SALON DE CAMBACÉRÈS
SOUS LE CONSULAT ET L'EMPIRE.
On a beaucoup parlé du Salon de Cambacérès, et c'est abusivement. On croit toujours que les gens qui donnent à dîner ont un salon, et qu'ils reçoivent, et, dans le fait, il en est ainsi habituellement; mais chez Cambacérès, ce n'était pas cela; et sa maison avait, à cet égard, un aspect que nulle autre n'avait à Paris.
Cambacérès était un homme d'esprit, d'un esprit agréable même, et racontant avec une finesse toujours amusante: c'était un homme du bon temps enfin. Il avait toujours vu la bonne compagnie; s'il en avait fréquenté de mauvaise, elle ne l'avait pas gâté, et je l'ai toujours vu le même, soit qu'il fût avocat consultant, et pas trop riche, car il était honnête homme, allant dîner chez M. de Montferrier, son cousin; soit qu'il fût second Consul, tout occupé des soins de donner une législation à un peuple qui en avait besoin; soit qu'il fût enfin archi-chancelier de l'Empire, et l'un des grands dignitaires entourant ce trône plus grand que celui de Charlemagne[103]. Il était toujours sérieux, faisant une grimace au lieu de sourire, et n'aimant pas le monde, quoiqu'il y fût très-bien et qu'on l'y désirât; mais sa figure, naturellement l'antipode d'une joie franche et rieuse, comme celle de notre gai pays de Languedoc, lui donnait aussi la crainte, je crois, d'être un repoussoir pour une franche gaieté. Cependant il racontait souvent des histoires fort crues, et alors c'était avec un sourire qui déplaçait à peine ses lèvres; mais on voyait qu'il y avait une pensée intérieure au-delà de celle exprimée par la parole, et en tout, pour qui voulait connaître Cambacérès, sa physionomie était un miroir assez fidèle pour guider dans cette étude.
La taille de l'archi-chancelier était au-dessus de la moyenne; il n'était pas voûté lorsqu'il est mort; et en 1820, il était ce que je l'avais vu vingt ans plus tôt. Sa tournure avait toujours une gravité magistrale toute vénérable; la main droite dans son gilet, tenant à la gauche une canne faite d'un très-beau jonc, à pomme d'or; vêtu d'un habit de drap brun, des bas gris ou noirs, avec des souliers à boucles; des culottes noires; frisé et poudré, comme nous l'avons toujours vu, et pouvant dire avec M. le duc de Gaëte: J'ai traversé la Révolution avec ma coiffure! Cette coiffure, surmontée d'un chapeau rond, d'une forme passée de mode depuis dix ans, voilà comment M. de Cambacérès allait à pied dîner, presque tous les jours, chez M. le marquis de Montferrier, en 1798 et 1799; il passait sous les fenêtres de la maison de ma mère, et toujours dans ce même équipage. Quelquefois, et cela quand il pleuvait, il remplaçait la canne par le parapluie; mais la dignité de sa démarche n'en recevait aucune atteinte, et il était tout aussi lent et compassé, même sous son parapluie, que sous l'habit de velours et le chapeau aux vingt-cinq plumes qu'il portait au couronnement.
J'ai parlé de Cambacérès à cette première époque, pour prouver que ce n'étaient pas ses grandeurs qui l'avaient changé; il avait toujours été le même. Le velours et l'hermine ont trouvé tout de suite un homme fait pour eux. Cela se rencontrait rarement dans ce temps-là, et j'en ai vu bon nombre, le jour même du couronnement, qui allaient au galop, dans les grandes salles de l'Archevêché, ayant leur queue de moire ou d'hermine sur le bras.
Ainsi donc, lorsqu'en 1801, Cambacérès se promenait, à pas réglés, au Palais-Royal, au milieu des personnes de joie qui alors s'y trouvaient, il ne faisait que suivre ses vieilles habitudes. Quant à l'habit brodé, la manchette de point d'Alençon, ou de Malines, ou de Valenciennes, ou de point d'Angleterre, tout cela selon les quatre saisons; quant à la brette, les bas de soie et les boucles à diamants, remplaçant l'habit brun et le chapeau rond, il les portait toujours, parce que, disait-il à l'Empereur, il fallait faire prendre cette habitude, même aux jeunes gens. Aussi le malheureux Lavollée, son propre neveu, le suivait-il en habit habillé en soie violette, manchettes de dentelles, l'épée, le chapeau à trois cornes, enfin tout le harnachement, excepté les cheveux courts et sans poudre qui révélaient le jeune homme. Quant à d'Aigrefeuille, Monvel, le marquis de Villevieille, qui disait si admirablement les vers, M. de Montferrier, toute la cour archi-chancelière, enfin, elle semblait faite pour l'habit habillé.
Cambacérès, aussitôt qu'il fut second Consul, voulut que sa maison fût la meilleure de Paris; et ce fut, en effet, la seule, pendant quelque temps, qui fît le sujet de l'étonnement des étrangers qui, en arrivant à Paris, s'attendaient encore à trouver les dîners civiques au milieu de la rue, les hommes en carmagnole, et les femmes en bonnet rond; mais ce cuisinier, si fameux d'abord, parce qu'il y avait moins de points de comparaison, devint tout simplement un artiste culinaire, comme il y en avait alors deux cents dans Paris. La maison elle-même du second Consul, et de l'archi-chancelier ensuite, fut l'égale de celle des ministres, et fut bien inférieure même à plusieurs de nos maisons tenues sur un pied bien autrement grand et avec bien plus de luxe. Cambacérès donnait à dîner; mais, excepté ces jours-là, sa maison avait porte close: cela donnait de l'humeur à l'Empereur.
Le mardi et le samedi étaient les jours de l'archi-chancelier. On recevait ordinairement son invitation le mercredi matin, si l'on y avait été le mardi soir; et le dimanche matin, si l'on y avait été le samedi: c'était ponctuel. On devait arriver le jour invité à heure fixe; car jamais on n'attendait, et lorsque l'heure était pour cinq heures et demie, comme cela fut pendant les premières années du Consulat, il fallait être chez Cambacérès à cinq heures vingt minutes, pour ne pas arriver trop tard. Sous l'Empire, il engageait pour six heures précises; il fallait alors arriver ponctuellement à six heures moins un quart, sous peine de le trouver de mauvaise humeur; car il attendait quand la personne était une femme marquante. Il fallait aussi faire grande attention à sa toilette; l'hiver mettre des diamants, du velours, du satin, une robe riche enfin; alors il était content, et ne faisait pas revenir éternellement une parole détournée sur l'oubli des femmes relativement au cérémonial.
Un samedi, le grand jour de l'archi-chancelier, madame de la Rochefoucault, alors dame d'honneur de l'impératrice Joséphine, vint faire une visite à Cambacérès. Probablement que sa toilette ne lui plut pas, car il s'approcha d'elle, et dit avec un accent particulier d'ironie:
—«Vous avez là, madame, un négligé charmant!»
Madame de la Rochefoucault avait de l'esprit; elle comprit tout de suite l'amertume cachée sous le compliment.
—«Ah! monseigneur, s'écria-t-elle, je vous demande bien pardon; mais je sors de chez l'Impératrice, et n'ai pas eu le temps de changer de toilette!»
L'archi-chancelier comprit, à son tour, la réponse, et ne voulut pas poursuivre la conversation.
C'était une lanterne magique fort amusante, une ou deux fois par mois, que la maison de Cambacérès. Tout ce qu'il y avait dans Paris y passait, comme on passe derrière un verre pour les ombres chinoises. Pendant quelque temps, on annonçait à haute voix, ce qui causait une rumeur continuelle, qui troublait. Aussitôt que sept heures sonnaient, et tandis qu'on était encore à table, commençaient à arriver les juges de province et leurs femmes; puis les cours de Paris. On attendait que monseigneur fût hors de table, et le salon était déjà garni de cinquante personnes lorsque les deux battants de la salle à manger s'ouvraient pour laisser passer l'archi-chancelier, donnant la main gravement à la femme qu'il avait à sa droite, et la conduisant, à pas comptés, à la bergère placée au coin de la cheminée. Peu à peu le salon se remplissait de nouveaux arrivants; et à peine l'aiguille était-elle sur sept heures et demie, que les personnes qui avaient dîné chez l'archi-chancelier se faisaient annoncer chez l'archi-trésorier ou chez un ministre qui recevait aussi ce jour-là. Quant à ceux qui venaient faire une visite chez Cambacérès, ils y demeuraient un quart d'heure, et puis[104] ils demandaient leur voiture: c'était au point que souvent, à huit heures et demie, l'archi-chancelier était libre, et allait au spectacle. Jamais il n'y avait plus de causerie que cela chez lui; jamais de jeu; jamais de fête, que de loin en loin, et lorsque l'Empereur les lui commandait. Un jour je fus étonnée de le voir arriver chez moi, le matin, en chenille, comme disait d'Aigrefeuille. C'était en 1808, à la fin de l'année; il venait me consulter, me dit-il.
—«Moi, monseigneur! Eh! grand Dieu! sur quel objet, car il me semble que j'aurais, moi, une entière confiance en vous pour tout ce que je ferais en ce monde?»
Il s'inclina en souriant à demi, car jamais ce sourire n'était entier.
—«L'Impératrice me demande un bal... à moi!..
—Eh bien! monseigneur?
—Comment, vous n'êtes pas choquée de l'inconvenance de me demander un bal à moi, l'archi-chancelier de l'Empire, le chef... (après l'Empereur, ajouta-t-il en se reprenant et en s'inclinant) de la justice de l'Empire, lui faire donner un bal! Il n'y a pas de convenance à cela, je le répète... C'est comme si l'on voulait m'y faire danser!
—Oh! monseigneur!
—Eh mais, écoutez donc, je ne porte pas la simarre, c'est vrai; mais, je le dis encore, je suis le chef de la justice de France, et danser chez moi ne convient pas!
—Eh bien, monseigneur, ne le donnez pas ce bal, s'il vous déplaît de le donner.
—Ah! voilà où gît la difficulté! c'est là ce qui me tourmente. Je le regardai attentivement. Alors il se pencha à mon oreille et me dit presque bas:
On parle de tant de choses qu'il est difficile de s'arrêter à une seule... et si je ne donne pas ce bal qu'elle me demande positivement, l'Impératrice croira que je suis instruit certainement de ce qu'elle redoute, et je ne sais rien!.. Quant à présent, ajouta-t-il comme faisant ses réserves, et alors il y aura des larmes, du désespoir... C'est fort embarrassant...»
Je ne savais que lui dire, je connaissais par expérience la susceptibilité de l'Impératrice Joséphine, et je compris que la position n'était pas facile... Cependant il en fallait sortir ou l'accepter comme elle se présentait...
—«Monseigneur, lui dis-je après avoir réfléchi un moment, il faut donner le bal.»
Il tressaillit.
—«Un bal! chez moi!... mais encore une fois, madame, c'est un outrage à la magistrature.
—Ne la faites pas danser, et votre bal n'en ira que mieux, ne soyez pas l'archi-chancelier pour douze heures, et vous voilà sauvé. Au surplus, monseigneur, si vous avez besoin de mon secours en quoi que ce soit, je suis à vos ordres.
—Comment si j'ai besoin de vous!.. vous êtes mon espoir!... Voilà une liste de femmes, regardez-la bien; croyez-vous que ces noms conviennent à l'Impératrice?»
Je rayai cinq ou six femmes qui auraient déplu à l'Impératrice et les remplaçai par d'autres plus agréables pour elle comme pour nous: l'archi-chancelier la lui présenta telle que je la lui avais corrigée; le lendemain il revint chez moi en sortant de chez l'Impératrice. Le jour était fixé; il était singulier: c'était le premier de l'an.
Ce bal fut un des plus ennuyeux que j'aie vu de ma vie, et cependant tout y était bien en apparence. Les femmes, jeunes, jolies et très-parées; les rafraîchissements abondants et recherchés, la politesse du maître de la maison extrême et même avec une nuance de galanterie à laquelle on était d'autant plus sensible qu'on y était peu habitué, car avec toute sa politesse il y avait de la sécheresse dans sa nature. Enfin, malgré tout ce qui devait contribuer à faire de cette fête une fête agréable, elle était languissante; c'est que le maître de la maison était un vieux garçon, sérieux, ne riant jamais, s'informant avec exactitude si l'on avait froid, si on avait pris des biscuits glacés ou bien une autre friandise que nul autre dans Paris ne faisait comme son officier, mais ne s'inquiétant pas du tout si les jeunes personnes dansaient, si on s'amusait enfin; et le plus bel ornement d'un bal c'est la joie.
—«Ce bal est lugubre, me dit l'Impératrice dans un moment où l'archi-chancelier était loin d'elle... Nous commençons mal l'année... C'est surtout pour moi qu'elle sera plus triste que les autres, ajouta-t-elle plus bas.»
Je la regardai... elle avait les yeux pleins de larmes.
—«Au nom de vous-même!» lui dis-je.
Elle sourit tristement...
—«J'ai encore du mérite à être comme je suis, croyez-le bien, et ne me jugez pas une femme sans courage. Je suis forte au contraire?...
Je ne répondis rien; je savais que les bruits de divorce prenaient une consistance qui devait l'alarmer. Mais aussi je savais qu'elle n'avait rien à redouter pour le moment présent, je le savais seulement depuis quelques heures et j'aurais voulu le lui dire, mais je n'aurais jamais osé aborder un pareil sujet, même seule avec elle, si elle n'avait pas commencé. Je l'aurais affligée, et puis je savais qu'il y avait à redouter le mécontentement de l'Empereur... mais j'avais aperçu madame de Rémusat dans le bal et je résolus de lui en parler; elle et madame d'Arberg avaient toute la confiance de l'Impératrice et la méritaient.
Comme l'Impératrice finissait d'exprimer toute la tristesse qui était dans son âme au milieu d'une fête, avec cette résignation et cette douceur qui lui étaient habituelles, un homme jeune, dont la tournure distinguée se faisait remarquer au milieu de tous les hommes qui l'entouraient, se détacha du groupe diplomatique, sur un mot que lui dit M. de Villeneuve, chambellan de la reine Hortense, et ôtant son épée, vint auprès de la princesse pour la prendre pour danser l'anglaise[105] ainsi qu'elle venait de le lui faire demander. C'était le comte de Metternich, ambassadeur d'Autriche; il n'y avait pas alors à Paris un homme qui eût une tournure plus élégante et plus distinguée et des manières plus nobles, quoique très-convenables pour son âge.
Comme il passait près de moi, il me dit en riant et en me montrant un immense lustre qui était au milieu du salon:
—«Est-ce là que fut pendu M. de Souza?»
Je répondis que non et en riant à mon tour, car le souvenir de cette histoire provoquera ma gaieté jusqu'à mon dernier jour.
—«Que dites vous donc de M. de Souza? me demanda l'Impératrice quand M. de Metternich et la reine Hortense furent dans la colonne de l'anglaise.
—Oh! ce n'est pas de celui que vous connaissez, madame... mais V. M. se rappellera qu'en 1802 ou 1803, je crois, il passa par Paris un petit homme Portugais, qu'on appelait don Rodrigue ou bien don Alexandre de Souza. Il n'était pas envoyé en France, il venait ou il allait à quelque ambassade de la part de S. M. Très-Fidèle, et, tout en voyageant, il voulut voir Paris, parce que, malgré leur apparente insouciance, les Portugais sont plus curieux de toutes choses que pas un peuple de l'Europe. Ce petit monsieur de Souza était très-anglomane de sa nature: tout ce qu'il portait était de confection et de fabrique anglaise; mais, avant de quitter Paris, il dût se convaincre qu'il y avait une partie de sa toilette qui aurait pu être mieux faite et plus solide.
—Que lui arriva-t-il donc? contez moi cela pendant l'anglaise.
—Eh bien! madame, l'archi-chancelier avait un de ces beaux et solennels dîners qu'il donnait, comme le sait V. M., dans le courant du Consulat, avec une fort grande magnificence, parce qu'alors elle était presque seule dans Paris. Tout ce qui passait avec un titre ou un rang, et qui allait faire une visite à Cambacérès, était sûr de recevoir une invitation pour le mardi ou le samedi suivant. M. de Souza y passa comme les autres, et précisément je fus invitée avec M. d'Abrantès pour ce même jour, ainsi que le maréchal Mortier et le maréchal Duroc. Votre majesté sait comme le maréchal Mortier est rieur!
—Lui!.. non vraiment!.. Mortier est rieur!
—Comme un écolier... au point d'être obligé de se sauver de l'objet qui provoque sa gaieté, sans quoi il demeurerait une heure à rire devant lui... Il était donc à table à côté de moi ce même jour chez Cambacérès. Depuis le commencement du dîner il ne cessait de me dire:
—«Qu'est-ce que c'est donc que ce petit bon homme qu'on a placé à côté de moi?»
En effet, M. de Souza était infiniment petit et l'on sait que le maréchal avait six pieds deux lignes; M. de Souza avait à peine cinq pieds.
Il était, de plus, d'une gravité incroyable. Le maréchal lui avait adressé plusieurs fois la parole; et, toujours repoussé avec perte, il s'était replié de mon côté... Mais la scène allait s'ouvrir pour lui comme pour nous tous.
L'archi-chancelier, même à l'époque du Consulat, donnait toujours deux services. Ce jour-là, comme toujours, les maîtres d'hôtel et les valets de chambre portaient un habit habillé avec des boutons guillochés; le premier maître d'hôtel avait un habit en ratine ou en velours ras mordoré, avec ces mêmes boutons guillochés. Ce furent eux qui amenèrent le trouble dans la maison paisible du second Consul.
Au moment où le maître d'hôtel enlevait les plats du premier service, nous entendons un cri perçant; et, comme en ce moment je fixais M. de Souza, je jugeai que c'était lui que regardait la chose, car tout à coup je le vis en enfant de chœur!
D'où lui venait cette tonsure immédiate, voilà ce qu'on ne pouvait comprendre, et encore moins la perte de la perruque qu'on ne pouvait retrouver.
—«Monseigneur, je voudrais bien ma perruque, répétait M. de Souza, avec le même sérieux qu'il aurait mis à redemander le Brésil.
—Mais, monsieur le comte, disait le second Consul en lorgnant plus attentivement cette étrange figure... que voulez-vous qu'on ait fait de votre perruque?»
Cependant, en découvrant au bout de son lorgnon cette tête toute ronde et entièrement nue, l'archi-chancelier se mit à rire. Ce rire, le seul peut-être qui eût frappé les murs de cette salle, depuis que Cambacérès habitait cette maison; ce rire fut comme un signal pour tous; mais le général Mortier fut celui qui en reçut l'effet le plus direct. Il éclata tellement, qu'il fut obligé de se lever et de quitter la salle à manger, en prétextant un saignement de nez.
—«Mais ma perruque, disait M. de Souza, en se tournant toujours aussi gravement de tous les côtés.»
Le pauvre maître d'hôtel, dont les fonctions avaient été interrompues par cet événement, cherchait comme les autres, lorsque tout à coup M. de Souza s'écrie:
—«Eh! monsieur, la voilà!»
Et il s'adressait au maître d'hôtel, avec un visage furieux; l'autre le regardait avec des yeux étonnés...
—«Là, monsieur, s'écria le Portugais en colère cette fois, et lui prenant le bras droit, auquel la perruque pendait par un de ces malheureux boutons guillochés qui l'avait accrochée en passant au-dessus de la petite taille de don Rodrigue de Souza, pour prendre les plats sur la table. Comme c'était le bouton de derrière qui avait fait ce mal, on ne l'avait pas aperçu. Cependant, les valets de pied devaient l'avoir vu; mais la malice est toujours de ce côté-là, pour ne pas dire la méchanceté, et la joie que leur donnait M. de Souza en enfant de chœur balançait le devoir. Quoi qu'il en soit, M. de Souza remit sa perruque. Le dîner continua; le général Mortier rentra guéri de son hémorrhagie, mais non pas de son envie de rire, qui était plus vive que jamais, en voyant le sérieux solennellement colère de M. de Souza, qui, après tout, devait prendre la chose en riant. Pourquoi aussi sa perruque ne tenait-elle pas mieux?
L'Impératrice avait ri pendant mon histoire avec un tel abandon, que plusieurs fois on avait regardé de notre côté, malgré le mouvement de l'anglaise et le rideau que formait la colonne. Lorsqu'on put passer, l'archi-chancelier vint savoir, s'il était possible, toutefois, dit-il en s'inclinant, quelle était la cause de cette bonne gaieté. L'Impératrice, riant encore aux larmes, le lui dit, ce qui provoqua un sourire de souvenir sur les lèvres de Cambacérès, qui jamais ne riait que dans des circonstances qu'on notait.
—«Oui, dit-il, en effet, ce fut une scène singulière; et mon maître d'hôtel nous donna là une représentation que mes convives n'attendaient guère... C'est beaucoup plus comique que l'histoire de la perruque de M. de Brancas, accrochée au lustre du salon de la Reine-Mère, dont il était, je crois, chevalier d'honneur...»
Et sa mémoire le servant admirablement, il ajouta au portrait de M. de Souza plusieurs teintes qui achevèrent la ressemblance et redonnèrent un nouvel accès de gaieté à l'Impératrice. On sait que Cambacérès contait à ravir.
C'est à ce bal que M. de Metternich répondit un mot si parfaitement spirituel à une autre parole de M. le duc de Cadore, qui ne l'était guère. M. de Metternich était, depuis un an, dans toutes les agitations pénibles qui peuvent tourmenter un homme investi de grands pouvoirs, honoré de la confiance de son souverain, et qui voit qu'il ne peut détourner la tempête qui va fondre sur sa patrie et la ravager. Car il était presque certain que Napoléon voulait faire la guerre à l'Autriche... On disait que non à Paris; mais Napoléon y songeait à Bayonne.
M. de Metternich, tourmenté par ses craintes, demanda et obtint un congé pour aller à Vienne, pour des affaires personnelles. L'empereur Napoléon vit ce départ avec une sorte de peine; il lui donna des soupçons et de l'ombrage... Pourquoi l'ambassadeur quittait-il son poste? Mais, après tout, quand M. de Metternich l'aurait quitté pour avertir plus sûrement son maître des dangers qu'il courait déjà, il n'aurait fait que son devoir d'honnête homme et de loyal[106] sujet. Il était Autrichien avant tout; au service de l'Autriche, et dévoué de cœur à son maître, surtout depuis qu'il était malheureux; car c'est un homme loyal et bon que M. de Metternich.
En partant de Paris, dans les derniers jours d'octobre, il annonça qu'il serait de retour vers la fin de novembre. Il ne revint que le 31 décembre 1808. Le duc de Cadore crut lui dire un mot fort spirituel en le plaisantant sur ce retard.
—«Ah! ah! monsieur le comte, vous avez été bien longtemps absent, lui dit-il en souriant.»
Et, quoique le plus digne des hommes, M. le duc de Cadore en était le plus laid, quand il souriait surtout.
—«C'est vrai, monsieur le duc, répondit M. de Metternich, qui comprit l'allusion qu'on voulait faire en parlant de ce retard; mais j'ai été obligé de m'arrêter, pour laisser défiler le corps entier du général Oudinot, qui venait de passer l'Inn.»
Cambacérès faisait un grand cas de M. de Metternich; et son éloge n'était pas indifférent dans sa bouche, car il était peu louangeur.
Cette fête, ou seulement ce bal donné par l'archi-chancelier à l'Impératrice, avait au reste la teinte de gêne et de tristesse que toutes les fêtes qu'on lui offrait alors recevaient nécessairement par la connaissance qu'on avait du divorce très-prochain qui la menaçait. Elle-même le savait; et le malheur avait déjà doublé d'épines cette couronne qui lui avait été prédite dans son enfance.
Cambacérès possédait au plus haut degré la tenue solennelle de la haute magistrature. Il me rappelait l'idée que je me faisais, étant jeune fille et étudiant, de ces anciens chanceliers, des L'Hôpital, des Lavardin... de ces hommes mourant sur leur chaise curule, comme les vieux pères conscripts... excepté pourtant cette dernière chose; car on prétend que Cambacérès était poltron comme un lièvre... Mais qu'en savait-on?
Le jour où le Conseil d'État fut averti du projet d'hérédité impériale, ce fut lui qui présida le Conseil à la place de l'Empereur, qui manquait rarement à ce qu'il regardait, disait-il, comme un devoir. Ce jour-là qui, je crois, était un 12 ou un 14 d'avril, Cambacérès entra dans le Conseil d'État plus solennellement encore qu'à l'ordinaire; et ce furent lui et Regnault de Saint-Jean-d'Angely qui discutèrent et posèrent d'abord la question de l'hérédité, sans laquelle, disaient-ils avec raison, il ne pouvait y avoir en France de paix ni de repos. Quelques jours après, oubliant qu'il devenait le sujet de celui dont il était l'égal, puisque le gouvernement consulaire l'avait établi par le fait, il prononça lui-même à l'Empereur, à Saint-Cloud, ce fameux discours qui lui donnait la puissance souveraine au nom du peuple et du Sénat. Ce discours est un modèle de concision et de clarté oratoire. Il est peut-être peu élégant; mais Cambacérès ne pouvait pas parler autrement ce jour-là... et dans cette pièce mémorable dans notre histoire, il ne faut voir que les mots et ce qu'ils annoncent.
«Sire,
»Le décret que le Sénat vient de rendre, et qu'il s'empresse de présenter à votre majesté impériale, n'est que l'expression authentique d'une volonté déjà manifestée par la nation.»
....................
«La dénomination plus imposante qui vous est décernée n'est donc qu'un tribut que la nation paie à sa propre dignité et au besoin qu'elle sent de vous donner chaque jour les témoignages d'un attachement et d'un respect que chaque jour aussi voit augmenter.
»Eh! comment le peuple français pourrait-il[107] trouver des bornes à sa reconnaissance, lorsque vous n'en mettez aucune à vos soins et à votre sollicitude pour lui?...
»Comment pourrait-il, oubliant les maux qu'il a soufferts quand il fut livré à lui-même, penser sans enthousiasme au bonheur qu'il éprouve depuis que la Providence lui a inspiré de se jeter dans vos bras?...
»Les armées étaient vaincues[108]; les finances en désordre; le crédit public anéanti; les factions se disputant les restes de notre antique splendeur; les idées de religion et de morale obscurcies; l'habitude de donner et de reprendre le pouvoir laissaient les magistrats sans considération, et même avaient rendu odieuse toute espèce d'autorité...
»Votre majesté a paru; elle a rappelé la victoire; elle a rétabli la règle et l'économie dans les dépenses publiques; la nation, rassurée par l'usage que vous en savez faire, a repris confiance dans ses propres ressources; votre sagesse a calmé la fureur des partis; la religion a vu relever ses autels; les notions du juste et de l'injuste se sont réveillées dans l'âme des citoyens, quand on a vu la peine suivre le crime, et d'honorables distinctions récompenser et signaler la vertu, etc.»
Ce fut le 19 mai 1804, que ce discours fut prononcé par Cambacérès, comme président du Sénat.
François de Neufchâteau, l'ancien directeur, fit aussi un discours à Napoléon, le 1er décembre 1804. On verra, par quelques phrases que j'en vais rapporter, que dans ces six mois d'intervalle la flatterie avait fait de grands progrès.
Je les place également pour donner une idée du genre d'esprit de François de Neufchâteau, dont on a tant parlé, et qui, après tout, n'était qu'un rhéteur sans grâce; quoiqu'à l'époque où il était un de nos cinq rois, il eût aussi sa cour de flatteurs, qui le plaçaient beaucoup plus haut que tous les poëtes et les écrivains de son époque, et même de son siècle...
La voix du peuple est bien ici la voix de Dieu,
disait-il à l'Empereur.
«Aucun gouvernement ne peut être fondé sur un titre plus authentique. Dépositaire de ce titre, le Sénat a délibéré qu'il se rendrait en corps auprès de votre majesté impériale. Il vient faire éclater la joie dont il s'est pénétré, vous offrir le tribut sincère de ses félicitations, de son respect, de son amour; et s'applaudir lui-même de l'objet de cette démarche, puisqu'elle met le dernier sceau à ce qu'elle attendait de votre prévoyance pour calmer les inquiétudes[109] de tous les bons Français, et faire entrer au port le vaisseau de la république.
»Oui, sire, de la république! Ce mot peut blesser les oreilles d'un monarque ordinaire; mais ici, le mot est à sa place devant celui dont le génie nous a fait jouir de la chose, dans le sens où la chose peut exister chez un grand peuple: vous avez fait plus que d'étendre les bornes de la république, car vous l'avez constituée sur des bases solides. Grâces à l'EMPEREUR DES FRANÇAIS, on a pu introduire dans ce gouvernement d'un seul les principes conservateurs des intérêts de tous, et fondre dans la république la force de la monarchie, etc., etc[110]...»
Voilà un échantillon du talent de François de Neufchâteau. Il avait de l'esprit, pourtant, et même beaucoup, ainsi que je l'ai déjà dit. Il était aimable, disait les vers à ravir, mais s'étonnait, après cela, tellement de lui-même, qu'il en évitait la peine aux autres. Toutefois, je le répète, il avait de l'esprit. Seulement il aurait dû sentir que des flatteries du genre de celles dont il accablait l'Empereur, étaient déplacées dans la bouche d'un homme qui avait eu lui-même pendant un temps la puissance exécutive. L'Empereur le comprit et le dit à Cambacérès.
—«On m'a fait un bien beau discours, qui m'a fait regretter le vôtre, monsieur l'archi-chancelier,» lui dit-il la veille du sacre, au moment où il arriva près de Napoléon, selon le désir que celui-ci lui avait témoigné de s'entretenir avec lui en particulier et même en secret la veille du couronnement. Cette conversation dut être du plus haut intérêt. Mais jamais personne n'a su un mot de ce qui fut dit dans cet entretien, quoiqu'on ait pu le présumer. Cambacérès était non seulement aimé de l'Empereur, mais estimé. Napoléon tenait à honneur d'être ami de Cambacérès. «C'est un honnête homme,» répétait toujours Napoléon, «un honnête homme supérieur.»
Que de fois je lui ai entendu répéter cette phrase... Il aimait aussi l'ordre et la régularité de Cambacérès; sa manière de recevoir surtout. Cette étiquette strictement observée ne lui paraissait nullement ridicule; et il trouvait peut-être avec raison que l'archi-chancelier était le seul grand dignitaire qui comprît bien sa position.
Mais, en revanche, l'archi-chancelier n'était aimé d'aucune des Impératrices. Joséphine n'avait aucune affection pour lui. Il attribuait cet éloignement à des remontrances qu'il avait pris la liberté de lui faire, au nom de l'Empereur, sur ses dépenses excessives, qui donnaient toujours à Napoléon des colères, quelquefois funestes pour lui-même, car elles le rendaient fort malade; et puis l'archi-chancelier était pour la séparation; Fouché également cependant, et il était en faveur auprès d'elle: mais il était faux, et Cambacérès était véridique et loyal.
Quant à Marie-Louise, c'est autre chose. Voici pourquoi elle prit l'archi-chancelier en grippe. Je donne cette histoire comme elle courut alors dans tous les salons de Paris. Elle nous fit beaucoup rire, et je la crois positivement vraie.
À l'époque de la guerre de Russie, lorsque l'Autriche insistait si vivement pour avoir les provinces illyriennes[111], la correspondance, soit confidentielle, soit ministérielle, du beau-père et du gendre était souvent orageuse... Un jour, Napoléon jura et frappa du pied contre terre, en nommant son père et frère d'Autriche de je ne sais plus quel nom.
—«Qu'est-ce, mon ami? qu'avez-vous contre mon père?
—Votre père, Louise!... votre père EST UNE GANACHE!... Et après ce mot il se lève, et sort en fermant la porte assez violemment pour la briser.
L'Impératrice, soit qu'elle ne connût que notre beau langage, soit qu'elle ne connût pas en entier notre dictionnaire, ou plutôt qu'elle s'en tint à la véritable acception des mots, demeura surprise devant celui que Napoléon lui avait jeté comme une injure, si elle en jugeait au ton courroucé de sa voix. Mais une injure de Napoléon! lui, si doux avec elle! si tendre surtout!... Le moyen de le croire!... Dans ce moment, la duchesse de Montebello entrait chez l'Impératrice. On sait combien elle l'aimait[112]! Elle lui demanda aussitôt ce que signifiait le mot ganache, en lui disant pourquoi elle lui faisait cette question...
Madame la duchesse de Montebello, fort embarrassée, lui répondit cependant fort bien pour tous:
—«Une ganache! madame... c'est... c'est un brave homme... un honnête homme un peu âgé...
—Ah!...»
La chose en resta là. L'Impératrice n'en parla plus, parce que l'occasion ne se présenta pas de placer le mot; mais au moment du départ de l'Empereur pour la Russie, il laissa, comme on sait, l'Impératrice régente avec l'archi-chancelier pour conseil, et même presque comme tuteur. L'Empereur parti, le prince archi-chancelier alla présenter ses devoirs à son impériale pupille, qui, voulant lui dire une parole gracieuse, le regarda en souriant, et, prenant une physionomie toute gracieuse:
—«En vérité, lui dit-elle, je suis bien touchée que l'Empereur m'ait laissé un guide aussi respectable!... et je serai toujours empressée de recevoir les avis d'une aussi brave GANACHE!»
Qu'on juge de l'effet du compliment!
On a prétendu qu'elle avait eu l'intention de lui dire ce qu'en effet signifie ce mot. Je ne le crois pas: quel en serait le motif?... Cambacérès était un homme inoffensif, que l'Empereur estimait beaucoup, et Marie-Louise le savait. Non, je crois que ceux qui lui veulent faire une réputation de malice, pour lui sauver celle de la sottise, se trompent ici beaucoup... Marie-Louise était un de ces êtres mal organisés, à qui tout réussit mal, et qui ne savent jamais corriger leur destinée...
Elle aimait à s'amuser, et n'y entendait rien; cependant les bals lui plaisaient: elle aimait la danse et elle y valsait et dansait l'anglaise comme une personne que cela ennuie et fatigue. Cambacérès, qui, certes, n'était pas danseur, en fit la remarque un jour chez lui à un petit bal donné à Marie-Louise dans sa nouvelle maison; cependant, cette fois-ci, l'ordonnance était mieux faite; il y avait plus de jeunes gens. Presque tous les auditeurs au Conseil d'État, dont Cambacérès était le chef, pour ainsi dire, s'y trouvaient, et leur présence ajoutait et donnait même, on peut le dire, un autre aspect à la fête... Marie-Louise avait ce soir-là presqu'une apparence de beauté... Elle était bien mise, ce qui lui arrivait rarement; elle avait un petit corset de velours bleu, de ce bleu qui porte son nom encore aujourd'hui, couleur tout à fait bien pour son teint, qui était sa seule beauté réelle. Ce petit corset était brodé en diamants, la jupe était en tulle, doublée de satin blanc, et bordée par plusieurs touffes de belles de jour, d'un bleu plus foncé que nature, pour rapprocher davantage la nuance du velours. Elle était coiffée avec les mêmes fleurs et des épis de diamants, ce qui faisait admirablement dans ses beaux cheveux blonds... Elle était presque jolie comme cela! et elle l'eût été certainement, si elle eût été gracieuse!
Lorsque l'Empereur était absent, c'était bien vraiment l'archi-chancelier qui régnait à Paris; c'était son salon qui était la cour active et marquante. Sa représentation continuelle est véritablement le mot qui convient à la chose. Jamais il ne faisait un voyage pour aller, soit aux eaux, soit à la campagne ou dans le Languedoc. Lorsque l'Empereur lui dit d'avoir une campagne, il en prit une... mais à Monceaux.
Aussi l'Empereur comptait-il sur lui comme sur un ami, et il avait raison; il savait combien il pouvait s'assurer sur son calme, son bon sens et sa haute expérience dans les affaires. Ensuite il y avait un autre motif pour l'Empereur; c'était la sécurité que lui donnaient trois convictions: celle de son honnêteté d'abord, ensuite de sa circonspection, et puis enfin celle de sa poltronnerie.
—«Bah! disait Berthier, l'Empereur sait bien qu'il n'a rien à craindre de Lebrun et de Cambacérès! Ils sont honnêtes gens d'abord, et puis trop poltrons pour tenter ou soutenir une révolution, surtout l'archi-chancelier...»
Je crois que l'honnêteté de Cambacérès suffisait pour le faire tenir en repos; mais, ce que je crois encore mieux, c'est qu'il n'avait aucune chance pour réussir. Il possédait sans doute toutes ces qualités, que les souverains trouvent rarement dans leurs alentours... Mais à posséder celles qu'il faut pour être souverain soi-même, il y a encore bien loin.
Cambacérès accueillait dans son salon, avec une bienveillance plus intime que pour les autres personnes présentées, celles qui lui venaient du Languedoc. Il avait un respect religieux pour sa province. Son amitié pour moi doublait, je crois, de cette circonstance, que nous étions de la même ville... Si quelque Montpellerais lui demandait un service, il répondait presque toujours: Je le ferai!
En effet, il faisait examiner la chose; le rapport était fait dans les quarante-huit heures; car M. Lavollée secondait son oncle aussi vivement qu'il le pouvait, et, le mardi ou le samedi suivant, Cambacérès disait au compatriote solliciteur:
—«Mon cher, je me charge de votre affaire.»
Alors c'était à peu près fait. Je dis à peu près, parce qu'avec Napoléon, on ne pouvait répondre de rien.
Mais quelquefois Cambacérès avait promis, ou bien les prétentions du solliciteur ne lui semblaient pas justes. Alors il lui disait avec la même franchise: Je ne puis rien. C'est de l'honneur, cela.
Un jour je reçois une lettre d'Arras; elle m'était écrite par une personne que je ne nommerai pas, parce qu'à l'époque où j'habitais cette ville, cette personne était royaliste avec tout le fanatisme qu'on connaît à certaines gens. Ensuite elle était devenue impérialiste au même degré. En 1814 cela changea encore, et, en 1830, il y eut une nouvelle mutation. Cette dame avait un petit-fils. Jamais aïeule ne fut plus enthousiaste de sa progéniture. Le jeune homme n'avait pourtant rien d'extraordinaire; il n'était que bien, et voilà tout; mais, sur toute chose, il était enfant gâté, et voulait ce qu'il voulait avec acharnement. Il entreprit de vouloir être ce que détestait sa grand'-mère alors... il voulut servir l'Empire. La seule concession qu'il lui fit, ainsi qu'à sa mère, fut de ne pas aller à l'armée, quoiqu'il en mourût d'envie. Alors l'aïeule m'écrivit pour me prier de solliciter pour son petit-fils l'entrée du Conseil d'État. Elle avait jadis connu Cambacérès chez le marquis de Montferrier, et comptait sur ce souvenir. Mais il y avait bien des chances pour le contraire!...
Elle y comptait pourtant si bien, que dans la lettre qu'elle m'avait priée de remettre à l'archi-chancelier, elle en parlait d'une curieuse manière. Le jeune homme, je le répète, était fort bien; et, heureusement pour lui, le prince le comprit comme moi.
À mesure qu'il lisait la lettre de l'aïeule, il me regardait avec une sorte de malice tellement inusitée chez lui, que je dus m'attendre à quelque chose de bizarre.
—«Tenez, me dit-il en me donnant la lettre de madame de ****, voyez de quel style on me fait la demande d'un service.»
Je suis fâchée de ne pas avoir gardé de copie de cette lettre: elle était curieuse dans le fait. Madame de **** rappelait à Cambacérès archi-chancelier, qu'elle l'avait connu comme Cambacérès avocat; et cela si crûment, si peu délicatement, que je vis l'affaire du jeune homme tout à fait manquée. Mais je devais apprendre à connaître l'archi-chancelier.
—«Monsieur, dit-il à M. de ****, je ne pourrai répondre aux volontés de madame votre grand'-mère, qui m'ordonne, ajouta-t-il en souriant, de vous faire nommer dans les vingt-quatre heures. Mais veuillez me faire l'honneur de venir dîner chez moi mardi prochain, et en raison de notre très-ancienne connaissance, de venir à quatre heures et demie; nous causerons. Aujourd'hui je ne veux pas ennuyer madame d'Abrantès d'une aussi lourde conversation; et puis je dois me rendre au Conseil. Mais mardi, vous voudrez surtout bien permettre que je sois moi-même votre examinateur.»
Le jeune homme sortit de chez Cambacérès enchanté de lui. Sa place au Conseil d'État était d'autant plus importante à obtenir pour lui, qu'il était très-amoureux, et que le père de la jeune fille ne voulait la marier qu'à un homme ayant une carrière. Le jeune homme, quoiqu'il fût amoureux, préférait celle des armes; à cette époque il y avait une telle confiance, que personne ne croyait mourir, et on allait à l'armée comme au bal; mais pour plaire à sa famille, il s'était décidé pour le Conseil d'État.
—«Dites tout cela à l'archi-chancelier, lui dis-je; il vous servira mieux si vous avez confiance en lui; car la lettre de votre grand'-mère a failli tout gâter. Parlez à Cambacérès comme à un père.»
Il suivit mon conseil et fit bien. J'avais été invitée à dîner par Cambacérès pour ce même mardi, afin que mon protégé et moi nous fussions ensemble; et, bien que Cambacérès me l'eût répété trois fois, je n'en reçus pas moins, le même soir, une invitation imprimée. Aussitôt que j'arrivai, le prince vint à moi; et me prenant par la main, comme si nous allions danser un menuet, il me conduisit à un fauteuil et me dit tout bas:
—«Je suis parfaitement content du jeune homme; et comme j'ai pour principe de ne pas me laisser influencer par des circonstances étrangères, je le servirai parce qu'il a du mérite, et qu'il serait cruel autant qu'injuste de le rendre responsable du peu de considération que sa folle de grand'-mère m'inspire. Il peut donc compter sur moi: vous pouvez en être certaine.»
En effet, quelques semaines après, le jeune homme fut nommé auditeur au Conseil d'État. Il se maria et il est toujours demeuré reconnaissant des bontés de l'archi-chancelier.
—«Une belle bonté, vraiment! disait la grand'-mère, lorsqu'il en parlait devant elle; il devait vous faire nommer: il ne pouvait faire autrement, j'avais dîné vingt fois avec lui chez M. de Montferrier!..»
Un officier de la maison de l'Empereur, homme d'esprit et de bonnes manières, dont le père était un des amis les plus intimes de ma mère, M. le marquis de Beausset, était un habitué du salon de Cambacérès. Il était préfet du palais; et, en vérité, il entendait cette fonction admirablement bien. Il avait cependant un rival, non seulement dans la maison de l'Empereur, mais auprès de l'archi-chancelier: c'était M. de Cussy. M. de Cussy était un homme excellent, mais ne comprenant guère la vie que comme elle s'écoulait pour lui. Il ne lui fallait des fêtes que parce qu'il y a toujours un souper, ou bien des rafraîchissements d'une nature plus substantielle que des sirops. Il avait un profond mépris pour les maisons qui reçoivent à gosier sec, comme il le disait.
«Il n'y a plus de France! s'écriait-il un jour; il n'y a plus de France!... on ne soupe plus!...»
Cambacérès l'avait nommé d'Aigrefeuille second. Il allait beaucoup chez lui, ainsi que M. le marquis de Beausset; ils étaient rivaux, mais cela n'était pas alarmant et ne passait jamais le seuil de l'office impérial.
On voit que l'addition de ces deux messieurs ne devait ni enlever ni ajouter quelque chose à l'élégance de la cour de l'archi-chancelier; car ceux qui la formaient habituellement étaient loin de pouvoir être donnés pour des modèles en ce genre.
C'était d'abord M. le marquis de Montferrier, homme de bonne naissance, âgé de cinquante ans au moins, gros, poudré, et l'antipode d'une contredanse, quoiqu'il sourît toujours.
C'était Monvel, frère de mademoiselle Mars, et fils du fameux acteur Monvel. Il était secrétaire du prince.... Maigre, pâle, sa figure longue et étroite pouvait sourire quelquefois, mais je crois qu'il n'en savait rien.
C'était encore M. de Villevieille, contemporain de Voltaire et disant les vers admirablement. Mais il aurait fallu rétrograder de quelque trente ans par-delà: c'était donc encore une figure peu admissible dans une fête.
C'était d'Aigrefeuille enfin, avec sa grotesque figure et sa burlesque toilette! Toutes deux méritent d'être connues.
D'Aigrefeuille[113] était un fort bon homme, ayant de l'esprit et des connaissances, choses qui disparaissaient pour le monde devant sa gloutonnerie, mais qui pourtant existaient réellement. Sa figure était incroyable; il avait une grosse tête placée sur un cou très-court; son visage était fait comme peu de visages le sont; ses yeux, très-gros et très-saillants, étaient parfaitement ronds et d'un bleu pâle et terne; son nez, formé d'une boule de chair, était au-dessous de ces yeux que je vous ai dits, et surmontait une bouche formée de deux grosses lèvres qu'il léchait incessamment, comme s'il venait de manger une bisque, et tout cela avec deux grosses joues fleuries, mais tremblantes, formaient deux fossettes quand il faisait son gros rire, ce qui arrivait souvent; ses jambes étaient petites, c'est-à-dire courtes, car elles étaient grosses et ramassées; son ventre très-gros et sa taille petite: voilà le portrait de l'homme, ni flatté ni chargé.
Qu'on se figure à présent ce personnage que je viens d'essayer de peindre, vêtu d'un habit de velours ras, bleu de ciel, doublé de satin blanc et garni d'une hermine, qui jouait le lapin blanc, attendu qu'il n'y avait pas de queues noires.
Voilà l'origine de cette belle toilette.
D'Aigrefeuille était fort ami d'une bonne, excellente et spirituelle personne, la comtesse de la Marlière. Un jour, il était chez elle, et lui contait ses chagrins d'être obligé d'acheter un habit habillé.
—«Mais, lui dit la comtesse, j'ai une robe de velours bleu de ciel, la couleur est un peu tendre, mais, qu'importe? prenez-la.»
D'Aigrefeuille, ravi, emporte sa robe, et son bonheur l'adresse chez le valet de chambre de l'archi-chancelier, au moment où il mettait en ordre des fourrures qu'il tenait encore à la main.
—«Tenez, monsieur d'Aigrefeuille, voilà de quoi garnir richement votre habit. Ce sont les rognures de l'hermine avec laquelle on a garni le manteau du sacre, pour monseigneur.»
D'Aigrefeuille, ravi du magnifique présent que le valet de chambre aurait probablement jeté, s'il ne le lui avait pas donné, fit faire l'habit bleu de ciel, se mit en dépense pour la doublure de satin blanc, et fit apposer sur les manches et au collet, ainsi que sur tous les bords, les petites bandelettes de fourrures blanches de l'hermine, dans laquelle il n'y avait plus une queue noire.
C'est avec cet habit que d'Aigrefeuille se faisait beau les samedis et mardis, chez l'archi-chancelier. Pour tout le monde, il n'était que ridicule; pour moi, il était comique. Pour moi, qui connaissais l'histoire du velours et de la fourrure, cet habit valait plus que pour une autre.
Cette histoire d'un habit bleu m'en rappelle une que j'ai omise dans le salon des princesses: c'était pour celui de la princesse Pauline.
M. de Th.... était, ce qu'il est encore, un officier plein de mérite et tout à fait estimable; mais il avait beaucoup de couleur, et le sang lui montait facilement aux joues. Ceci est indépendant des qualités de quelqu'un.
M. de Th.... était absent de Paris; il y revient, et trouve qu'en son absence on a donné l'ordre très-sévère de n'aller à la cour qu'avec un habit habillé. C'est un ordre un peu dur pour un jeune officier de cavalerie ayant une jolie tournure, et qui n'a que son uniforme... Dans cette perplexité, il rencontre M. Eugène de Faudoas, et lui conte son aventure.
—«Bah! n'est-ce que cela? lui dit M. de Faudoas; ma sœur va réparer ton malheur à l'instant. Il me faut un habit aussi, et je vais la prier de faire les deux emplettes.»
Madame la duchesse de Rovigo, avec son indolence habituelle, commande d'aller prendre chez Lenormand deux habits habillés, pour MM. de Th.... et de Faudoas, et de les porter chez leur tailleur, pour que ces habits fussent prêts pour le même soir, à neuf heures.
M. de Tha.... lorsqu'il essaya son habit, ne fit aucune attention à sa couleur. Il la trouva bien un peu claire, mais la chose était de trop peu de conséquence pour l'arrêter un moment de plus, lorsqu'il avait tant à faire. L'habit arrive fort tard. M. de Tha... le passe immédiatement et arrive enfin chez la princesse Pauline. Il était près de dix heures; le bal était commencé depuis longtemps, et la foule encombrait les salons. Tout à coup j'avise, au milieu des hommes qui se tenaient près de la porte qui communiquait de la galerie au grand salon, une figure étrange. Je fais un signe à la duchesse de Bassano, qui était près de moi; nous regardons plus attentivement, et nous reconnaissons M. de Tha..., dans son superbe habit de velours bleu céleste, brodé en argent; mais avec l'addition d'une coiffure poudrée à blanc, dans laquelle était encadrée sa figure bonne et excellente, et même agréable, mais si fortement colorée d'un pourpre foncé dans ce moment surtout, où il se trouvait dans une position gênée et presque au supplice, qu'il paraissait comme une fraise au milieu d'un fromage à la crème. Madame de Bassano et moi ne pûmes retenir un sourire qui, au fait, comprimait un éclat de rire que nous cachâmes comme nous le pûmes sous notre éventail. La princesse, qui nous vit rire, dirigea ses regards vers le lieu où allaient les nôtres. Aussitôt qu'elle aperçut M. de Tha...., elle mit aussi son éventail devant elle; ce que voyant le pauvre M. de T....., il devint exactement pourpre et fit craindre quelque accident. Jamais je n'ai vu une figure de cette teinte placée entre des cheveux blancs à frimas et un habit bleu de ciel, comme le prince Mirliflore! ce qui prouve que la chose accidentellement peut tout décider chez nous. Car M. de T.... était fort bien, avait très-bon air, et certes, ne pouvait jamais prêter à rire; mais, cette fois, il n'y avait pas moyen.
Ces malheureux costumes, que l'Empereur forçait de porter à la cour, faisaient le désespoir de la plupart des hommes. Mais l'archi-chancelier était vraiment heureux de cet usage rétabli. Ce n'était qu'aux grandes cérémonies qu'il avait particulièrement une tournure burlesque, avec le grand habit du sacre, ou même le manteau et l'habit des grandes réceptions. Ce chapeau, retroussé par-devant, à la Henri IV, avec toutes ces plumes; ce manteau, cet habit au lieu du pourpoint, qui va seul avec le manteau, toute cette toilette est ridicule, lorsqu'elle n'est pas noblement portée. Lorsque le chapeau est posé tout droit sur la tête, le manteau placé tant bien que mal sur l'épaule gauche, l'écharpe blanche tournée autour du corps, et dont quelquefois le gros nœud arrivait au milieu de la poitrine, tout cet attirail mal mis et mal porté devenait une mascarade, et non plus un habillement de cour. L'archi-chancelier, pour dire le mot, avait l'air de jouer une parade, tandis qu'il portait au contraire fort bien l'habit habillé.
J'ai déjà dit qu'il n'aimait pas les fêtes. Il n'y allait que par obligation; qu'on juge de l'ennui que ces bouleversements lui donnaient chez lui-même. Il venait me voir quelquefois; et, comme je l'aimais et l'estimais fort, j'étais très-sensible à une preuve de bonté qu'il ne donnait presque à personne. Quelquefois il se rencontrait chez moi avec le cardinal Maury. Alors ils me charmaient tous deux par leur conversation variée, et surtout dans ce qui avait rapport aux premiers jours de la Révolution. Cambacérès ne provoquait ni ne fuyait ce sujet de conversation que je cherchais toujours, moi, à éluder, quelque plaisir qu'il me fît, car je craignais les discussions, et puis... le 21 janvier... Mais le cardinal me dit un jour, après qu'il fut parti:
—«Cela ne peut rien lui faire qu'on lui parle du procès du roi, parce que son vote est positivement de ceux qui ont été faits pour le sauver.
—C'est votre opinion, monseigneur? lui demandai-je fort étonnée.
—Oui, sur mon honneur, je l'ai dit à l'Empereur, qui, ainsi que vous le savez, n'aime pas ceux qui ont voté la mort de Louis XVI, qu'il n'appelle jamais que le malheureux Louis XVI!... Vous pouvez être sûre que Cambacérès voulait sauver le roi[114].»
Voilà ce que m'a affirmé, plus de dix fois, le cardinal Maury.
Cette parole me fut dite entre autres fois par le cardinal, chose étrange! deux jours seulement avant une autre fête donnée par l'archi-chancelier, dans son nouvel hôtel de la rue Saint-Dominique. J'en fais la remarque, parce qu'il arriva une aventure si singulière à ce bal, qu'il est permis de croire ceux qui l'ont réfutée dans l'intérêt de l'archi-chancelier; mais elle me fut certifiée alors par le comte Dubois, qui était en ce même temps préfet de police, et, depuis, il me l'a confirmée, il n'y a pas quatre ans, dans son château de Vitry.
La fête de l'archi-chancelier devait être plus belle, en effet, qu'aucune de celles de l'hiver. Il y avait ensuite une raison pour le croire, ce qui à Paris est déjà beaucoup. Cette raison était la fraîcheur des ameublements; tout y était neuf et fort beau; l'hôtel lui-même était une belle résidence, et certes, cette fois, le maître de cette magnifique habitation n'avait rien négligé pour que sa fête fût superbe. Des fleurs, des lumières en abondance; une foule de femmes charmantes, couvertes de diamants, portant de riches et d'élégants costumes... c'était un bal masqué et costumé... L'Empereur avait le goût de ces sortes de fêtes à un degré vraiment étonnant pour un homme aussi sérieux et absorbé par de si grands intérêts, surtout à cette époque, où la guerre d'Espagne était dans toute sa fureur, et où lui-même rêvait une autre campagne d'Autriche?... Peut-être avait-il le besoin de se distraire des grands soins qui dévoraient sa vie, et ce moyen lui plaisait-il plus qu'un autre.
Quoi qu'il en soit, il aimait ces bals masqués, où, presque toujours, il s'amusait à former une intrigue. Je ne crois pas cependant qu'il ait été pour rien dans celle qui eut une si funeste issue[115], par l'impression qu'elle produisit sur celui qu'elle concernait.
La fête était brillante, animée; les déguisements étaient charmants. Plusieurs quadrilles avaient été remarqués. On les avait formés avec des costumes rappelant les personnages d'une pièce en vogue au même moment. Ainsi, par exemple, des femmes de ma société intime, choisirent ceux de la charmante pièce d'Alexandre Duval, la Jeunesse de Henri V. Madame la baronne Lallemand était bien jolie en Betty, avec son aimable et doux visage et ses beaux cheveux châtains sous le grand chapeau de velours noir. Madame de Montgardé avait le costume de Clara, et le capitaine Copetait était très-bien représenté par un Polonais de nos amis, le comte Joseph Motchinsky.
Je ne me souviens plus qui avait fait le quadrille des Deux Magots, mais il était charmant. On n'avait rien retranché, et il était fort nombreux. M. de Forbin lui avait un costume oriental purement observé, qui lui allait admirablement. On regardait beaucoup une magnifique aigrette en diamants, dans laquelle était contenue un héron noir du plus grand prix. Son poignard était aussi de la plus grande richesse.
—«Bah! disait-il en riant quand on lui parlait de la beauté de cette aigrette, tout cela est faux!»
C'était une aigrette très-véritable et du prix peut-être de 30 ou 40,000 francs; au reste, elle ne lui était que prêtée.
La fête avait eu un grand succès... L'archi-chancelier, fatigué d'avoir fait les honneurs de sa maison avec autant de politesse que de grâce, sentit enfin le besoin de se reposer. Il s'arrêta dans une pièce où il y avait peu de monde, et demanda une glace ou un sorbet; il était à peine assis dans une vaste et moelleuse bergère, savourant son sorbet, qu'un masque noir, enveloppé dans un très-ample domino, vint s'asseoir auprès de lui, et se tourna de son côté comme pour le regarder très-fixement. Pendant quelques instants, Cambacérès ne prit nullement garde à ce masque; mais, ennuyé probablement de voir cette masse sombre et silencieuse ne faire aucun mouvement, n'articuler aucun son, il se tourna à son tour vers le masque, et lui dit:
—«Es-tu donc muet, beau masque?»
Le masque noir ne répondit pas.
—«Il paraît que non-seulement tu es muet, mais que tu es impoli!» dit Cambacérès.
Le masque noir remua lentement la tête pour dire NON.
—«Ah! voilà une réponse, au moins... Eh bien! trouves-tu ma fête belle?
—Trop belle! répondit enfin le masque noir d'une voix creuse et sourde, dont l'intonation fit tressaillir Cambacérès.
—Tu trouves!... dit-il; mais quand on reçoit son souverain, il faut faire ce qu'on ne ferait par aucune autre considération...
—Tu ne savais pas que tu devais le recevoir, ton souverain! reprit le masque noir avec un accent étrangement impérieux et qui s'élevait à mesure qu'il parlait.
—Comment, je ne savais pas que l'Empereur...
—Silence! impie, dit avec une sorte de violence le masque noir, et en posant sur la main dégantée de l'archi-chancelier sa main couverte d'un gant blanc, mais qui pourtant le glaça jusqu'aux os...
—Qui êtes-vous donc, monsieur? dit l'archi-chancelier en se levant.»
Et en même temps il porta la main à la sonnette, car le peu de personnes qui se trouvaient dans cette pièce reculée s'étaient retirées en le voyant en conférence, à ce qu'ils croyaient du moins, avec le masque noir... Et dans ce moment il était seul avec cet être singulier, dont la voix et les manières avaient une apparence hostile.
—Épargne-toi le soin d'appeler, lui dit-il; je me nommerai et me montrerai même à toi, si tu le veux. Tes valets ou tes complaisants n'ont rien à voir dans ce qui se passera entre nous.
—Monsieur!... qui donc êtes-vous?»
Et, tout en faisant cette question, il racontait lui-même au comte Dubois que sa langue était comme paralysée, et qu'il ne pouvait parler.
—«Tu veux donc savoir qui je suis?... Tu le sauras... peut-être; écoute... Te rappelles-tu un jour de ta vie que tu voudrais racheter?
—Non, répondit Cambacérès avec assurance, après avoir réfléchi un moment.
—Non! répéta le masque noir d'une voix foudroyante... et ses yeux semblaient lancer des éclairs!
—Non, dit de nouveau et avec force l'archi-chancelier; car jamais je n'ai agi que d'après ma conviction et ma conscience. En ma qualité d'avocat, j'ai pu arriver à des conclusions qu'il m'était pénible de donner; mais je[116] me croyais probablement en droit de le faire; dès lors, je ne suis plus que l'instrument de Dieu.
—Ne prononce pas son nom; tu n'en es pas digne.
—Monsieur! dit Cambacérès en se dirigeant vers une porte qui donnait dans une pièce où il y avait des joueurs, votre conduite est trop étrange pour que je la supporte plus longtemps. Remerciez-moi de ne pas vous faire arrêter... et surtout ne tenez pas de pareils discours à un petit masque que je vois traverser un des salons en face de nous. Il pourrait avoir moins de patience que moi; mais enfin la mienne est à bout, je vous en préviens.
—Je n'ai rien à dire à ce petit masque, répondit l'homme noir; il n'a fait que suivre la route que toi et tes pareils lui avez ouverte.»
Cambacérès tressaillit, mais ne continua pas moins de s'avancer vers la porte. Tout à coup le masque le rejoint, sans que le bruit de ses pas ait été entendu par lui[117]; et le ramenant, sans qu'il eût la force de résister, à côté de la cheminée.
—«Te rappelles-tu le 21 janvier?» lui dit-il tout bas.
Cambacérès demeura sans voix.
—«Te rappelles-tu le 21 janvier? répéta la voix, avec un accent plus solennel...
—Oui... oui... ce fut un malheureux jour; mais je ne fus pas coupable!...
—Tu fus RÉGICIDE!
—Monsieur! s'écria Cambacérès, surmontant enfin la torpeur qui l'accablait depuis une heure, et le frisson qui venait de le saisir. Monsieur, je veux savoir qui vous êtes.
—Je t'ai dit que je me montrerais à toi, je tiendrai ma parole; viens, et tu me connaîtras.»
Le masque noir se dirigea vers une pièce voisine qui, abandonnée par les joueurs, à cette heure de la nuit, était alors solitaire et sombre. Puis il s'arrêta à la porte en regardant Cambacérès, comme pour l'inviter à le suivre... Celui-ci hésita; un moment, sa main se leva de nouveau pour sonner; mais une force, qu'il a dit depuis être invincible, la faisait aussitôt retomber à son côté... Il voulut appeler, sa langue demeura muette... Il voulut fuir... il ne put marcher!... Il leva les yeux... l'homme noir, toujours sur le seuil de la porte, semblait l'attendre... Il craignait vaguement de le suivre, et pourtant toujours subjugué par cette même force, sous la puissance de laquelle il fléchissait depuis une heure, il s'avança en chancelant vers l'appartement voisin... Le masque y entra avec lui... Quelques bougies y brûlaient encore, et, par intervalles, jetaient des éclats d'une lumière très-vive...
L'homme noir s'arrêta près de la cheminée. Il regarda quelques instants l'archi-chancelier qui était là, tremblant, et comme sous le prestige d'un rêve terrible...
—«Tu veux me connaître, dit enfin le masque d'une voix lente, mais plus forte qu'une voix ordinaire... Tu présumes donc beaucoup de ton courage?
—Qui donc es-tu?»
L'homme leva lentement la main, et dénoua son masque... Puis il rejeta son camail en arrière, et son visage demeura tout entier découvert...
Dans ce moment, les bougies du candélabre qui était au-dessus de sa tête l'illuminèrent d'une lueur vacillante et blafarde... Cambacérès le vit alors tout entier; et, poussant un grand cri, il tomba sans connaissance sur le parquet...
C'était Louis XVI!!!...[118]