » Nous savons d’ailleurs, par Hérodote[2], Diodore de Sicile[3], Justin[4], Jablonsky[5], Strabon[6], que les Égyptiens mettent leur orgueil à égarer leur origine dans les temps, et, pour ainsi dire, à cacher leur berceau sous les siècles.
Le nombre de leurs règnes ne peut guère embarrasser. On sait que les dynasties égyptiennes sont composées de rois contemporains ; d’ailleurs, le même mot, dans les langues orientales, se lit de cinq à six manières différentes, et notre ignorance a souvent fait de la même personne cinq ou six personnages divers[7]. Et c’est aussi ce qui est arrivé par rapport aux traductions d’un seul nom. L’Athoth des Égyptiens est traduit, dans Érosthène, par Έρμογενὴς, ce qui signifie en grec le lettré, comme Athoth l’exprime en Égyptien : on n’a pas manqué de faire deux rois d’Athoth et d’Hermès ou Hermogène. Mais l’Athoth de Manethon se multiplie encore ; il devient Thoth dans Platon, et le texte de Sanchoniathon prouve en effet que c’est le nom primitif. La lettre A est une de ces lettres qu’on retranche et qu’on ajoute à volonté dans les langues orientales : ainsi l’historien Josèphe traduit par Apachnas le nom du même homme qu’Africanus appelle Pachnas. Voici donc Thoth, Athoth, Hermès, ou Hermogène, ou Mercure, cinq hommes fameux qui vont composer entre eux près de deux siècles ; et cependant ces cinq rois n’étoient qu’un seul Égyptien, qui n’a peut-être pas vécu soixante ans[8].
Après tout, qu’est-il besoin de s’appesantir sur des disputes logographiques, lorsqu’il suffit d’ouvrir l’histoire pour se convaincre de l’origine moderne des hommes ? On a beau former des complots avec des siècles inventés, dont le temps n’est point le père ; on a beau multiplier et supposer la mort pour en emprunter les ombres, tout cela n’empêche pas que le genre humain ne soit que d’hier. Les noms des inventeurs des arts nous sont aussi familiers que ceux d’un frère ou d’un aïeul. C’est Hypsuranius qui bâtit ces huttes de roseaux où logea la primitive innocence ; Usoüs couvrit sa nudité de peaux de bêtes, et affronta la mer sur un tronc d’arbre[9]. Tubalcaïn mit le fer dans la main des hommes[10] ; Noé ou Bacchus planta la vigne, Caïn ou Triptolème courba la charrue, Agrotès[11] ou Cérès recueillit la première moisson. L’histoire, la médecine, la géométrie, les beaux-arts, les lois, ne sont pas plus anciennement au monde, et nous les devons à [8] Hérodote, Hippocrate, Thalès, Homère, Dédale, Minos. Quant à l’origine des rois et des villes, l’histoire nous en a été conservée par Moïse, Platon, Justin et quelques autres, et nous savons quand et pourquoi les diverses formes de gouvernement se sont établies chez les peuples[12].
Que si pourtant on est étonné de trouver tant de grandeur et de magnificence dans les premières cités de l’Asie, cette difficulté cède sans peine à une observation tirée du génie des Orientaux. Dans tous les âges, ces peuples ont bâti des villes immenses, sans qu’on en puisse rien conclure en faveur de leur civilisation, et conséquemment de leur antiquité. L’Arabe, échappé des sables brûlants où il s’estimoit heureux d’enfermer une ou deux toises d’ombre sous une tente de peaux de brebis, cet Arabe a élevé, presque sous nos yeux, des cités gigantesques, vastes métropoles où ce citoyen des déserts semble avoir voulu enclore la solitude. Les Chinois, si peu avancés dans les arts, ont aussi les plus grandes villes du globe, avec des jardins, des murailles, des palais, des lacs, des canaux artificiels, comme ceux de l’ancienne Babylone[13]. Nous-mêmes, enfin, ne sommes-nous pas un exemple frappant de la rapidité avec laquelle les peuples se civilisent ? Il n’y a guère plus de douze siècles que nos ancêtres étoient aussi barbares que les Hottentots, et nous surpassons aujourd’hui la Grèce dans les raffinements du goût, du luxe et des arts.
La logique générale des langues ne peut fournir aucune raison valide en faveur de l’ancienneté des hommes. Les idiomes du primitif Orient, loin d’annoncer des peuples vieillis en société, décèlent au contraire des hommes fort près de la nature. Le mécanisme en est d’une extrême simplicité : l’hyperbole, l’image, les figures poétiques, s’y reproduisent sans cesse, tandis qu’on y trouve à peine quelques mots pour la métaphysique des idées. Il seroit impossible d’énoncer clairement en hébreu la théologie des dogmes chrétiens[14]. Ce n’est que chez les Grecs et chez les Arabes modernes qu’on rencontre les termes composés propres au développement des abstractions de la pensée. Tout le monde sait qu’Aristote est le premier philosophe qui ait inventé des catégories, où les idées viennent se ranger de force, quelle que soit leur classe ou leur nature[15].
Enfin, l’on prétend qu’avant que les Egyptiens eussent bâti ces temples dont il nous reste de si belles ruines, les peuples pasteurs gardoient déjà leurs troupeaux sur d’autres ruines laissées par une nation inconnue : ce qui supposeroit une très-grande antiquité.
Pour décider cette question il faudroit savoir au juste qui étoient et d’où venoient les peuples pasteurs. M. Bruce, qui voyoit tout en Éthiopie, les fait sortir de ce pays. Et cependant les Éthiopiens, loin de pouvoir répandre au loin des colonies, étoient eux-mêmes à cette époque un peuple nouvellement établi. Æthiopes, dit Eusèbe, ab Indo flumine consurgentes, juxta Ægyptum consederunt. Manéthon, dans sa sixième dynastie, appelle les pasteurs Φοινίχδς ζένοι, Phéniciens étrangers. Eusèbe place leur arrivée en Égypte sous le règne d’Aménophis : d’où il faut tirer ces deux conséquences : 1° que l’Égypte n’étoit pas alors barbare, puisque Inachus, Égyptien, portoit vers ce temps-là les lumières dans la Grèce ; 2° que l’Égypte n’étoit pas couverte de ruines, puisque Thèbes étoit bâtie, puisque Aménophis était père de ce Sésostris qui éleva la gloire des Égyptiens à son comble. Au rapport de l’historien Josèphe, ce fut Thetmosis qui contraignit les pasteurs à abandonner entièrement les bords du Nil[16].
Mais quels nouveaux arguments n’auroit-on point formés contre l’Écriture si on avoit connu un autre prodige historique qui tient également à des ruines, hélas ! comme toute l’histoire des hommes ? On a découvert depuis quelques années, dans l’Amérique septentrionale, des monuments extraordinaires sur les bords du Muskingum, [15] du Miani, du Wabache, de l’Ohio, et surtout du Scioto[17], où ils occupent un espace de plus de vingt lieues en longueur. Ce sont des murs en terre avec des fossés, des glacis, des lunes, demi-lunes, et de grands cônes qui servent de sépulcres. On a demandé, mais sans succès, quel peuple a laissé de pareilles traces ? L’homme est suspendu dans le présent, entre le passé et l’avenir, comme sur un rocher entre deux gouffres ; derrière lui, devant lui, tout est ténèbres ; à peine aperçoit-il quelques fantômes qui, remontant du fond des deux abîmes, surnagent un instant à leur surface, et s’y replongent.
Quelles que soient les conjectures sur ces ruines américaines, quand on y joindroit les visions d’un monde primitif et les chimères d’une Atlantide, la nation civilisée qui a peut-être promené la charrue dans la plaine où l’Iroquois poursuit aujourd’hui les ours n’a pas eu besoin, pour consommer ses destinées, d’un temps plus long que celui qui a dévoré les empires de Cyrus, d’Alexandre et de César. Heureux du moins ce peuple qui n’a point laissé de nom dans l’histoire et dont l’héritage n’a été recueilli que par les chevreuils des bois et les oiseaux du ciel ! Nul ne viendra renier le Créateur dans ces retraites sauvages, et, la balance à la main, peser la poudre des morts, pour prouver l’éternité de la race humaine.
Pour moi, amant solitaire de la nature et simple confesseur de la Divinité, je me suis assis sur ces ruines. Voyageur sans renom, j’ai causé avec ces débris comme moi-même ignorés. Les souvenirs confus des hommes et les vagues rêveries du désert se mêloient au fond de mon âme. La nuit étoit au milieu de sa course ; tout étoit muet, et la lune, et les bois, et les tombeaux. Seulement, à longs intervalles, on entendoit la chute de quelque arbre que la hache du temps abattoit dans la profondeur des forêts : ainsi tout tombe, tout s’anéantit.
Nous ne nous croyons pas obligé de parler sérieusement des quatre jogues, ou âges indiens, dont le premier a duré trois millions deux cent mille ans, le second un million d’années, le troisième seize cent mille ans, et le quatrième, ou l’âge actuel, qui durera quatre cent mille ans.
Si l’on joint à toutes ces difficultés de chronologie, de logographie et de faits, les erreurs qui naissent des passions de l’historien ou des hommes qui vivent dans ses fastes ; si on y ajoute les fautes de copistes, et mille accidents de temps et de lieux, il faudra, de nécessité, convenir que toutes les raisons en faveur de l’antiquité du globe par l’histoire sont aussi peu satisfaisantes qu’inutiles à rechercher. Et certes on ne peut nier que c’est assez mal établir la durée du monde que d’en prendre la base dans la vie humaine. Quoi ! c’est par la succession rapide d’ombres d’un moment que l’on prétend nous démontrer la permanence et la réalité des choses ! c’est par des décombres qu’on veut nous prouver une société sans commencement et sans fin ! Faut-il donc beaucoup de jours pour amasser beaucoup de ruines ? Que le monde seroit vieux si l’on comptoit ses années par ses débris !
- ↑ Plut., in Num., 30.
- ↑ Herod., lib. Il.
- ↑ Diod., lib. I.
- ↑ Just., lib. I.
- ↑ Jablonsk., Panth. Egypt., lib. II.
- ↑ Strab. lib. XVII.
- ↑ Pour citer un exemple entre mille, le monogramme de Fo-hi, divinité des Chinois, est exactement le même que celui de Menès, divinité de l’Égypte ; et il est assez prouvé d’ailleurs que les caractères orientaux ne sont que des signes généraux d’idées, que chacun traduit dans sa langue, comme le chiffre arabe parmi nous. Ainsi, par exemple l’Italien prononce duodecimo, le même nombre que l’Anglais exprime par le mot twelve, et que le Français rend par celui de douze.
- ↑ Des personnes, qui pouvoient d’ailleurs être fort instruites, ont accusé les Juifs d’avoir corrompu les noms historiques. Comment ne savent-elles pas que ce sont les Grecs, au contraire, qui ont défiguré tous les noms d’hommes et de lieux, et en particulier ceux d’Orient * ? Les Grecs, à cet égard comme à beaucoup d’autres, ressembloient
fort aux François. Croit-on que si Livius revenoit au monde il se reconnût sous le nom de Tite Live ? Il y a plus : Tyr porte encore aujourd’hui parmi les Orientaux
le nom d’Asur, de Sour ou de Sur. Les Athéniens eux-mêmes devoient prononcer Tur ou Tour, puisque cette lettre qu’il nous plaît d’appeler y grec et de faire siffler comme un i, n’est autre que l’upsilon ou l’u parvum des Grecs.
Il n’est pas plus difficile de retrouver Darius dans Assuerus. L’A initial n’est d’abord, comme nous l’avons dit, qu’une de ces lettres mobiles, tantôt souscrites, tantôt supprimées. Reste donc Suerus. Or, le delta ou le D majuscule des Grecs se rapproche du sameck ou de l’S majuscule des Hébreux. Le premier est un triangle, et le second un parallélogramme obtusangle, souvent même un parallélogramme curviligne. Le delta dans les vieux manuscrits, sur les médailles et sur les monuments, n’est presque jamais fermé dans ses angles. L’S hébraïque s’est donc transformée en D chez les Grecs, changement de lettre si commun dans toute l’antiquité.
Si vous joignez à ces erreurs de figures les erreurs de prononciation, vous aurez une grande probabilité de plus. Supposons qu’un François, entendant le mot through (à travers) dans la bouche d’un Anglois, voulût le prononcer et l’écrire sans connoître la puissance et la forme de th, il écriroit nécessairement ou zrou, ou dsrou, ou simplement trou. Il en est ainsi du sameck ou de l’S en hébreu. Le son de cette lettre, en suivant les points massorétiques, est mixte et participe fortement du D. Les Grecs, qui avoient le th comme les Anglois, mais non pas l’S comme les Israélites, ont dû prononcer et écrire Duerus au lieu de Suerus. De Duerus à Darius la conversion est facile ; car on sait que les voyelles sont à peu près nulles en étymologie, puisqu’il est vrai que chaque peuple en varie les sons à l’infini. Lorsqu’on veut être plaisant aux dépens de la religion, de la morale universelle, du repos des nations et du bonheur général des hommes, avant de se livrer à une gaieté si funeste il faudroit au moins être bien sûr de ne pas tomber soi-même dans de grandes ignorances.
- ↑ Sanch. ap. Eus., Præparat. Evang., lib. I, cap. X.
- ↑ Gen., cap IV, V. 22.
- ↑ Sanch., loc. cit.
- ↑ Vid. Moys., Pent. ; Plat., de Leg. et Tim. ; Just., lib. II ; Herod. ; Plut., in Thes., Num., Lycurg., Solon, etc., etc.
- ↑ Vid. le P. du Hald, Hist. de la Ch. ; Lettres édif. ; lord Mac., Amb. to Ch., etc.
- ↑ On s’en peut assurer en lisant les Pères qui ont écrit en syriaque, tels que saint Éphrem, diacre d’Édesse.
- ↑ Si les langues demandent tant de temps pour leur entière confection, pourquoi les sauvages du Canada ont-ils des dialectes si subtils et si compliqués ? Les verbes de la langue huronne ont toutes les inflexions des verbes grecs. Ils se distinguent, comme les derniers, par la caractéristique, l’augment, etc. ; ils ont trois modes, trois genres, trois nombres, et par-dessus tout cela un certain dérangement de lettres particulier aux verbes des langues orientales. Mais ce qu’ils ont de plus inconcevable, c’est un quatrième pronom personnel, qui se place entre la seconde et la troisième personne, au singulier et au pluriel. Nous ne connoissons rien de pareil dans les langues mortes ou vivantes dont nous pouvons avoir quelque teinture.
- ↑ Manet. ad Joseph. et Afric. ; Herod., lib. II, cap. C ; Diod., lib. I, ps. 48 ; Euseb., Chron., lib. I, p. 13.
Au reste, l’invasion de ces peuples, rapportée par les auteurs profanes, nous explique ce qu’on lit dans la Genèse au sujet de Jacob et de ses fils : Ut habitare possitis in terra Gessen, quia detestantur Ægyptii omnes pastores ovium (Gen., cap. XLVI, v. 34).
D’où l’on peut aussi deviner le nom grec du Pharaon sous lequel Israël entra en Égypte, et le nom du second Pharaon sous lequel il en sortit. L’Écriture, loin de contrarier les autres histoires, leur sert évidemment de preuve.
- ↑ Voyez la note VIII, à la fin du volume.
- *. Vid. Boch., Groq., Sac., Cumb. ou Sanch. ; Saur., sur al Bible ; Danet. Bayle, etc., etc.
CHAPITRE III.
Astronomie.
On cherche dans l’histoire du firmament les secondes preuves de l’antiquité du monde et des erreurs de l’Écriture. Ainsi, les cieux, qui racontent la gloire du Très-Haut à tous les hommes, et dont le langage est entendu de tous les peuples[1], ne disent rien à l’incrédule. Heureusement ce ne sont pas les astres qui sont muets, ce sont les athées qui sont sourds.
L’astronomie doit sa naissance à des pasteurs. Dans les déserts de la création nouvelle, les premiers humains voyoient se jouer autour d’eux leurs familles et leurs troupeaux. Heureux jusqu’au fond de l’âme, une prévoyance inutile ne détruisoit point leur bonheur. Dans le départ des oiseaux de l’automne ils ne remarquoient point la fuite des années, et la chute des feuilles ne les avertissoit que du retour des frimas. Lorsque le coteau prochain avoit donné toutes ses herbes à leurs brebis, montés sur leurs chariots couverts de peaux, avec leurs fils et leurs épouses, ils alloient à travers les bois chercher quelque fleuve ignoré, où la fraîcheur des ombrages et la beauté des solitudes les invitoient à se fixer de nouveau.
Mais il falloit une boussole pour se conduire dans ces forêts sans chemins et le long de ces fleuves sans navigateurs ; on se confia naturellement à la foi des étoiles, on se dirigea sur leurs cours. Législateurs et guides, ils réglèrent la tonte des brebis et les migrations lointaines. Chaque famille s’attacha aux pas d’une constellation ; chaque astre marchoit à la tête d’un troupeau. À mesure que les pasteurs se livroient à ces études, ils découvroient de nouvelles lois. En ce temps-là Dieu se plaisoit à dévoiler les routes du soleil aux habitants des cabanes, et la fable raconta qu’Apollon étoit descendu chez les bergers.
De petites colonnes de briques servoient à conserver le souvenir des observations : jamais plus grand empire n’eut une histoire plus simple. Avec le même instrument dont il avoit percé sa flûte, au pied du même autel où il avoit immolé le chevreau premier-né, le pâtre gravoit sur un rocher ses immortelles découvertes. Il plaçoit ailleurs d’autres témoins de cette pastorale astronomie ; il échangeoit d’annales avec le firmament ; et, de même qu’il avoit écrit les fastes des étoiles parmi ses troupeaux, il écrivoit les fastes de ses troupeaux parmi les étoiles. Le soleil, en voyageant, ne se reposa plus que dans les bergeries ; le taureau annonça par ses mugissements le passage du Père du jour, et le bélier l’attendit pour le saluer au nom de son maître. On vit au ciel des vierges, des enfants, des épis de blé, des instruments de labourage, des agneaux, et jusqu’au chien du berger ; la sphère entière devint comme une grande maison rustique habitée par le pasteur des hommes.
Ces beaux jours s’évanouirent ; les hommes en gardèrent une mémoire confuse dans ces histoires de l’âge d’or, où l’on trouve le règne des astres mêlé à celui des troupeaux. L’Inde est encore aujourd’hui astronome et pastorale, comme l’Égypte l’étoit autrefois. Cependant, avec la corruption naquit la propriété, et avec la propriété la mensuration, second âge de l’astronomie. Mais, par une destinée assez remarquable, ce furent encore les peuples les plus simples qui connurent le mieux le système céleste : le pasteur du Gange tomba dans des erreurs moins grossières que le savant d’Athènes ; on eût dit que la muse de l’astronomie avoit retenu un secret penchant pour les bergers, ses premières amours.
Durant les longues calamités qui accompagnèrent et qui suivirent la chute de l’empire romain, les sciences n’eurent d’autre retraite que le sanctuaire de cette Église qu’elles profanent aujourd’hui avec tant d’ingratitude. Recueillies dans le silence des cloîtres, elles durent leur salut à ces mêmes solitaires qu’elles affectent maintenant de mépriser. Un moine Bacon, un évêque Albert, un cardinal Cusa, ressuscitoient dans leurs veilles le génie d’Eudoxe, de Timocharis, d’Hipparque, de Ptolémée. Protégées par les papes, qui donnoient l’exemple aux rois, les sciences s’envolèrent enfin de ces lieux sacrés où la religion les avoit réchauffées sous ses ailes. L’astronomie renaît de toutes parts : Grégoire XIII réforme le calendrier ; Copernic rétablit le système du monde ; Tycho-Brahé, au haut de sa tour, rappelle la mémoire des antiques observateurs babyloniens ; Kepler détermine la forme des orbites planétaires. Mais Dieu confond encore l’orgueil de l’homme, en accordant aux jeux de l’innocence ce qu’il refuse aux recherches de la philosophie : des enfants découvrent le télescope. Galilée perfectionne l’instrument nouveau ; alors les chemins de l’immensité s’abrègent, le génie de l’homme abaisse la hauteur des cieux, et les astres descendent pour se faire mesurer.
Tant de découvertes en annonçoient de plus grandes encore, et l’on étoit trop près du sanctuaire de la nature pour qu’on fût longtemps sans y pénétrer. Il ne manquoit plus que des méthodes propres à décharger l’esprit des calculs énormes dont il étoit écrasé. Bientôt Descartes osa transporter au grand Tout les lois physiques de notre globe ; et, par un de ces traits de génie dont on compte à peine quatre ou cinq dans l’histoire, il força l’algèbre à s’unir à la géométrie, comme la parole à la pensée. Newton n’eut plus qu’à mettre à l’œuvre les matériaux que tant de mains lui avoient préparés, mais il le fit en artiste sublime ; et des divers plans sur lesquels il pouvoit relever l’édifice des globes, il choisit peut-être le dessein de Dieu. L’esprit connut l’ordre que l’œil admiroit ; les balances d’or, qu’Homère et l’Écriture donnent au souverain Arbitre, lui furent rendues ; la comète se soumit ; à travers l’immensité la planète attira la planète ; la mer sentit la pression de deux vastes vaisseaux qui flottent à des millions de lieues de sa surface ; depuis le soleil jusqu’au moindre atome, tout se maintint dans un admirable équilibre : il n’y eut plus que le cœur de l’homme qui manqua de contre-poids dans la nature.
Qui l’auroit pu penser ? le moment où l’on découvrit tant de nouvelles preuves de la grandeur et de la sagesse de la Providence fut celui-là même où l’on ferma davantage les yeux sur la lumière : non toutefois que ces hommes immortels, Copernic, Tycho-Brahé, Kepler, Leibnitz, Newton, fussent des athées ; mais leurs successeurs, par une fatalité inexplicable, s’imaginèrent tenir Dieu dans leurs creusets et dans leurs télescopes, parce qu’ils y voyoient quelques-uns des éléments sur lesquels l’Intelligence universelle a fondé les mondes. Lorsqu’on a été témoin des jours de notre révolution ; lorsqu’on songe que c’est à la vanité du savoir que nous devons presque tous nos malheurs, n’est-on pas tenté de croire que l’homme a été sur le point de périr de nouveau pour avoir porté une seconde fois la main sur le fruit de la science ? et que ceci nous soit matière de réflexion sur la faute originelle : les siècles savants ont toujours touché aux siècles de destruction.
Il nous semble pourtant bien infortuné, l’astronome qui passe les nuits à lire dans les astres sans y découvrir le nom de Dieu. Quoi ! dans des figures si variées, dans une si grande diversité de caractères, on ne peut trouver les lettres qui suffisent à son nom ! Le problème de la Divinité n’est-il point résolu dans le calcul mystérieux de tant de soleils ? une algèbre aussi brillante ne peut-elle servir à dégager la grande Inconnue ?
La première objection astronomique que l’on fait au système de Moïse se tire de la sphère céleste : « Comment le monde est-il si nouveau ! s’écrie-t-on. La seule composition de la sphère suppose des millions d’années. »
Aussi est-il vrai que l’astronomie est une des premières sciences que les hommes aient cultivées. M. Bailly prouve que les patriarches avant Noé connaissoient la période de six cents ans, l’année de 365 jours 5 heures 51 minutes 36 secondes ; enfin, qu’ils avaient nommé les six jours de la création d’après l’ordre planétaire[2]. Puisque les races primitives étoient déjà si savantes dans l’histoire du ciel, n’est-il pas très-probable que les temps écoulés depuis le déluge ont été plus que suffisants pour nous donner le système astronomique tel que nous l’avons aujourd’hui ? Il est impossible, d’ailleurs, de rien prononcer de certain sur le temps nécessaire au développement d’une science. Depuis Copernic jusqu’à Newton, l’astronomie a plus fait de progrès en moins d’un siècle qu’elle n’en avoit fait auparavant dans le cours de trois mille ans. On peut comparer les sciences à des régions coupées de plaines et de montagnes : on avance à grands pas dans les premières, mais quand on est parvenu au pied des secondes, on perd un temps infini à découvrir les sentiers et à franchir les sommets d’où l’on descend dans l’autre plaine. Il ne faut donc pas conclure que, puisque l’astronomie est restée quatre mille ans dans son âge moyen, elle a dû être des myriades de siècles dans son berceau : cela contredit tout ce qu’on sait de l’histoire et de la marche de l’esprit humain.
La seconde objection se déduit des époques historiques liées aux observations astronomiques des peuples, et en particulier de celles des Chaldéens et des Indiens.
Nous répondons, à l’égard des premières, qu’on sait que les sept cent vingt mille ans dont ils se vantoient se réduisent à mille neuf cent trois ans[3].
Quant aux observations des Indiens, celles qui sont appuyées sur des faits incontestables ne remontent qu’à l’an 3102 avant notre ère. Cette antiquité est sans doute fort grande, mais enfin elle rentre dans des bornes connues. C’est à cette époque que commence la quatrième jogue, ou âge indien. M. Bailly, en dépouillant les trois premiers âges et les réunissant au quatrième, démontre que toute la chronologie des brahmes se renferme dans un intervalle d’environ soixante-dix siècles[4], ce qui s’accorde parfaitement avec la chronologie des Septante. Il prouve jusqu’à l’évidence que les fastes des Égyptiens, des Chaldéens, des Chinois, des Perses, des Indiens, se rangent avec une exactitude singulière sous les époques de l’Écriture[5]. Nous citons d’autant plus volontiers M. Bailly, que ce savant est mort victime des principes que nous avons entrepris de combattre. Lorsque cet homme infortuné écrivoit, à propos d’Hypatia, jeune femme astronome, massacrée par les habitants d’Alexandrie, que les modernes épargnent au moins la vie, en déchirant la réputation, il ne se doutoit guère qu’il seroit lui-même une preuve lamentable de la fausseté de son assertion, et qu’il renouvelleroit l’histoire d’Hypatia !
Au reste, tous ces calculs infinis de générations et de siècles, que l’on retrouve chez plusieurs peuples, ont leur source dans une foiblesse naturelle au cœur humain. Les hommes, qui sentent en eux-mêmes un principe d’immortalité, sont comme tout honteux de la brièveté de leur existence ; il leur semble qu’en entassant tombeaux sur tombeaux ils cacheront ce vice capital de leur nature, qui est de durer peu, et qu’en ajoutant du néant à du néant ils parviendront à faire une éternité. Mais ils se trahissent eux-mêmes, et découvrent ce qu’ils prétendent dérober ; car plus la pyramide funèbre est élevée, plus la statue vivante placée au sommet diminue, et la vie paroît encore bien plus petite quand l’énorme fantôme de la mort l’exhausse dans ses bras.
CHAPITRE IV.
Histoire naturelle ; Déluge.
L’astronomie n’étant donc pas suffisante pour détruire la chronologie de l’Écriture[1], on revient à l’attaquer par l’histoire naturelle : les uns nous parlent de certaines époques où l’univers entier se rajeunit ; les autres nient les grandes catastrophes du globe, telles que le déluge universel ; ils disent : « Les pluies ne sont que les vapeurs des mers ; or, toutes les mers ne suffiroient pas pour couvrir la terre à la hauteur dont parlent les Écritures. » Nous pourrions répondre que raisonner ainsi, c’est aller contre ces mêmes lumières dont on fait tant de bruit puisque la chimie moderne nous apprend que l’air peut être transmué en eau : alors quel effroyable déluge ! Mais nous renonçons volontiers à ces raisons empruntées des sciences, qui rendent compte de tout à l’esprit sans rendre compte de rien au cœur. Nous nous contenterons de répondre que pour noyer la partie terrestre du globe il suffit que l’Océan franchisse ses rivages, en entraînant l’eau de ses gouffres. D’ailleurs, hommes présomptueux, avez-vous pénétré dans les trésors de la grêle[2], et connoissez-vous les réservoirs de cet abîme où le Seigneur a puisé la mort au jour de ses vengeances ?
Soit que Dieu, soulevant le bassin des mers ait versé sur les continents l’Océan troublé, soit que, détournant le soleil de sa route, il lui ait commandé de se lever sur le pôle avec des signes funestes, il est certain qu’un affreux déluge a ravagé la terre.
En ce temps-là la race humaine fut presque anéantie ; toutes les querelles des nations finirent, toutes les révolutions cessèrent. Rois, peuples, armées ennemies, suspendirent leurs haines sanglantes et s’embrassèrent, saisis d’une mortelle frayeur. Les temples se remplirent de suppliants qui avoient peut-être renié la Divinité toute leur vie ; mais la Divinité les renia à son tour, et bientôt on annonça que l’Océan tout entier étoit aussi à la porte des temples. En vain les mères se sauvèrent avec leurs enfants sur le sommet des montagnes ; en vain l’amant crut trouver un abri pour sa maîtresse dans la même grotte où il avait trouvé un asile pour ses plaisirs ; en vain les amis disputèrent aux ours effrayés la cime des chênes ; l’oiseau même, chassé de branche en branche par le flot toujours croissant, fatigua inutilement ses ailes sur des plaines d’eau sans rivages. Le soleil, qui n’éclairoit plus que la mort au travers des nues livides, se montroit terne et violet comme un énorme cadavre noyé dans les cieux ; les volcans s’éteignirent, en vomissant de tumultueuses fumées, et l’un des quatre éléments, le feu, périt avec la lumière. [1]
Ce fut alors que le monde se couvrit d’horribles ombres, d’où sortoient d’effrayantes clameurs ; ce fut alors qu’au milieu des humides ténèbres le reste des êtres vivants, le tigre et l’agneau, l’aigle et la colombe, le reptile et l’insecte, l’homme et la femme, gagnèrent tous ensemble la roche la plus escarpée du globe : l’Océan les y suivit, et, soulevant autour d’eux sa menaçante immensité, fit disparoître sous ses solitudes orageuses le dernier point de la terre.
Dieu, ayant accompli sa vengeance, dit aux mers de rentrer dans l’abîme ; mais il voulut imprimer sur ce globe des traces éternelles de son courroux ; les dépouilles de l’éléphant des Indes s’entassèrent dans les régions de la Sibérie ; les coquillages magellaniques vinrent s’enfouir dans les carrières de la France ; des bancs entiers de corps marins s’arrêtèrent au sommet des Alpes, du Taurus et des Cordillères, et ces montagnes elles-mêmes furent les monuments que Dieu laissa dans les trois mondes pour marquer son triomphe sur les impies, comme un monarque plante un trophée dans le champ où il a défait ses ennemis.
Dieu ne se contenta pas de ces attestations générales de sa colère passée : sachant combien l’homme perd aisément la mémoire du malheur, il en multiplia les souvenirs dans sa demeure. Le soleil n’eut plus pour trône au matin, et pour lit au soir, que l’élément humide, où il sembla s’éteindre tous les jours, ainsi qu’au temps du déluge. Souvent les nuages du ciel imitèrent des vagues amoncelées, des sables ou des écueils blanchissants. Sur la terre, les rochers laissèrent tomber des cataractes ; la lumière de la lune, les vapeurs blanches du soir, couvrirent quelquefois les vallées des apparences d’une nappe d’eau ; il naquit dans les lieux les plus arides des arbres dont les branches affaissées pendirent pesamment vers la terre, comme si elles sortoient encore toutes trempées du sein des ondes ; deux fois par jour la mer reçut ordre de se lever de nouveau dans son lit et d’envahir ses grèves ; les antres des montagnes conservèrent de sourds bourdonnements et des voix lugubres ; la cime des bois présenta l’image d’une mer roulante, et l’Océan sembla avoir laissé ses bruits dans la profondeur des forêts.
- ↑ On rit de Josué qui commande au soleil de s’arrêter. Nous n’aurions pas cru être obligé d’apprendre à notre siècle que le soleil n’est pas immobile, quoique centre. On a excusé Josué en disant qu’il parloit exprès comme le vulgaire : il eût été aussi simple de dire qu’il parloit comme Newton. Si vous vouliez arrêter une montre, vous ne briseriez pas une petite roue, mais le grand ressort, dont le repos fixeroit subitement le système.
- ↑ Job, cap. XXXVIII, v. 22.
CHAPITRE V.
Jeunesse et Vieillesse de la Terre.
Nous touchons à la dernière objection sur l’origine moderne du globe. On dit : « La terre est une vieille nourrice dont tout annonce la caducité. Examinez ses fossiles, ses marbres, ses granits, ses laves, et vous y lirez ses années innombrables[1] marquées par cercles, par couches ou par branches, comme celles du serpent à sa sonnette, du cheval à sa dent ou du cerf à ses rameaux. »
Cette difficulté a été cent fois résolue par cette réponse : Dieu a dû créer et a sans doute créé le monde avec toutes les marques de vétusté et de complément que nous lui voyons.
En effet, il est vraisemblable que l’auteur de la nature planta d’abord de vieilles forêts et de jeunes taillis ; que les animaux naquirent, les uns remplis de jours, les autres parés des grâces de l’enfance. Les chênes, en perçant le sol fécondé, portèrent sans doute à la fois les vieux nids des corbeaux et la nouvelle postérité des colombes. Ver, chrysalide et papillon, l’insecte rampa sur l’herbe, suspendit son œuf d’or aux forêts ou trembla dans le vague des airs. L’abeille, qui pourtant n’avoit vécu qu’un matin, comptoit déjà son ambroisie par générations de fleurs. Il faut croire que la brebis n’étoit pas sans son agneau, la fauvette sans ses petits ; que les buissons cachoient des rossignols étonnés de chanter leurs premiers airs, en échauffant les fragiles espérances de leurs premières voluptés.
Si le monde n’eût été à la fois jeune et vieux, le grand, le sérieux, le moral, disparoissoient de la nature, car ces sentiments tiennent par essence aux choses antiques. Chaque site eût perdu ses merveilles. Le rocher en ruine n’eût plus pendu sur l’abîme avec ses longues graminées ; les bois, dépouillés de leurs accidents, n’auroient point montré ce touchant désordre d’arbres inclinés sur leurs tiges, de troncs penchés sur le cours des fleuves. Les pensées inspirées, les bruits vénérables, les voix magiques, la sainte horreur des forêts, se fussent évanouis avec les voûtes qui leur servent de retraites, et les solitudes de la terre et du ciel seroient demeurées nues et désenchantées en perdant ses colonnes de chênes qui les unissent. Le jour même où l’Océan épandit ses premières vagues sur ses rives, il baigna, n’en doutons point, des écueils déjà rongés par les flots, des grèves semées de débris de coquillages et des caps décharnés qui soutenoient contre les eaux les rivages croulants de la terre.
Sans cette vieillesse originaire, il n’y auroit eu ni pompe, ni majesté dans l’ouvrage de l’Éternel ; et, ce qui ne sauroit être, la nature dans son innocence eût été moins belle qu’elle ne l’est aujourd’hui dans sa corruption. Une insipide enfance de plantes, d’animaux, d’éléments, eût couronné une terre sans poésie. Mais Dieu ne fut pas un si méchant dessinateur des bocages d’Éden que les incrédules le prétendent. L’homme-roi naquit lui-même à trente années, afin de s’accorder par sa majesté avec les antiques grandeurs de son nouvel empire, de même que sa compagne compta sans doute seize printemps, qu’elle n’avoit pourtant point vécu, pour être en harmonie avec les fleurs, les oiseaux, l’innocence, les amours et toute la jeune partie de l’univers.
- ↑ Voyez la note X à la fin du volume.