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Classiquesen Ligne

LA MALMAISON. 1813-1814.

L'Impératrice n'était plus à Navarre[86] lorsqu'on apprit que les premiers revers commençaient pour nous; elle en fut attérée! jamais elle n'avait pu séparer sa cause, non plus que sa vie, de celle de l'homme unique auquel son existence était liée. La femme de Napoléon est un être prédestiné; ce n'est pas une femme ordinaire, tout ce qui tient à cet homme est providentiel comme lui-même... Il n'appartient pas à l'humanité de séparer de lui ce que lui-même a choisi... Oh! comment Marie-Louise n'a-t-elle pas compris la sainte et haute mission qu'elle avait reçue d'en haut en devenant la compagne de cet homme? Joséphine, malgré sa légèreté habituelle, l'avait bien comprise, elle!... et elle n'aurait pas failli lorsque le jour du malheur arriva.

Les événements devenaient de plus en plus sinistres; l'Impératrice était à Malmaison, redoutant l'arrivée d'un courrier, lorsqu'elle reçut d'Aix en Savoie la nouvelle de l'horrible malheur arrivé à la cascade du moulin.

La reine Hortense est une des femmes les plus malheureuses que j'aie connues: depuis l'âge de seize ans je l'ai toujours suivie, et j'ai vu en elle un des êtres les plus excellents, et cependant toujours frappé au cœur. Lorsqu'elle se maria, ce fut contre sa volonté et celle de son affection toute portée vers un autre lien. Quelques années plus tard, elle perdit son fils.., son premier-né! et l'on sait que ses enfants furent toujours pour elle la première de ses affections. Ensuite vint la perte d'une couronne, sa séparation[87] avec son mari; ce ne fut que pendant les trois années qui suivirent cette séparation qu'elle eut un moment de tranquillité que des souvenirs récents troublaient encore!..

Le 1er janvier 1813, elle se leva avec une terreur que rien ne put dissiper.

—«Mon Dieu, me dit-elle, lorsque je la vis ce même jour à la Malmaison, où j'avais été présenter mes vœux de nouvel an à l'Impératrice, que nous arrivera-t-il cette année après les malheurs de celle qui vient de finir?»

Je cherchai à la rassurer, mais elle était inquiète pour son frère, et ses affections la rendaient superstitieuse. Non-seulement l'Impératrice ne la guérissait pas de ses terreurs, mais elle y ajoutait. Elle venait de lui donner une ravissante parure en pierres de couleur estimée plus de vingt-cinq mille francs: c'était bien cher pour une parure de fantaisie.

Joséphine était très-superstitieuse, comme on le sait. Aussitôt qu'elle me vit, elle vint à moi et me dit très-sérieusement:

—«Avez-vous remarqué que cette année commence un vendredi et porte le chiffre 13?..»

C'était vrai, mais je répondis en tournant la chose en plaisanterie:

—«Non, non, dit-elle, cela annonce de grands désastres!.. et des malheurs particuliers.»

Hélas! plus tard, je me suis rappelé ces sinistres paroles; elle n'avait que trop raison!

La reine Hortense fut aux eaux d'Aix en Savoie; sa mère demeura à la Malmaison. J'étais alors fort souffrante d'une grossesse pénible et de la douleur que j'éprouvais de la perte récente de deux amis!.. l'un surtout!..[88] Oh! quel souvenir de ces temps désastreux!.. Aussi, lorsque j'arrivai à la Malmaison et que l'Impératrice me parla de ces signes presque funestes, je ne pus lui répondre; cependant je cherchai à la rassurer... Mais la mort de Duroc[89] et de Bessières, celle de Bessières surtout lui avait causé un grand trouble et avait amené dans cet esprit déjà vivement frappé des terreurs nouvelles; mes paroles furent à peine entendues par elle... Hélas! je cherchais à la rassurer, et moi-même je ne savais pas que la mort touchait déjà une tête qui m'était bien chère et que le crêpe du deuil, qui allait envelopper ma famille, se déployait déjà au-dessus d'elle.

L'Impératrice était bonne, mais elle ne pouvait oublier tout ce que Duroc avait à lui reprocher... Sa conscience lui en disait trop à cet égard pour qu'elle pût le regretter autant que Bessières.

À propos de cette affaire, qui causa le malheur de bien des destinées, je dirai que Bourienne a menti autant qu'on peut mentir, en parlant de la reine Hortense comme il l'a fait, ainsi que de Duroc. Quelle que fut la relation qui existait entre eux, jamais M. de Bourienne n'a été autorisé à confesser lâchement qu'il trahissait un secret, ce qu'il a dit lui-même dans ses Mémoires. Telle était, au reste, la turpitude de cet homme qu'il aime mieux s'avouer comme faisant un métier peu honorable que de se mettre tout-à-fait à l'écart ou dans l'ombre... Cet homme est le type de la haine impuissante, se nourrissant de son venin, et produisant une nature monstrueuse d'ingratitude inconnue jusqu'à lui!.. Ces paroles âcres et mensongères, sont empreintes d'une rage vindicative qui se répand comme la bave du boa sur tout ce qu'il approche... Tout ce qui amena la cause pour laquelle l'Empereur l'a éloigné de lui était marqué, on le sait, d'un signe réprobateur. Quelle est la langue qui peut articuler les injures que la sienne a proférées sur l'infortune de l'homme qui fut pour lui plus qu'un bienfaiteur!... l'homme qui fut son ami... Le jour où je fus à la Malmaison, l'Impératrice me parla de Bourienne et me dit qu'il perdait un ami dans Duroc. Je la désabusai à cet égard. Duroc ne pouvait pas être l'ami d'un ennemi de l'Empereur, et de plus à cet égard-là je connaissais les sentiments de Duroc relativement à Bourienne.

Un jour, un bruit sinistre se répand dans Paris: on racontait que madame de Broc avait péri misérablement dans la cascade du moulin à Aix en Savoie... Mon frère fut déjeuner à la Malmaison, et me rapporta la certitude de cette catastrophe... L'infortunée était morte à vingt-quatre ans[90], sous les yeux de son amie et sans avoir pu être secourue à temps!

Mon frère me remit un petit billet de l'Impératrice qui ne contenait que ce peu de mots:

—«Que vous avais-je dit?»

Ces paroles avaient une sorte de signification sinistre qui me glaça le cœur... Qu'allait-il arriver, grand Dieu!!..

Je fus à la Malmaison, quoique mon état me défendît d'aller en voiture. Je trouvai le salon morne et abattu; chacun craignait pour soi. M. de Beaumont seul était comme toujours; M. de Turpin avait été envoyé auprès de la reine Hortense pour lui porter tous les regrets de sa mère. Cependant rien ne justifiait encore à cette époque un pressentiment de malheurs publics; Lutzen et Bautzen avaient remonté l'esprit de la France, et toutes les fois néanmoins que je suis allée à la Malmaison, j'ai trouvé la salon dans cette humeur morne dont j'ai parlé. Cependant les femmes qui formaient le cercle intime de l'Impératrice à la Malmaison étaient presque toutes jeunes et jolies, du moins en ce qui était de son service d'honneur. Madame Octave de Ségur, madame Gazani, madame de Vieil-Castel, madame Wathier de Saint-Alphonse, mademoiselle de Castellane, madame Billy Van Berchem, mesdemoiselles Cases, madame d'Audenarde la jeune, qui pouvait être regardée comme de la maison, et qui était une des plus belles personnes de l'époque, et si l'on ajoute à cette liste déjà nombreuse, le nom de mademoiselle Georgette Ducrest, et plus tard celui des deux demoiselles Delieu, on voit que ce cercle intérieur pouvait donner un mouvement bien agréable comme société au château de Malmaison.

Cette dernière habitation était même bien plus propre à cela que Navarre. Cette demeure, plus royale peut-être, imposait davantage, et puis, la distance était trop grande pour hasarder une visite, si l'impératrice Joséphine ne les provoquait pas, dans la crainte d'en être mal reçu.

Mais à la Malmaison, on y venait facilement; aussi l'Impératrice avait-elle quelquefois, le soir, jusqu'à cinquante ou soixante personnes dans son salon: la duchesse de Raguse, la duchesse de Bassano, la comtesse Duchatel, la maréchale Ney, madame Lambert, une foule de femmes agréables, lorsque même elles n'étaient pas très-jolies, ce qui arrivait souvent. Quant aux hommes, ils étaient moins nombreux; car à cette époque, tous étaient employés. Ceux qui n'étaient pas au service étaient auditeurs au Conseil d'État. Parmi les chambellans même, il s'en trouvait qui voulaient aussi connaître nos gloires et nos malheurs, et qui partaient pour l'armée; témoin M. de Thiars, chambellan de l'Empereur, qui fut intendant d'une province en Saxe, je crois, et qui fut victime d'une ancienne rancune impériale, ce qui, je dois le dire, n'est pas généreux[91].

Les hommes étaient donc en moins grand nombre que les femmes. On voyait quelquefois un aide-de-camp, un officier qui venait de l'armée pour apporter une dépêche; et cette arrivée donnait de la tristesse dans les maisons où il allait se montrer un moment, dans les quarante-huit heures qu'il passait à Paris. Les désastres ne pouvaient déjà plus se céler...

La société de l'Impératrice fut même diminuée par l'absence de M. de Turpin, qu'elle envoya auprès de la reine Hortense, à Aix, en Savoie. C'était un homme doux, agréable, de bonne compagnie, et possédant un ravissant talent, comme chacun sait[92].

Il a fait de ravissantes vignettes à l'album des romances de la Reine, ainsi qu'à un album que possédait l'Impératrice... Je crois que l'album, avec les dessins originaux des romances de la Reine, a été donné par Joséphine à l'empereur Alexandre...

Une agréable diversion qui se rencontrait ce même été dans le salon de la Malmaison, c'étaient les enfants de la Reine. Jamais un moment d'ennui ne se montrait lorsqu'ils étaient là. L'aîné, celui qui a péri si tragiquement devant Rome, était réfléchi et rempli de moyens. Le second, celui qui existe, était joli comme la plus jolie petite fille, et son esprit ne le cédait pas à celui de son frère. On l'appelait alternativement la princesse Louis, ou bien Oui-Oui. Je ne sais à propos de quoi cette dernière façon de transformer un nom... Quoi qu'il en soit, Oui-Oui avait une vivacité de pensée que n'avait pas son frère; et puis une volonté de tout connaître, qui était quelquefois très-amusante. L'Impératrice était idolâtre de ses petits-enfants. Elle veillait elle-même à ce que tout ce que leur mère avait prescrit pour leurs études et pour leur régime fût exactement suivi. Tous les dimanches, ils dînaient et déjeunaient avec leur grand'-mère. Un jour, l'Impératrice reçut de Paris deux petites poules d'or qui, au moyen d'un ressort, pondaient des œufs d'argent. Elle fit venir les jeunes princes et leur dit:

—«Voilà ce que votre maman vous envoie d'Aix, en Savoie, où elle est à présent.»

Cette preuve de bonté désintéressée de Joséphine me toucha beaucoup... Elle dément ce qu'on dit, avec, au reste, bien peu de fondement, sur les rapports d'affection qui existent entre une grand'-mère et ses petits-enfants[93].

Vers la fin de 1813, la société de la Malmaison prit un aspect vraiment lugubre. Toutes ces morts répétées des amis de l'Empereur, la perte de la bataille de Leipsick, tous nos revers... Il y avait en effet de quoi glacer tous les cœurs...

L'hiver fut donc extrêmement triste[94], malgré le caractère français, qui cherche toujours à trouver une consolation, même au milieu d'une infortune... Mais tous les deuils, les craintes de l'avenir dominaient enfin notre nature légère, cette fois.

Cette même année fut cependant, pour l'impératrice Joséphine, l'époque d'une joie très-vive, quoique mêlée de peine; mais elle lui donnait la preuve d'une profonde estime de l'Empereur. Elle vit le roi de Rome: depuis longtemps elle sollicitait avec ardeur cette entrevue auprès de l'Empereur. Elle voulait voir cet enfant qui lui avait coûté si cher!...

L'Empereur s'y refusait: il craignait une scène, dont l'enfant pouvait être frappé, et rendre involontairement compte à sa mère. Ce ne fut donc qu'après avoir reçu de Joséphine une promesse solennelle d'être paisible et calme devant le roi de Rome, que l'Empereur consentit à cette entrevue: elle se fit à Bagatelle.

L'Empereur parla à madame de Montesquiou; et lui-même, montant à cheval, il escorta la calèche dans laquelle était son fils, et donna l'ordre d'aller à Bagatelle.

L'impératrice Joséphine y était déjà rendue... Son cœur battait vivement en attendant ceux qui devaient arriver; et lorsqu'elle entendit arrêter la voiture qui conduisait vers elle l'Empereur et son enfant, elle fut au moment de s'évanouir.

L'Empereur entra dans le salon où était Joséphine, en tenant le roi de Rome par la main. Le jeune prince était alors admirablement beau. Il ressemblait à un de ces enfants qui ont dû servir de modèle au Corrége et à l'Albane... Je n'en parle pas au reste comme on peut parler du fils de l'empereur Napoléon, avec cette prévention qui fait trouver droit un enfant bossu: le roi de Rome était vraiment beau comme un ange!... Qu'on regarde la gravure faite d'après le charmant dessin d'Isabey, où le roi de Rome est représenté à genoux en disant:

Je prie Dieu pour la France et pour mon père!...

Cher enfant! et maintenant c'est nous qui prions et pour toi et pour lui!...

—«Allez embrasser cette dame, mon fils,» dit l'Empereur à l'enfant, en lui montrant Joséphine qui était retombée tremblante sur le fauteuil, d'où elle s'était soulevée à leur entrée dans l'appartement.

Le jeune prince leva ses grands et beaux yeux sur la personne que lui montrait son père; et, quittant la main de Napoléon, il se dirigea, sans montrer de crainte, vers Joséphine qui, l'attirant aussitôt à elle, le serra presque convulsivement contre son sein. Elle était si émue, que l'Empereur reçut la commotion qui se communique toujours à celui qui est spectateur d'une impression vive vraiment éprouvée. Le roi de Rome, à qui son père avait probablement recommandé d'être caressant pour la dame qu'il allait voir, fut charmant pour Joséphine qui, en vérité, parlait ensuite de ce moment avec une émotion qui n'était pas feinte. L'Empereur s'était éloigné de tous deux, et, les bras croisés, appuyé contre la fenêtre, il les regardait avec une expression qui annonçait tout ce qu'il devait sentir dans un pareil instant...

Le roi de Rome (comme tous les enfants, au reste), avait l'habitude de jouer avec les chaînes, les montres, tout ce qui était à sa portée. C'était alors la mode de mettre à une chaîne d'or une multitude de breloques de toute espèce[95]. Joséphine en avait une grande quantité; voyant que le jeune Prince s'amusait avec ces breloques, elle détacha sa chaîne pour qu'il pût jouer avec plus aisément... L'enfant fut charmé de cette complaisance... Il se mit à compter les différentes pièces du charivari; mais il s'embrouillait toujours lorsqu'il arrivait au nombre dix[96]. Tout à coup, il s'arrêta; et, regardant alternativement l'impératrice Joséphine et le charivari, il parut vouloir dire quelque chose.

Que voulez-vous, sire? lui dit Joséphine.

LE ROI DE ROME, hésitant.

Oh! rien.

JOSÉPHINE, se penchant vers lui, et tout bas, après avoir fait signe à l'Empereur de ne pas les troubler.

Mais encore!... dites, que voulez-vous?

LE ROI DE ROME, en montrant le charivari.

C'est bien beau, n'est-ce pas, cela, madame?

JOSÉPHINE, souriant.

Mais, oui... Pourquoi dites-vous cela?

LE ROI DE ROME.

Ah! c'est que... c'est que j'ai rencontré dans le bois un pauvre qui a l'air bien malheureux... Si nous le faisions venir!... nous lui donnerions tout cela; et, avec l'argent qu'il en aurait, il serait bien riche!... Je n'ai pas d'argent, mais vous avez l'air d'être bien bonne, madame... Dites, le voulez-vous?

JOSÉPHINE.

Mais, si Votre Majesté le demande à l'Empereur, il lui donnera tout ce qu'elle lui demandera pour faire le bien.

LE ROI DE ROME.

Papa a déjà donné tout ce qu'il avait... et moi aussi.

JOSÉPHINE, se penchant vers l'enfant.

Eh bien! Sire, je vous promets d'avoir soin de votre pauvre.

LE ROI DE ROME.

Bien vrai?...

JOSÉPHINE.

Oui; je vous le promets.

LE ROI DE ROME, l'embrassant.

Eh bien! je vous aime beaucoup! vous êtes bien bonne; je veux que vous veniez avec nous à Paris; vous demeurerez aux Tuileries...

L'Impératrice fut émue, et regarda l'Empereur avec une expression déchirante, à ce qu'il dit ensuite... Mais il ne voulait pas de scène, et surtout rien qui pût frapper l'enfant... Il revint auprès de Joséphine, et prenant le roi de Rome par la main:

—«Allons, sire, lui dit-il, il faut partir... Il se fait tard... Embrassez madame.»

Le jeune prince jeta ses deux bras autour du cou de Joséphine, et l'embrassa avec une effusion qui la toucha au point de la faire pleurer.

—«Venez avec moi, répétait l'enfant.

—Cela ne se peut, disait Joséphine.

—Et pourquoi? dit l'enfant en redressant sa jolie tête, si l'Empereur et moi le voulons.

—Allons, allons, venez, dit l'Empereur en prenant la main de son fils qui, cette fois, n'osa pas résister.»

Et faisant de l'œil et de la main un dernier adieu, Napoléon sortit avec le roi de Rome, laissant Joséphine bien heureuse pour un moment, mais avec une source de souvenirs déchirants dans le cœur.

J'ai parlé dans mes mémoires des événements de 1813; il est donc inutile de recommencer ce récit. Je ne dirai donc que ce qui se trouve lié à Joséphine.

Lorsqu'elle apprit les revers de 1813, les derniers malheurs de cette année commencée avec des pressentiments sinistres qui n'avaient eu que trop de réalisation, son désespoir fut profond. Pendant ce temps, Marie-Louise déjeunait et dînait admirablement, montait à cheval, prenait sa leçon de musique, celle de dessin, de broderie, jouait au billard, se couchait à neuf heures, dormait toute la nuit, et recommençait le lendemain, à tout aussi bien manger et tout aussi bien étudier. On voit qu'elle aurait eu le premier prix dans une pension... Mais dans le grand collége des épouses et des mères, je doute qu'elle y eût même été reçue.

Joséphine avait bien quelques consolations dans la conduite du vice-roi, et l'attachement qu'avait pour lui sa femme, la princesse Auguste de Bavière... Elle en reçut un jour une lettre qu'elle faisait lire à tout le monde avec un orgueil maternel bien aisé à comprendre[97]. Eugène avait reçu des propositions par lesquelles on lui offrait la couronne d'Italie, s'il voulait consentir à devenir un traître, un perfide et un ingrat, disait la vice-reine à sa belle-mère!... Cette lettre était en effet bien touchante; et quelque naturelle que fût la conduite d'Eugène, l'Impératrice avait tout lieu d'en être fière, car tout le monde en Italie n'a pas agi de cette manière[98]....

Enfin arrivèrent nos désastres... l'invasion de la France, l'abdication de l'Empereur!... En apprenant les premiers revers de 1814, j'ai vu Joséphine vouloir plus d'une fois aller auprès de l'Empereur pour le soutenir dans ses moments d'épreuves!...

—«Je sais comment on peut arriver à son âme, disait-elle à ceux qui la retenaient... Mon Dieu!... comme il doit souffrir!»

Mais le moyen d'exécuter une pareille résolution! c'était le rêve du cœur; et la force de la volonté demeurait insuffisante devant celle des événements.

Ils se succédaient avec une telle rapidité, que Joséphine eut à peine le temps de quitter Malmaison pour se réfugier à Navarre, qui était pour elle un lieu plus sûr que l'autre habitation. Elle partit avec son service, et dans une telle terreur, que sur la route, un valet de pied ayant donné une fausse alarme, dans un moment où les voitures étaient arrêtées, l'Impératrice ouvrit elle-même la portière de la sienne, et se jetant hors de la voiture, elle courut à travers champs jusqu'à ce qu'on la rattrapât, et elle ne voulut revenir que sur les assurances réitérées que ce n'étaient pas les cosaques.

La reine Hortense rejoignit sa mère à Navarre. Le séjour en était triste, plusieurs personnes du service d'honneur disaient aux arrivants sans beaucoup se gêner:

—«Comment! vous êtes inquiets? En vérité vous avez tort... Ah! dans le fait, je n'y songeais pas!... vous devez craindre, en effet... Mais nous... que peut-il nous arriver[99]?...

Ce fut à Navarre que Joséphine apprit que l'Empereur irait à l'île d'Elbe; cette nouvelle lui parvint au milieu de la nuit. M. Adolphe de Maussion, alors auditeur au Conseil d'État, et attaché en cette qualité au duc de Bassano, secrétaire d'État, était envoyé auprès de la duchesse par son mari, pour lui annoncer les grands événements qui venaient d'avoir lieu. La capitulation de Paris était signée, et Napoléon était à Fontainebleau... M. de Maussion s'était détourné pour apporter ces nouvelles à Navarre.

Lorsque l'Impératrice sut l'arrivée de M. de Maussion, elle se leva aussitôt, passa un peignoir de percale, prit un bougeoir et guidant elle-même le nouvel arrivé, elle traversa la cour qui séparait son logement de celui de sa fille et introduisit M. de Maussion auprès de la reine Hortense, qui, déjà éveillée par le bruit des chevaux, attendait les nouvelles avec impatience... L'Impératrice, dont le trouble l'avait empêchée de bien comprendre tout ce que lui avait dit M. de Maussion, lui dit de tout répéter... Il recommença le malheureux récit, et ce ne fut qu'alors que Joséphine comprit que Napoléon déchu de sa puissance, accablé par le sort, n'avait plus pour asile que l'île d'Elbe et ses rochers de fer!... Elle était alors assise sur le lit de sa fille... Elle poussa un cri, et se jetant dans ses bras... «Ah! dit-elle en pleurant, il est malheureux!... C'est à présent surtout que je porte envie à sa femme! Elle du moins, elle pourra s'y enfermer avec lui!...»

Son désespoir fut violent... elle pleura pendant plusieurs heures, et fut dans un état nerveux qui alarma ceux qui l'entouraient. Quant à la reine Hortense... elle prit dès ce moment la résolution d'aller s'enfermer avec l'Empereur, dans quelque prison qu'on lui donnât... elle ignorait encore que les bourreaux d'un héros sont doublement cruels lorsqu'ils ont à torturer un patient dont la gloire a humilié leur orgueil!... il fallait que le supplice fût entier... Il fallait qu'aucune douleur n'y faillît... et ils savaient bien que l'isolement de ce qu'il aime est la plus affreuse des douleurs d'un grand cœur!...

On sait tout ce qui se passa dans ces tristes journées... le souvenir en est trop pénible à rappeler... Je dirai seulement que l'Impératrice reçut à cette triste époque des preuves d'un intérêt général... Le duc de Berry lui fit proposer une garde et une escorte... Elle refusa, et la reine Hortense également... Mais les princes étrangers firent entendre à Joséphine que sa présence à la Malmaison était convenable, et que son éloignement était comme une marque de défiance qui pouvait lui nuire. Elle partit alors pour venir chercher la mort à la Malmaison. Mais jamais elle ne put décider sa fille, qui prétendait qu'elle devait aller auprès de sa belle-sœur dans un pareil moment, et que, bien que Marie-Louise ne dût pas lui être plus chère que sa mère, elle se devait à elle dans ces jours de deuil, où elle perdait autant à la fois. Elle y alla en effet... mais cette noble action fut reconnue par un accueil froid et contraint, que tout autre que la reine Hortense pouvait prendre pour impoli... Marie-Louise fut gênée avec elle dès qu'elle la vit... elle trouva à peine une parole pour la remercier de cet acte de dévouement, et finit par lui dire qu'elle attendait son père... La reine comprit quelle était de trop, et, prenant aussitôt congé d'elle, elle quitta Rambouillet presque aussi promptement qu'elle y était venue.

En revenant à la Malmaison, la Reine trouva sur la route des officiers russes, qui venaient de Paris, pour apporter des dépêches de l'empereur Alexandre, qui montrait un bien vif intérêt à Joséphine et à ses enfants. C'est ici qu'il faut rendre à la Reine une justice que tout le monde n'a pas jugé à propos de proclamer. On a eu des renseignements, assez faux probablement, je pense donc que la vérité doit être connue:

Il est positif que, les premiers jours, la Reine fut si froide pour l'Empereur Alexandre, qu'il s'en plaignit. Il était vrai, en 1814, dans tout ce qu'il voulait faire pour la famille de l'impératrice Joséphine et pour elle. On a accablé la reine Hortense, parce que l'empereur de Russie, trouvant le salon de la Malmaison charmant, y allait habituellement plusieurs fois par semaine, pendant le peu de temps que vécut l'Impératrice. Ce fut assez pour réveiller l'envie et la haine; et l'on sait ce que peuvent ces deux passions.

L'empereur Alexandre demanda beaucoup de grâces à Louis XVIII pour Joséphine, mais il n'obtint pas tout. On a raconté, dans des mémoires sur la reine Hortense, beaucoup de choses qui, je suis fâchée de le dire, ne sont pas exactes; et de ce nombre sont quelques-unes de celles qui concernent l'empereur Alexandre... Il a été chevalier, il a été le plus noble des hommes et pour la France et pour nous particulièrement. Je proclamerai la reconnaissance que nous lui devons, à haute voix et du fond du cœur..... Mais je sais que tout ce qu'on dit dans plusieurs chapitres de ces mémoires est vivement exagéré... Un homme dont la conduite fut toujours honorable, si après tout les événements ne l'ont pas aidé, c'est le duc de Vicence; et il savait comme moi que certes l'empereur Alexandre voulait du bien à la famille impériale... Mais de ce bien à ce que disent les mémoires il y a encore loin[100].

La Malmaison eut encore de brillantes journées pendant ce mois d'avril qui devait être le dernier renouvellement de printemps que devait voir Joséphine... Cependant elle n'avait jamais été si fraîche et si belle. L'apparence de la santé était sur son visage... Et pourtant elle était non-seulement triste, mais de sinistres pressentiments la venaient assaillir au milieu de la nuit; elle faisait des rêves tellement terribles qu'elle en vint à croire qu'il allait arriver quelque nouveau malheur. Hélas! sa tête seule était menacée!

L'empereur de Russie voulut connaître Saint-Leu. La Reine, qui était mère avant tout et qui avait enfin compris qu'il fallait beaucoup sacrifier à ses enfants, avait pris le parti de la résignation et l'avait pris de bonne grâce; elle chantait, causait, mais non comme par le passé, car sa voix était triste et ses paroles privées de ce charme qui nous animait toutes lorsqu'elle était au milieu de nous à Saint-Leu, dans nos beaux jours... Mais elle voulut toutefois donner une fête à l'empereur Alexandre, qui seul avait la puissance de protéger ses fils et de les lui faire conserver surtout; elle l'engagea donc à venir à Saint-Leu.

—«Il ne faut pas que votre majesté s'attende à trouver une maison royale, lui dit Joséphine, qui devait aussi être de cette partie; ma fille et moi ne sommes plus que des femmes du monde, et, en venant chez Hortense, il faut que votre majesté y vienne avec toute son indulgence.»

L'Impératrice ne savait pas encore combien l'empereur Alexandre était simple dans ses manières... Elle ignorait, je ne sais trop comment, que l'empereur faisait à Pétersbourg des visites, comme chez nous un homme du monde les ferait... aussi fut-il servi à souhait en ne trouvant à Saint-Leu que l'Impératrice et les dames de son service avec quelques femmes qui n'étaient attachées à aucune des Princesses; une jeune personne charmante dont la Reine prenait soin était aussi ce même jour à Saint-Leu, elle était élève d'Écouen et la Reine la protégeait particulièrement: c'était mademoiselle Élisa Courtin, qui depuis a épousé Casimir Delavigne.

L'Impératrice voulut faire gaiement les honneurs de la demeure de sa fille à l'empereur... Elle souriait; mais ce sourire était contraint et montrait de la souffrance; pendant la promenade, son fils, qui était auprès d'elle dans le char-à-bancs, crut un moment qu'elle allait s'évanouir. De retour au château elle se trouva si fatiguée qu'elle fut obligée de se coucher sur une chaise longue, et là elle fut pendant une heure assez souffrante pour inquiéter... Elle défendit d'en parler à sa fille et à l'empereur de Russie; et elle parut au dîner avec le sourire sur les lèvres et des yeux riants.

Mais elle était blessée au cœur; je la vis à la Malmaison deux jours après, et là, elle put me parler en liberté, elle me fit voir une âme déchirée... Cette pensée que Napoléon était seul sur le rocher de fer de l'île d'Elbe avec ses tourments et ses souvenirs, cette pensée la torturait!...

Je lui parlai de l'empereur de Russie:

—«Sans doute, me dit-elle, j'ai confiance en lui... mais il n'est pas seul!... et mes enfants seront engloutis par la tempête comme leur mère et leur bienfaiteur.»

Joséphine avait cependant une raison bien forte pour avoir de l'espérance; que de bien n'avait-elle pas fait aux émigrés, même à ceux qui n'avaient pas voulu rentrer!... Ce même jour où j'avais été à la Malmaison pour prendre ses ordres relativement à lord Cathcart, ambassadeur d'Angleterre en Russie; elle voulait le voir; et, comme il logeait chez moi, elle m'avait fait demander afin de s'entendre avec moi pour le lui amener à déjeuner un jour de la semaine suivante... Ce même jour je vis dans le salon une jeune Anglaise charmante appelée alors lady Olsseston (depuis lady Tancarville), c'était la fille du duc de Grammont... la sœur de madame Davidoff[101]. L'Impératrice avait été bonne pour la duchesse de Guiche leur mère, ravissante personne que j'avais vue à cette même place quatorze ans auparavant et peu de mois avant sa mort; la jeune femme me parut doublement jolie et charmante de n'avoir pas oublié celle qui avait été bien pour sa mère.

L'Impératrice, que je revis seule après le dîner, me parut mieux, et je le lui dis; elle me regarda en souriant, et me serra la main... Elle n'avait pas de gants... cette main était brûlante...

Ce n'est rien, me dit-elle, un peu de fatigue; j'ai changé mes habitudes depuis quelque temps. Lorsque mes affaires et celles de mes enfants seront terminées, alors je me reposerai... Mais d'ici là... je ne le pourrai pas.

Le lendemain le roi de Prusse alla dîner à la Malmaison, et cette journée fut plus pénible que celle de la veille; car avec le roi de Prusse Joséphine était contrainte, et elle-même m'avait dit qu'elle souffrait toutes les fois que la conversation se prolongeait... Ses fils se permirent ce même jour une facétie d'écolier assez peu spirituelle et je m'étonne qu'elle ait pu être commise par les deux fils du roi. Un pauvre Anglais bien embarrassé avait été engagé à dîner par l'Impératrice. Absorbé dans la contemplation d'un tableau de Raphaël, il oubliait devant lui le dîner et les heures. Lorsqu'on annonça qu'on avait servi, l'Anglais n'entendit pas. Les jeunes princes l'enfermèrent dans la galerie dont les issues ne lui étaient pas connues. Le pauvre homme attendit d'abord, mais la faim le pressant et n'entendant aucun bruit, il frappa d'abord doucement, ensuite plus fort, enfin il fit du bruit, et l'on s'aperçut alors qu'au lieu de s'être perdu dans le parc, ce qu'on croyait, l'Anglais avait été mis en prison par LL. AA. RR. Ce fut du moins ce qu'on me raconta le lendemain lorsque j'arrivai au château.

Joséphine était déjà fort souffrante, lorsque des articles de gazettes achevèrent de l'accabler. Un journal eut la lâcheté d'attaquer la reine Hortense avec une telle haine, et si peu de mesure dans cette haine, que je ne sais comment on peut se livrer à un aussi grand scandale par pudeur pour soi-même. L'Impératrice me fit dire d'aller à la Malmaison, et me montrant le journal, elle me dit de parler de ce fait à un de mes amis fort influent... Elle pleurait avec un tel déchirement qu'elle me fit mal... Je tâchai de la consoler; mais moi-même j'étais irritée contre ces hommes lâches et méchants que le malheur ne pouvait désarmer. Et savez-vous sur quel sujet cet article était fait? C'était sur le corps de son pauvre enfant!... sur le petit Napoléon, mort en Hollande, le seul de cette race qui promettait une si grande lignée qui eût été déposé sous les vieilles voûtes de Notre-Dame; on l'en avait arraché ignominieusement, on l'avait porté par grâce dans un autre cimetière... Ainsi se renouvelaient les horreurs de 93!... et nous étions en 1814!... aux premiers jours d'une Restauration.

Avant de quitter l'Impératrice, je voulus détourner ses idées de cette lugubre image, et je lui parlai de lord Cathcart, dont le noble caractère en cette circonstance est digne de louange. Je lui demandai quel jour elle le voulait voir.

—«Eh bien, me dit-elle, venez déjeuner et passer la journée après-demain 28, le temps est admirable, et nous irons au butard.»

Nous causâmes encore quelque temps, et, en la quittant, je la laissai plus calme. En nous promenant dans la galerie, je vis un Richard dont le sujet me plaisait, je proposai à l'Impératrice de faire un échange avec elle, et de lui donner un petit Luini[102] pour le Richard. Elle y consentit, et je la quittai très-peu alarmée pour sa santé.

Je vins le surlendemain à dix heures avec lord Cathcart, et je me disposais à descendre, lorsque M. de Beaumont vint sur le perron, et me dit que l'Impératrice était dans son lit avec la fièvre, et que le vice-roi était également malade. On attendait l'empereur de Russie, car la maladie était venue si promptement, qu'on n'avait pas eu le temps nécessaire pour le faire avertir... Je laissai mon petit tableau à M. de Beaumont, et lord Cathcart et moi nous revînmes à Paris, lui bien contrarié de n'avoir pas vu l'Impératrice, et moi frappée d'un vague pressentiment qui me serrait le cœur!

Hélas! il n'était que trop vrai! Le lendemain, l'impératrice Joséphine n'existait plus!...

Cette mort frappa tout le monde d'une sorte de terreur... Il y avait dans la vie de cette femme un rapport constant avec l'existence de l'homme providentiel qui avait régné sur le monde... Le jour où cette puissance s'éteint... l'âme de cette femme s'éteint aussi!... Il y a dans ces deux destinées un mystère profond que la main de l'homme ne pourra dévoiler, mais que l'intelligence comprend.

Il est de fait que Napoléon le sentait dans son cœur... Aussi l'a-t-il dit à Fontainebleau; et lorsque le malheur l'accablait, lorsque la perfidie l'entourait, lorsque l'ingratitude se montrait à lui hideuse et sans pudeur, alors il s'écria dans l'angoisse de son âme:

—«Ah! Joséphine avait raison! en la quittant, j'ai quitté mon bonheur!...»