SALON DE Mme LA DUCHESSE DE BASSANO.
1811.
Pendant les onze années que M. le duc de Bassano passa à la secrétairerie d'État, il n'eut pas chez lui l'apparence même de ce que nous avions, par nos maris, nous autres jeunes femmes dans une haute position, une maison ouverte. La confiance illimitée que lui accordait l'Empereur, la connaissance intime qu'il avait de toutes les choses politiques, le danger pour lui de répondre une parole en apparence frivole et dont la conséquence pouvait être importante; tous ces empêchements avaient mis obstacle à l'exécution d'un de ses désirs les plus vifs. Celui d'avoir une réunion habituelle d'amis et de personnes agréables du monde, pour rétablir cette vie sociable toute française et que ne connaissent en aucun point les autres pays que par nos vieilles traditions. Nul n'était plus fait que le duc de Bassano pour mettre un tel projet à exécution. Il était homme du monde en même temps qu'un homme habile. Il avait la connaissance parfaite de ce que la société française exige et rend à son tour. Il était alors, ce qu'il est encore aujourd'hui, l'un des hommes les plus spirituels de notre société élégante; racontant à merveille, comprenant tous les hommes et sachant jouir de tous les esprits qui s'offrent à lui, quelque difficile que leur clef soit à trouver.
Madame la duchesse de Bassano était une des femmes les plus remarquables de la cour impériale. Elle était grande, belle, bien faite, parfaitement agréable dans ses manières, d'un esprit doux et égal, et possédant des qualités qui la faisait aimer de toutes celles qui n'étaient pas en hostilité avec ce qui était bien. Lorsqu'elle se maria elle n'aimait pas la cour, où elle vint presque malgré elle. Aussi, bien qu'elle fût alors dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, elle vivait fort retirée et tout à fait dans l'intérieur de sa maison. Nommée dame du palais lors de l'Empire, elle devint alors l'un des ornements de la cour. Le genre régulier de sa beauté lui donnait de la ressemblance avec celle de la duchesse de Montebello. Les traits de la duchesse de Montebello étaient peut-être plus semblables à ceux des madones de Raphaël, mais madame de Bassano était plus grande et mieux faite.
En parlant du salon de madame la duchesse de Bassano, et le prenant au moment où son mari fut ministre des affaires étrangères[119], je dois nécessairement parler beaucoup du duc; c'est alors un des devoirs de ma mission de le faire connaître tel qu'il était, et de le montrer éclairé par le jour véritable sous lequel il doit être vu.
La famille de M. Maret[120] (depuis duc de Bassano) était généralement estimée; son père, médecin distingué, était en outre secrétaire perpétuel de l'académie de Dijon, et dans la plus haute estime, non-seulement de tout ce que la littérature française avait de plus élevé, mais des savants étrangers les plus en renommée. Je donnerai tout à l'heure une preuve, comme en reçoivent rarement les hommes de lettres entre eux, de cette affection portée à M. Maret le père par la science étrangère.
Un fait peu connu, même des amis de M. de Bassano, c'est qu'il a vivement désiré, après de très-fortes études, de suivre la carrière du génie ou de l'artillerie.
Il n'avait que dix-sept ans lorsque le concours s'ouvrit à l'académie de Dijon pour un éloge de Vauban. Tourmenté déjà du désir de marcher sur les traces de cet homme illustre, le jeune homme voulut aussi concourir, lui, pour cet éloge. Mais le moyen; son père était bon, mais sévère, et ne voulait permettre aucun travail de ce genre. Heureusement pour lui, le jeune Maret avait à sa disposition la vaste bibliothèque des jésuites; il allait y travailler, et là, il demeurait au moins quelques instants sans être troublé. Quelques jours avant la fin de son ouvrage, étant seul dans ce lieu, il y fut surpris par le bibliothécaire lui-même, ennemi personnel de M. Maret le père.....
—«Votre père vous demande, dit-il au jeune homme....» Et tandis qu'il y court, le bibliothécaire, curieux de voir à quel genre de travail s'occupe le jeune élève, prend le livre qu'il avait laissé ouvert à l'endroit même qu'il copiait, et lit ce passage. Ce livre était l'Histoire des siéges, par le père Anselme.... Le bibliothécaire fut éclairé, et remit aussitôt le livre à sa place. Il en savait assez pour nuire.
L'éloge de Vauban terminé, il fallait le faire parvenir à l'académie de Dijon pour qu'il y prît son rang et son numéro. M. Maret le père, comme secrétaire perpétuel, était chargé de ce soin. Mais le travail était long. Il avait d'autres soins, et il s'en remettait souvent à son fils pour ouvrir les lettres qui arrivaient de Paris, pour les concours surtout. Un jour où le courrier avait été plus considérable que de coutume, le jeune homme eut soin de ménager une grande enveloppe, et dit, en substituant son éloge au papier insignifiant qu'elle contenait:
—«Ah! voilà encore une pièce pour le concours!
—Vraiment, observa M. Maret, elle arrive à temps! Le concours ferme demain, et il ne reste que le temps de lui assigner une place; donne-lui un numéro.»
Le jeune Maret place son éloge sous une autre enveloppe, lui donne un numéro; et le voilà attendant son sort avec une anxiété que peuvent seuls connaître ceux dans cette position.....
Le dépouillement fait ne laisse que deux éloges pour se disputer le prix. L'un est d'un jeune officier du génie, l'autre d'un enfant[121] pour ainsi dire; et cependant il lutte avec tant d'avantage, que la commission qui devait prononcer hésite dans son jugement.
Le bibliothécaire, qui connaissait l'auteur de l'un des deux éloges, et qui avait la volonté de lui nuire, cherchait mille moyens pour déverser une sorte de défaveur sur le morceau que tout le monde s'accordait à trouver vraiment beau. Enfin, le président impatienté de cet acharnement, qui devenait visible, dit au bibliothécaire:
—«Il me semble, monsieur, que les personnalités sont interdites parmi nous.»
Enfin l'académie prononce. Un des éloges a le prix, l'autre l'accessit. La médaille appartient à l'officier du génie, l'accessit à M. Maret.....
La pièce avec laquelle il avait concouru était de Carnot, sous-lieutenant alors dans l'arme du génie. Sans doute elle était bien; mais celle de son concurrent était peut-être plus belle, parce qu'il y avait mis toute la chaleur de son âge et toute l'ardeur qu'on apporte à cet âge au travail pour lequel on demande une couronne... Il était visible que les académiciens avaient un grand regret de prononcer le jugement tel qu'il était... Malheureusement il fallut que cela fût ainsi..... Mais la pièce du jeune Maret eut les honneurs de la lecture en pleine séance académique, présidée par M. le prince de Condé[122]..... M. Maret le père, vivement ému de cette scène inattendue pour lui, sortit aussitôt que la séance fut terminée, et passa dans le jardin avec son fils..... À peine le jeune homme avait-il fait quelques pas, qu'il fut rejoint par son concurrent... Carnot avait les deux médailles... le grand prix... un grand honneur enfin... mais une voix lui criait que le triomphe n'était pas dans tout cela, et cette voix ne le trouva pas sourd. Il aurait dû l'écouter avec équité; il n'en fut pas ainsi.
—«Monsieur, dit-il au jeune Maret, l'académie n'a pas été juste en m'accordant les deux médailles... Je sens moi-même tout ce que votre éloge de Vauban renferme de beau et de bien..... J'ai moins de mérite que vous si j'ai réussi en quelques points, car je suis officier du génie... et je puis avouer que j'ai mis en oubli un fait d'un haut intérêt, que vous n'avez pas omis[123]. Permettez-moi de faire ce que l'académie n'a pas fait, et veuillez accepter de ma main cette seconde médaille.»
Il était évident que Carnot était blessé de cette concurrence qui lui faisait trouver presque une défaite dans la victoire, car il voyait trop bien quel intérêt inspirait l'éloge du jeune Maret; et il crut en imposer au public et... et peut-être à lui-même en partageant avec lui le prix de l'académie..... Le jeune Maret sentit instinctivement que la proposition n'avait pas cette expression franche et de prime-saut qu'aurait inspirée un élan généreux; et puis, dans sa modestie, il ne se croyait pas de force à lutter avec Carnot, qu'il remercia, mais sans accepter.
—«Monsieur, lui dit-il, j'eusse été fier et heureux de mériter la médaille... mais je sais trop bien qu'elle est on ne peut mieux entre vos mains; permettez-moi de l'y laisser. Ne l'ayant pas reçue de l'académie, je ne peux la recevoir de vous[124].»
Les deux rivaux se séparèrent. Carnot emporta ses médailles, et Maret un nouvel espoir de succès dans la carrière littéraire. Ce fut alors qu'il fit un petit poëme en deux chants, intitulé la Bataille de Rocroy, qu'il dédia au prince de Condé[125].
Mais son père voulait qu'il étudiât profondément les lois. Il se mit sérieusement à ce travail, et par une sorte de pressentiment il y joignit l'étude du droit politique... Peu après il prit ses grades à l'université de Dijon, et fut reçu avocat au parlement malgré sa grande jeunesse.
Toutefois son goût le portait avec ardeur vers la carrière diplomatique; son père l'envoya à Paris. Là, recommandé vivement à M. de Vergennes dont le crédit était tout-puissant en raison de l'amitié que lui portait le roi; ne voyant que la haute société et la bonne compagnie, étudiant constamment avec la volonté d'arriver, M. Maret put se dire qu'il pouvait prétendre à tout. Recommandé et aimé de toutes les illustrations de l'époque, il obtint un honneur très-remarquable: ce fut d'être présenté au Lycée de Monsieur (l'Athénée) par Buffon, Lacépède et Condorcet... Être jugé et estimé de pareilles gens au point d'être présenté par eux à une société savante aussi remarquable que l'était celle-là à cette époque, c'est un titre impérissable.
M. de Vergennes mourut. M. Maret perdait en lui un protecteur assuré. Il résolut alors d'aller en Allemagne pour y achever ses études politiques... mais à ce moment la révolution française fit entendre son premier cri: on sait combien il fut retentissant dans de nobles âmes!... M. Maret jugea qu'il ne trouverait en aucun lieu à suivre un cours aussi instructif que les séances des états-généraux qui s'ouvraient à Versailles: il fut donc s'y établir. Ce fut donc les séances législatives qu'il rédigea pour sa propre instruction, et de là jour par jour, le Bulletin de l'Assemblée nationale. Mirabeau, avec qui le jeune Maret était lié, lui conseilla, ainsi que plusieurs autres orateurs tels que lui, de faire imprimer ce bulletin.... Panckoucke faisait alors paraître le Moniteur: il y inséra ce bulletin, auquel M. Maret exigea qu'on laissât son titre. Il avait une forme dramatique qui plaisait. C'était, comme on l'a dit fort spirituellement, une traduction de la langue parlée dans la langue écrite. Ce fut un nouveau cours de droit politique d'autant plus précieux qu'il n'avait rien de la stérilité d'intérêt de ces matières. C'était en même temps un tableau vivant des fameuses discussions de l'Assemblée nationale et ses athlètes en relief avec leurs formes spéciales, en même temps qu'il rendait l'énergique vigueur de leurs improvisations et les orages que soulevaient leurs débats.
L'Assemblée nationale finit: M. Maret fut alors nommé secrétaire de légation à Hambourg et à Bruxelles. Là, malgré sa jeunesse, il fut chargé des affaires délicates de la Belgique, après la déclaration de guerre, ainsi que de la direction de la première division des affaires étrangères, avec les attributions de directeur général de ce ministère... et M. Maret n'avait alors que vingt-huit ans!...
Envoyé à Londres, où cependant étaient en même temps M. de Chauvelin et M. de Talleyrand, il fut député auprès de Pitt, pour traiter des hauts intérêts de la France... À son retour, et n'ayant pas encore vingt-neuf ans, M. Maret fut nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Naples. Il partit avec M. de Sémonville qui, de son côté, allait à Constantinople. Ce fut dans ce voyage que l'Autriche les fit enlever et jeter, au mépris du droit des gens, dans les cachots de Mantoue[126], non pas comme des prisonniers ordinaires, mais comme les plus grands criminels... Chargés de chaînes si pesantes, que le duc de Bassano en porte encore les marques aujourd'hui sur ses bras!... jetés dans des cachots noirs et infects, ils en subirent bientôt les affreuses conséquences... Trois jeunes gens de la légation moururent en peu de temps. Attaqué lui-même d'une fièvre qui menaçait sa vie, M. Maret fut bientôt en danger.
Ce fut alors que le nom de son père fut pour lui comme un talisman magique. Il avait correspondu avec l'académie de Mantoue... Une députation de cette académie, conduite par son chancelier Castellani, demanda et obtint à force de prières que M. Maret fût transféré dans une prison plus salubre.
«Ce que nous demandons, dit la députation, c'est d'apporter du secours et des consolations au fils d'un homme dont la mémoire nous est si chère!...»
Les prisonniers furent transférés dans le Tyrol, dans le château de Kuffstein... Là, Sémonville et Maret passèrent encore vingt-deux mois dans la plus dure captivité. Seulement ils étaient au sommet du donjon, et non plus dans ses souterrains. Mais séparés... seuls... sans livres ni papier... ni rien pour écrire... l'isolement et l'oisiveté... pour seule occupation les souvenirs de la patrie... de la famille... et le doute de jamais les revoir!... L'enfer n'a pas ce supplice dans tous les habitacles du Dante!...
La tyrannie nous donne toujours le désir de la braver. M. Maret, privé de tous les moyens d'écrire, voulut les trouver: il y parvint. Avec de la rouille, du thé, de la crème de tartre et je ne sais plus quel autre ingrédient, qu'il sut se procurer, sous le prétexte d'un mal d'yeux, il obtint une encre avec laquelle il put écrire. Il chercha dans son mauvais traversin et il trouva une plume longue comme le doigt, qu'il tailla avec un morceau de vitre cassée.... On lui portait diverses choses dont il avait besoin pour sa santé ou sa toilette... Ces objets étaient enveloppés dans de petits carrés de papier grands comme la main... M. Maret les recueillit au nombre de trois ou quatre et transcrivit sur ces feuilles informes une comédie, une tragédie et divers morceaux[127] sur les sciences et la littérature. Enfin on échangea MM. Maret et Sémonville et les autres prisonniers contre madame la duchesse d'Angoulême, qui souffrait aussi dans le Temple un supplice encore plus horrible que les prisonniers du Tyrol... car des larmes seulement de douleur et de colère coulaient sur les barreaux de leur prison... tandis que l'infortunée répandait des larmes de sang et de feu sur les tombes de tout ce qu'elle avait aimé!...
Rentré dans sa patrie, M. Maret trouva la France reconnaissante; et le Directoire rendit un arrêté, en vertu d'une loi spéciale, par lequel il fut reconnu que M. de Sémonville et lui avaient honoré le nom français par leur courage et leur constance.
Ce fut alors que M. de Talleyrand, rappelé en France par le crédit de madame de Staël, intrigua par son moyen pour être ministre des affaires étrangères... Une autre faveur était à donner au même instant: c'était d'aller à Lille pour y discuter les conditions d'un traité de paix avec l'Angleterre.
C'était lord Malmesbury qu'envoyait M. Pitt... M. Maret et M. de Talleyrand furent les seuls compétiteurs et pour la négociation et pour le ministère... M. Maret, qui savait qu'on traitait en ce moment de la paix avec l'Autriche, à Campo Formio, voulut contribuer à cette grande œuvre, et sollicita vivement d'aller à Lille: il fut nommé. C'est alors qu'il eut pour la première fois des rapports qui ne cessèrent qu'en 1815, avec Napoléon... Une immense combinaison unissait les deux négociations de Lille et de Campo Formio; la paix allait en être le résultat... mais la faction fructidorienne était là... et malgré les efforts constants des grands travailleurs à la grande œuvre, tout fut renversé et le fruit de la conquête de l'Italie perdu... Alors Bonaparte s'exila sur les bords africains... M. Maret dans ce qui avait toujours charmé sa vie, la culture des lettres et de la littérature... Au retour d'Égypte, les rapports ébauchés par la correspondance de Lille à Campo Formio se renouèrent à la veille du 18 brumaire. Dégoûté par ce qu'il voyait chaque jour, comprenant que sa patrie marchait, ou plutôt courait à sa ruine, M. Maret eut la révélation de ce qu'elle pouvait devenir sous un chef comme Napoléon, et il lui dévoua ses services et sa vie, mais jamais avec servilité, et toujours, au contraire, avec une noble indépendance. M. Maret assista aux 18 et 19 brumaire, et, le lendemain, fut nommé secrétaire général[128] des Consuls, reçut les sceaux de l'État, et prêta le serment auquel il a été fidèle jusqu'au dernier jour. À dater de ce moment, M. Maret fut le fidèle compagnon de Napoléon. On a vu qu'il travaillait avec lui à la place des ministres; mais, indépendamment de cette marque de confiance, il en reçut beaucoup d'autres aussi étendues, de la plus grande importance. Devenu ministre secrétaire d'État lors de l'avénement à l'Empire[129], M. Maret ne quitta plus l'Empereur, même sur le champ de bataille; et lorsque Napoléon entrait, à la tête de ses troupes, dans toutes les capitales de l'Europe, le duc de Bassano était toujours près de lui pour exercer un protectorat que plusieurs souverains doivent encore se rappeler, si toutefois un roi garde le souvenir d'un bienfait.
Napoléon aimait à accorder au duc de Bassano ce qu'il lui demandait.
—«J'aime à accorder à Maret ce qu'il veut pour les autres,» disait l'Empereur, «lui qui ne demande jamais rien pour lui-même.»
C'était vrai, et l'avenir l'a bien prouvé.
J'ai déjà dit que le père du duc de Bassano était fort aimé et estimé, et qu'il lui acquit beaucoup de protecteurs, dont le plus puissant était M. de Vergennes, alors ministre des affaires étrangères; et on a vu que, se conduisant toujours avec sagesse et grande capacité, il eut partout de grands succès.
J'ai raconté la vie de M. de Bassano avant l'époque où Napoléon, qui se connaissait en hommes, le choisit pour remplir le premier poste de l'État auprès de lui; c'est une réponse faite d'avance à ces esprits chercheurs de grands talents, et qui demandent ce qu'il a fait, l'avant-veille du jour où ils connaissent un homme. Pour eux, son existence est dans le moment présent; quant à la conduite de M. de Bassano, pendant tout le temps où il a été au pouvoir, elle a été admirable, non-seulement sous le rapport d'une extrême probité, mais comme homme de la patrie; et lorsque Napoléon fit des fautes, ce fut toujours après une lutte avec M. de Bassano, surtout à Dresde et dans la campagne de Russie, ainsi qu'en 1813 et 1814.
Mais je n'écris pas l'histoire dans ce livre, je n'y rappelle que ce qui tient à la société française. Cependant, comme le duc de Bassano n'ouvrit sa maison que lorsqu'il fut ministre des affaires étrangères, et que tout alors fut officiel, en même temps qu'il était littéraire et agréable, il me faut bien en montrer le maître, éclairé du jour qui lui appartient.
J'ai déjà dit qu'avant le moment où M. le duc de Bassano fut ministre des affaires étrangères, il n'eut pas une maison ouverte. Sa maison était une sorte de sanctuaire, où les oisifs n'auraient rien trouvé d'amusant, et les intéressés beaucoup trop de motifs d'attraction. Il fallait donc centraliser autant que possible ses relations, et ce fut pendant longtemps la conduite du duc et de la duchesse de Bassano.
Mais, lorsque M. de Bassano passa au ministère des affaires étrangères, sa position et ses obligations changèrent, et madame de Bassano eut un salon, mais un salon unique, et comme nous n'en revîmes jamais un, et cela, par la position spéciale où était M. de Bassano. Ces exemples se voyaient seulement avec Napoléon. C'est ainsi que le duc d'Abrantès fut gouverneur de Paris, comme personne ne le fut et ne le sera jamais.
Le salon de la duchesse de Bassano s'ouvrit à une époque bien brillante; quoique ce ne fût pas la plus lumineuse de l'Empire[130]. On voyait déjà l'horizon chargé de nuages; ce n'était pas, comme en 1806, un ciel toujours bleu et pur qui couvrait nos têtes, mais c'était le moment où le colosse atteignait son apogée de grandeur: et si quelques esprits clairvoyants et craintifs prévoyaient l'avenir, la France était toujours, même pour eux, cet Empire mis au-dessus du plus grand, par la volonté d'un seul homme; et cet homme était là, entouré de sa gloire, et déversant sur tous l'éclat de ses rayons.
Avant M. de Bassano, le ministère des affaires étrangères avait été occupé par des hommes qui ne pouvaient, en aucune manière, présenter les moyens qu'on trouvait réunis dans le duc de Bassano. Sans doute M. de Talleyrand est un des hommes de France, et même de l'Europe, le plus capable de rendre une maison la plus charmante qu'on puisse avoir; mais M. de Talleyrand est d'humeur fantasque, et nous l'avons tous connu sous ce rapport; M. de Talleyrand était quelquefois toute une soirée sans parler, et lorsque enfin il avait quelques paroles à laisser tomber nonchalamment de ses lèvres pâles, c'était avec ses habitués, M. de Montrond, M. de Narbonne, M. de Nassau et M. de Choiseul et quelques femmes de son intimité... Quant à madame de Talleyrand, que Dieu lui fasse paix!... on sait de quelle utilité elle était dans un salon; la bergère dans laquelle elle s'asseyait servait plus qu'elle, et, de plus, ne disait rien. L'esprit de M. de Talleyrand, quelque ravissant qu'il fût, n'avait plus, devant sa femme, que des éclairs rapides, fréquents, mais qui jaillissaient sans animer et dissiper la profonde nuit qu'elle répandait dans son salon. Ce n'était donc qu'après le départ de madame de Talleyrand, lorsqu'elle allait enfin se coucher, que M. de Talleyrand était vraiment l'homme le plus spirituel et le plus charmant de l'Europe... Vint aussi M. de Champagny... Quant à lui, je n'ai rien à en dire, si ce n'est pourtant qu'il était peut-être bien l'homme le plus vertueux en politique, mais le plus cynique[131] en manières sociables que j'aie rencontré de ma vie... et, comme on le sait, cela ne fait pas être maître de maison, aussi, M. de Champagny n'y entendait-il rien, pour dire le mot.
Le salon de M. de Bassano s'ouvrait donc sous les auspices les plus favorables, parce qu'on était sûr de ce qu'on y trouverait... Madame de Bassano, alors dans la fleur de sa beauté et parfaitement élégante et polie, était vraiment faite pour remplir la place de maîtresse de maison au ministère des affaires étrangères.
Cette époque était la plus active et la plus agitée, par le mouvement qui avait lieu d'un bout de l'Europe à l'autre... Les étrangers arrivaient en foule à Paris; tous devaient nécessairement paraître chez le ministre des affaires étrangères... L'Empereur, en le nommant à ce ministère, voulut qu'il tînt une maison ouverte et magnifique; quatre cent mille francs de traitement suivirent cet ordre, que M. de Bassano sut, au reste, parfaitement remplir...
L'hôtel Gallifet[132] est une des maisons les plus incommodes de Paris mais aussi une des plus propres à recevoir et à donner des fêtes; ses appartements sont vastes; leur distribution paraît avoir été ordonnée pour cet usage exclusivement. Jusqu'à l'entrée et à l'escalier, les deux cours, tout a un air de décoration qui prépare à trouver dans l'intérieur la joie et les plaisirs d'une fête.
Le corps diplomatique avait jusqu'alors vécu d'une manière peu convenable à sa dignité et même à ses plaisirs de société; beaucoup allaient au cercle de la rue de Richelieu, et y perdaient ennuyeusement leur argent; d'autres, portés par le désœuvrement et peut-être l'opinion, allaient dans le faubourg Saint-Germain[133], dans des maisons dont souvent les maîtres étaient les ennemis de l'Empereur, comme par exemple chez la duchesse de Luynes, et beaucoup d'autres dans le même esprit.
Le corps diplomatique avait été beaucoup plus agréable; mais il était encore bien composé à ce moment: c'était, pour l'Autriche, le prince de Schwartzemberg, dont l'immense rotondité avait remplacé l'élégante tournure de M. de Metternich; pour la Prusse, M. de Krusemarck; quant à celui-là, nous avons gagné au change... Je ne me rappelle jamais sans une pensée moqueuse la figure de M. de Brockausen, ministre de Prusse avant M. de Krusemarck... Celui-ci était à merveille, et pour les manières et pour la tournure; il rappelait le comte de Walstein dans le délicieux roman de Caroline de Lichfield.
La Russie était représentée par un homme dont le type est rare à trouver de nos jours, c'est le prince Kourakin: cet homme a toujours été pour moi le sujet d'une étude particulière; sa nullité et sa frivolité réunies me paraissaient tellement compléter le ridicule, que j'en arrivais, après avoir fait le tour de sa massive et grosse personne, à me dire: «Cet homme n'est qu'un sot et un frotteur de diamants.» Potemkin l'était aussi... mais du moins quelquefois il laissait là sa brosse et ses joyaux pour prendre l'épée, ou tout au moins le sceptre de Catherine, et lui en donner sur les doigts, lorsqu'elle ne marchait pas comme il l'entendait. Il y avait au moins quelque chose dans Potemkin; mais chez le prince Kourakin!... Rien... absolument RIEN. Ajoutez à sa nullité, qu'en 1810 il se coiffait comme Potemkin, brossait comme lui ses diamants en robe de chambre, et donnait audience à quelques cosaques, faute de mieux, parce que les Français n'aiment pas l'impertinence, et qu'aujourd'hui, chez les Russes de bonne compagnie, il est passé de coutume de reconnaître comme bonnes de pareilles gentillesses.
Le prince Kourakin avait la science de la révérence; il savait de combien de lignes il devait faire faire la courbure à son épine dorsale. Le sénateur, le ministre, le comte, le duc, tout cela avait sa mesure: malheureusement, le prince Kourakin ne pouvait plus mettre en pratique cette belle conception et la démontrer, par l'exemple, à tous les jeunes gens de son ambassade. L'énormité de son ventre s'opposait à ce qu'il pût s'incliner avec toutes les grâces des nuances qu'il demandait à ses élèves. Parfaitement convaincu de son élégance et de sa recherche, il était toujours mis comme Molé dans le Misanthrope, aux rubans exceptés, encore chez lui les mettait-il. Les jours de réception à la cour, il faisait dès le matin un long travail avec son valet de chambre, pour décider quelle couleur lui allait le mieux, et lorsque l'habit était choisi, il fallait un autre travail pour la garniture de cet habit; et, comme M. Thibaudois, dans je ne sais plus quelle vieille pièce de la Comédie-Française, il voulait pouvoir répondre à celui qui lui disait: Monsieur, vous avez-là un bien bel habit bleu!...—Monsieur, j'en ai le saphir!...
Voilà quel était l'homme; aussi envoyait-on M. de Czernicheff, lorsqu'il y avait une mission un peu difficile, et même M. de Tolstoy.
Un homme fort bien du corps diplomatique était M. de Waltersdorf, ministre de Danemark. Il était le digue représentant d'un loyal et fidèle allié. Sa physionomie, qui annonçait de l'esprit, et il en avait beaucoup, révélait aussi l'honnête homme.
Pour la Suède, il y avait M. d'Ensiedel: ce qu'on en peut dire, c'est que M. d'Ensiedel était ministre de Suède à Paris[134].
Venaient ensuite les ministres de Saxe, Wurtemberg, Bavière, Naples, et puis tous les petits princes d'Allemagne qui formaient à eux seuls une armée.
La vie littéraire de M. de Bassano avait eu une longue interruption pendant le temps donné à sa vie politique. Cependant ses relations n'avaient jamais été interrompues avec ses collégues de l'Institut[135] et tous les gens de lettres dont il était le défenseur, l'interprète et l'appui auprès de l'Empereur; lorsqu'il fut plus maître, non pas de son temps mais de quelques-uns de ses moments, il rappela autour de lui tout ce qu'il avait connu et qu'il connaissait susceptible d'ajouter à l'agrément d'un salon; personne mieux que lui ne savait faire ce choix. Le duc de Bassano est un homme qui excelle surtout par un sens droit et juste; ne faisant rien trop précipitamment et pourtant sans lenteur; d'une grande modération dans ses jugements et apportant dans la vie habituelle et privée une simplicité de mœurs vraiment admirable: on voyait que c'était son goût de vivre ainsi; mais aussitôt qu'il fut ministre des affaires étrangères, il fit voir qu'il savait ce que c'était que de représenter grandement. Du reste, ne levant pas la tête plus haut d'une ligne, et quand cela lui arrivait c'était pour l'honneur du pays. Cet honneur, il le soutint toujours avec une fermeté, et, quand il le fallait, avec une hauteur aussi aristocratique que pas un de tous ceux qui traitaient avec lui; toutefois, aimé et estimé du corps diplomatique avec lequel, toujours poli, prévenant et homme du monde, il n'était jamais ministre d'un grand souverain qu'en traitant en son nom. Il était également aimé à la cour impériale par tous ceux qui savaient apprécier l'agrément de son commerce. Jamais je n'écoutai avec plus de plaisir raconter un fait important, une histoire plaisante, que j'en ai dans une conversation avec le duc de Bassano. Les entretiens sont instructifs sans qu'il le veuille, et amusants sans qu'il y tâche. La figure du duc de Bassano était tout à fait en rapport avec son esprit et ses manières; sa taille était élevée sans être trop grande; toute sa personne annonçait la force, la santé, et le nerf de son esprit. Sa figure était agréable, sa physionomie expressive et digne, et ses yeux bleus avaient de la douceur et de l'esprit dans leur regard.
Voilà comment était M. de Bassano au moment où il marqua d'une manière si brillante dans la grande société européenne qui passait toute entière chez lui comme une fantasmagorie animée.
Aussitôt, en effet, que le salon du ministre des affaires étrangères fut ouvert, il devint l'un des principaux points de réunion de tout ce que la cour avait de plus remarquable et de gens disposés à jouir d'une maison agréable et convenable sous tous les rapports. À cette époque, les femmes de la cour étaient presque toutes jeunes et presque toutes jolies; elles avaient la plupart une grande existence, une extrême élégance et une magnificence dont on parle encore aujourd'hui; mais seulement par tradition et sans que rien puisse même les rappeler.
Tous les samedis, la duchesse de Bassano donnait un petit bal suivi d'un souper: c'était le petit jour, ce jour-là; les invitations n'excédaient jamais deux cent cinquante personnes; on ne les envoyait qu'aux femmes les plus jolies et les plus élégantes de préférence. Quant aux hommes, ils étaient assez habitués de la maison pour former ce que nous appelions alors le noyau; c'est-à-dire qu'un grand nombre y allait tous les jours. Madame la duchesse de Bassano, étant dame du palais, voyait plus intimement les personnes de la maison de l'Empereur, ainsi que celles des maisons des Princesses; notre service auprès des Princesses nous rapprochait souvent les uns des autres indépendamment de nos rapports de société qui par là devenaient encore plus intimes. Aussi la maison de l'Empereur et celle de l'Impératrice, ainsi que celles des Princesses, formaient le fond principal des petites réunions que nous avions en dehors des grands dîners d'étiquette que nous étions contraintes de donner, ainsi que nos jours de réception.
Les femmes de l'intimité de la duchesse de Bassano étaient toutes fort jolies, et plusieurs d'entre elles étaient même très-belles. C'étaient madame de Barral[136], madame d'Helmestadt[137], madame Gazani[138], madame d'Audenarde la jeune[139], madame de d'Alberg[140], madame Des Bassayns de Richemond[141], madame Delaborde[142], madame de Turenne[143], madame Regnault-de-Saint-Jean-d'Angely[144], et beaucoup d'autres encore; mais celles-là n'étaient pas de l'intimité de la semaine. Il y avait après cela d'autres salons dont je parlerai et qui avaient également leurs habitudes. Quant aux hommes, les plus intimes étaient M. de Montbreton[145], M. de Rambuteau[146], M. de Fréville, M. de Sémonville, M. de Valence, M. de Narbonne[147], M. de Ségur[148], M. Dumanoir[149], M. de Bondy[150], M. de Sparre, M. de Montesquiou[151], M. de Lawoëstine, M. de Maussion. Puis venaient ensuite les hommes de lettres, parmi lesquels il y avait une foule d'hommes d'une haute distinction comme esprit et comme talent; comme génie littéraire, c'était autre chose; il y en avait deux à cette époque; mais le pouvoir les avait frappés de sa massue et les deux génies ne chantaient plus pour la France; l'un était Chateaubriand, l'autre madame de Staël!...
Chez la duchesse de Bassano, on voyait dans la même soirée Andrieux, dont le charmant esprit trouve peu d'imitateurs, pour nous donner de petites pièces remplies de sel vraiment attique et de comique; Denon, laid, mais spirituel et malin comme un singe; Legouvé, qui venait faire entendre, dans le salon de son ancien ami, le chant du cygne, au moment où sa raison allait l'abandonner; Arnault, dont l'esprit élastique savait embrasser à la fois l'histoire et la poésie, et contribuait si bien à l'agrément de la conversation à laquelle il se mêlait; Étienne, l'un des hommes les plus spirituels de son époque. Ses comédies et ses opéras avaient déjà alors une réputation tout établie, qui n'avait plus besoin d'être protégée; mais Étienne n'oubliait pas que le duc de Bassano avait été son premier protecteur, et ce qu'il pouvait lui donner, comme reconnaissance, le charme de sa causerie, il le lui apportait. On voyait aussi, dans les réunions du duc de Bassano, un vieillard maigre, pâle, ayant deux petites ouvertures en manière d'yeux, une petite tête poudrée sur un corps de taille ordinaire, habillé tant bien que mal d'un habit fort râpé, mais dont la broderie verte indiquait l'Institut: cet homme, ainsi bâti, s'en allait faisant le tour du salon, disant à chaque femme un mot, non-seulement d'esprit, mais de cet esprit comme on commence à n'en plus avoir. Il souriait même avec une sorte de grâce, quoiqu'il fût bien laid.
—«Qu'est-il donc?» demandaient souvent des étrangers, tout étonnés de voir cette figure blafarde, enchâssée dans sa broderie verte, faire le charmant auprès des jeunes femmes... Et ils demeuraient encore bien plus surpris, lorsqu'on leur nommait le chantre d'Aline, reine de Golconde, le chevalier de Boufflers!... Gérard et Gros étaient aussi fort assidus chez M. de Bassano, ainsi que Picard, Ginguené, Duval, et toute la partie comique et dramatique, comme aussi la plus sérieuse de l'Institut, c'étaient Visconti, Monge, Chaptal, qui alors n'était plus ministre; Lacretelle, dont le caractère avait alors un éclat remarquable; Ramond, dont l'esprit charmant a su donner un côté romantique à une étude stérile, et dont les notes, aussi instructives qu'amusantes, font lire, pour elles seules l'ouvrage auquel elles sont attachées[152]. Combien je me rappelle avec intérêt mes courses avec lui dans les montagnes de Baréges, la première année où j'allai dans les Pyrénées! Cet homme faisait parler la science comme une muse. Il y avait de la poésie vraie dans ses descriptions, et pourtant il embellissait sa narration. Je ne sais comment il faisait, mais je crois en vérité que j'aimais autant à l'entendre raconter ses courses aventureuses, que de les faire moi-même.
Il était, comme on le sait, très-petit, maigre, souffrant et ne pouvant pas supporter de grandes fatigues. Un jour, il était à Baréges, chez sa sœur, madame Borgelat; tout à coup il dit à Laurence, son guide favori:
—«Laurence, si tu veux, nous irons faire une découverte?»
Le montagnard, pour toute réponse, fut prendre son bâton ferré, ses crampons, son croc, son paquet de cordes et son bissac, sans oublier sa belle tasse de cuir[153] et sa gourde bien remplie d'eau-de-vie, et les voilà tous deux en marche.
—«Sais-tu où je te mènes, Laurence?
—Non, monsieur; ça m'est égal. Là où vous irez, j'irai.
—Nous allons essayer de gravir jusqu'au sommet du pic du Midi.
—Ah! ah! fit le montagnard.
—Tu es inquiet?
—Moi!... non... ce n'est pas pour moi... Mais vous, monsieur Ramond, comment que vous ferez pour monter sur cette maudite montagne que personne ne peut gravir?... J'ai peur pour vous.»
Ramond sourit. Lui aussi avait bien quelques inquiétudes sur la manière dont il s'en tirerait. Mais il y avait un stimulant dans sa résolution spontanée, qui le portait à faire ce qu'il n'eût pas fait, peut-être, à cette époque de l'année, avec sa mauvaise santé.
Il y avait alors à Saint-Sauveur et à Cauterêts, ainsi qu'à Baréges, une foule de buveurs d'eau, dont le plus grand nombre étaient de Paris. Parmi ceux-ci étaient la duchesse de Chatillon et M. de Bérenger, qu'elle épousa depuis. Ce monsieur de Bérenger avait une manie que rien ne pouvait lui faire perdre, même le mauvais résultat de ses courses. Il grimpait toujours, n'importe où il allait. Un jour, il dit devant Ramond, que certainement le pic du Midi était une bien belle montagne, mais pour celui qui aurait eu le courage de monter jusqu'au sommet. Ce que voulait Ramond, c'était de vérifier une dernière fois l'exactitude de ses découvertes. Cependant, cette sorte de provocation, de la part du jeune élégant parisien, lui donnait comme un tourment vague qui l'obsédait la nuit comme le jour. Enfin, il partit, comme on l'a vu, avec Laurence, mais cachant son voyage à M. de Bérenger. Arrivé sur le pic du Midi, à l'heure nécessaire pour voir le lever du soleil[154], Ramond commença ses expériences; et, lorsque tout fut terminé, il voulut essayer de gravir jusqu'à cette petite plate-forme qui termine le pic, comme le savent tous ceux qui ont été le plus haut possible; mais la force lui manqua. Cependant, il en avait un bien grand désir et sa volonté était ferme habituellement... ce qui prouve qu'elle n'est pas tout, cependant...
—«Vingt pieds! disait Laurence, et dire que vous ne pouvez pas monter là, monsieur Ramond... vous!...
Ramond enrageait encore plus que lui. Enfin, après avoir pris un peu de repos, il essaya pour la troisième fois, mais toujours infructueusement; Laurence était aussi désolé que lui; et, pour ceux qui ont connu Laurence, cette histoire est une de celles dont il les aura sûrement réjouis plus d'une fois. Enfin, il s'approcha de Ramond, dont il devinait la contrariété, car l'autre ne disait pas une parole.
—«Monsieur, lui dit-il.
—Qu'est-ce que tu me veux?
—Si nous disions que nous sommes montés là-haut... hein?»
Et il faut connaître la physionomie pleine de finesse du montagnard béarnais pour comprendre celle que mit Laurence dans le hein qui termina sa phrase.
—«Non, non, répondit Ramond, je ne veux pas mentir pour satisfaire ma vanité; car qu'est-ce autre chose qu'une vanité pour répondre à ce Bérenger?... Allons, qu'il n'en soit plus question.»
Il quitta la montagne, que ses observations avaient classée parmi les plus belles des Pyrénées, en soupirant de ce qu'elle lui avait ainsi refusé l'accès de sa plus haute cime... Revenu à Saint-Sauveur, il raconta sa course avec toute vérité.
—«Et finalement, dit M. de Bérenger en se frottant les mains de contentement, vous n'êtes pas monté jusqu'au sommet du pic?
—Non.
—Ah!... c'est fort bien.»
Et voilà M. de Bérenger allant trouver Laurence, et lui disant qu'il fallait absolument qu'il retournât au pic du Midi pour y monter avec lui..
—«Mais, monsieur, c'est impossible! Je vous jure que le diable garde cette roche qui finit le pic. Je l'ai tournée, je l'ai regardée de tous les côtés, elle est imprenable!»
M. de Bérenger n'écouta rien, et il décida enfin Laurence à venir avec lui... Le fait est que je ne sais pas comment il s'y est pris, mais il est de fait qu'il est monté sur l'extrémité la plus aiguë du pic du Midi. Lorsqu'il se vit sur cette petite plate-forme, qui n'a peut-être pas vingt-cinq pieds d'étendue, il se crut un homme destiné à faire les choses les plus étonnantes. Il revint à Bagnères, et l'on peut croire que la première parole dont il salua Ramond fut celle qui lui annonçait son ascension... En l'apprenant, Ramond éprouva un petit mouvement d'impatience et même d'humeur.
—«En vérité, disait-il, c'est vraiment bien dommage qu'une si pauvre tête soit sur de si bonnes jambes!...»
Ramond était surtout charmant en racontant ses voyages et ses courses à Gavarni, au Mont-Perdu, à Gèdres surtout... Oh! la grotte de Gèdres avait laissé dans son âme des souvenirs qui devaient avoir leur source dans de bien puissantes impressions... C'est en parlant de Gèdres, dans cette charmante pièce intitulée[155]: Impressions en revenant de Gavarni, qu'il y a cette idée gracieuse: Le parfum d'une violette nous rappelle plusieurs printemps!
On conçoit qu'avec des hommes d'un talent aussi varié, la conversation devait avoir un charme tout particulier dans le salon du duc de Bassano. Un jour, c'était M. de Ségur, le grand-maître des cérémonies, qui racontait dans un souper des petits jours des anecdotes curieuses sur la cour de Catherine. Il parlait de sa grâce, de son esprit, du luxe asiatique de ses fêtes, lorsqu'elle paraissait au milieu de sa cour avec des habits ruisselants de pierreries, entourée de jeunes et belles femmes, parées elles-mêmes comme leur souveraine, et contribuant par leurs charmes et leur esprit à justifier la réputation de Paradis terrestre, que les étrangers, qui ne voyaient que la surface, donnaient tous à la cour de Catherine II. Les décorations en étaient habilement faites; on ne voyait pas ce qui se passait derrière la scène, tandis que souvent une victime rendait le dernier soupir sous le poignard ou le lacet non loin du lieu où la joie riait et chantait, couronnée de fleurs et enivrée de parfums.
Jamais M. de Ségur et moi ne fûmes d'accord sur ce point. Il aimait Catherine et je l'abhorrais!... Au reste, il était le plus aimable du monde; c'était l'homme sachant le mieux raconter une histoire. Sa parole elle-même, sa prononciation, n'était pas celle de tout le monde. Je l'aimais bien mieux que son frère.
Madame Octave de Ségur, belle-fille du grand-maître des cérémonies, était une femme fort aimable, à ce que disaient toutes les personnes qui la voyaient dans son intimité. Elle était dame du palais de l'Impératrice; mais, quoiqu'elle fût de la cour, elle n'était habituellement de la société d'aucune de nous. Elle était jolie, et possédait ce charme auquel les hommes sont toujours fort sensibles, qui est de n'avoir de sourire que pour eux. Ses grands yeux noirs veloutés n'avaient une expression moins dédaigneuse que lorsqu'elle était entourée d'une cour qui n'était là que pour elle. Comme sa réputation a toujours été bonne, je dis ce fait, qui, du reste, est la vérité.
Une histoire étrange était arrivée quelques années avant dans la famille du comte de S.....; le héros de cette histoire n'était revenu que depuis peu de temps, et reparaissait de nouveau dans le monde: c'était l'aîné de ses fils, Octave de S....., le mari de mademoiselle d'Aguesseau, la même dont je viens de parler.
Octave de S....., quoique fort jeune, remplissait les fonctions de sous-préfet, soit dans les environs de Plombières, soit à Plombières même, en 1803, lorsque tout à coup il disparut, sans que le moindre indice pût indiquer s'il était parti pour un long voyage, ou s'il s'était donné la mort.
La police fit des recherches avec le plus grand soin; tout fut infructueux. Cependant, comme rien ne donnait la preuve qu'il n'existât plus, sa femme, ses enfants et son frère ne prirent point le deuil.
Un jour le comte de S..... reçut une lettre sans signature, mais son cœur de père battit aussitôt, car il reconnut un cachet qui appartenait à son fils.
Ne soyez pas inquiets. Je vis toujours et pense à vous.
Ce peu de mots n'étaient pas de l'écriture d'Octave de Ségur; mais combien ils donnèrent de bonheur dans cette famille désolée, dont les inquiétudes, sans cesse redoublées, prenaient quelquefois une couleur sinistre qui amenait le désespoir dans cet intérieur si digne d'être heureux! M. de Ségur ne voulant pas jeter au public un aliment de curiosité, ne parla de cette nouvelle qu'à quelques amis qui partagèrent sincèrement sa joie.
Philippe de S.....[156], l'auteur du dramatique et bel ouvrage sur la Russie, est le frère d'Octave. Il adorait son frère... Du moment où il disparut, le malheureux jeune homme fut atteint d'une mélancolie qui dévorait sa jeunesse. Dans ses yeux noirs si profonds, au regard penseur, on voyait souvent des larmes et une expression de tristesse déchirante. Il avait alors vingt ou vingt et un ans, je crois. On aurait cru que c'était l'abandon d'une femme, une perfidie de cœur qui le rendait aussi triste; et on demeurait profondément touché en apprenant que la perte de son frère était la seule cause de sa pâleur et de son abattement. La nouvelle qui parvint à la famille ne lui donna même aucun réconfort. Jamais il n'avait cru à la mort de son frère.
«Je serais encore plus malheureux si je l'avais perdu, disait le bon jeune homme!... Je le saurais par l'instinct même de mon cœur!...»
Un jour, Philippe inspectait des hôpitaux dans une petite ville d'Allemagne, pendant la campagne de Wagram... Il parcourait les chambres et parlait à tous les blessés, pour savoir s'ils avaient tous les secours qui leur étaient nécessaires... Tout à coup il croit voir dans un lit un homme dont la figure lui rappelle son frère!.. Il s'approche!.. À chaque pas la ressemblance est plus forte..... Enfin il n'en peut plus douter, c'est lui! c'est son frère!.. c'est Octave!....
Octave fut ému par cette expression de tendresse vraie, qui ne peut tromper. Quelle que fût sa résolution, il se laissa emmener par Philippe et revint dans la maison paternelle. Il revit sa femme, ses enfants et tous les siens avec un air apparent de contentement; personne ne lui fit de questions, on le laissa dans son mystère, tant on redoutait de lui rendre la vie fâcheuse; il ne parla non plus lui-même de ce qui s'était passé, et tout demeura comme avant sa fatale fuite. Le prince de Neufchâtel avait besoin d'officiers d'ordonnance, on lui donna M. de S.....
Nous étions un jour dans je ne sais plus quelle lande parfumée de ma chère Espagne, il était assez tard, M. d'Abrantès allait se coucher, et moi je l'étais déjà, lorsque le colonel Grandsaigne, premier aide-de-camp du duc, frappa à la porte en s'excusant de venir à une telle heure, si toutefois, ajouta-t-il (toujours au travers de la porte) il y a une heure indue à l'armée. Il avait la rage des phrases.
—«À présent de quoi s'agit-il? demanda M. d'Abrantès. Vous pouvez entrer.
—Un officier du prince de Neufchâtel, mon général, qui demande que vous lui fassiez donner des chevaux. Il doit porter au quartier-général des ordres de l'Empereur, et l'alcade prétend qu'il n'a pas de chevaux ni de mulets à lui donner.»
Pendant le discours du colonel, l'officier voyant une femme au lit n'osait avancer et se tenait dans l'ombre... Le duc, très-ennuyé de ces ordres multipliés qui forçaient à imposer les habitants d'un village à donner leurs montures, était toujours fort difficile pour les autoriser; et j'ai vu quelquefois, après s'être informé du cas plus ou moins pressant qui réclamait son intervention, la refuser au moins pour quelques jours.
—«Votre ordre, monsieur, dit-il au jeune officier en tendant la main vers lui sans le regarder.»
L'officier avança timidement, et lui remit son ordre.
—«Ah!... S.....! .... Est-ce que vous êtes parent du grand-maître des cérémonies?
—Je suis son fils, mon général.
Et le duc se retourna vivement vers le jeune homme, mais s'arrêta stupéfait en voyant une figure qu'il ne connaissait pas.
—«Qui donc êtes-vous, monsieur, demanda-t-il d'une voix sévère?...» car sa première pensée fut que l'homme qui était devant lui pouvait être un espion. Elle se traduisit probablement sur sa physionomie si mobile, car le jeune homme devint fort rouge.
—«J'ai eu l'honneur de vous dire, mon général, que le comte de S..... est mon père. Je suis l'aîné de ses fils.
—Ah! s'écria joyeusement le duc, c'est donc vous qui êtes le perdu!... Pardieu! mon cher, soyez le bien retrouvé!... Voyons, que voulez-vous?... des chevaux? Vous en aurez; mais d'abord vous passerez le reste de la nuit ici, attendu qu'il est tout à l'heure minuit, et que, dans la romantique Espagne, les voyages au clair de lune commencent à n'être plus aussi agréables qu'au temps des Fernands et des Abencerrages.»
Quelque délicatesse que l'on mît à ne pas parler à Octave de S..... de son aventureuse absence, cependant, comme ami fort intime de son père, dont souvent il avait même essuyé les larmes, le duc d'Abrantès avait presque le droit de lui en dire quelques mots. M. de Ségur ne fut pas mystérieux et lui raconta comment une raison, qu'il nous cacha par exemple, l'avait déterminé à mener une vie errante:
—«J'avais besoin de voir d'autres lieux, disait-il, de parcourir d'autres contrées!...
Octave de S..... était aimable, avec un autre genre d'esprit que son père et son frère, et, comme eux, par des manières charmantes et gracieuses; je l'ai vu dans le monde pendant le peu de temps qu'il y est demeuré et j'avoue que je n'ai pas compris l'éloignement qu'avait pour lui, disait-on, une personne qui pourtant aurait dû l'apprécier.
Le duc de Bassano aimait beaucoup la famille de M. de Ségur, cette famille même lui avait même de grandes obligations.
Les femmes qui étaient invitées et reçues de préférence chez la duchesse et le duc de Bassano étaient les plus jeunes et les plus jolies de la cour. On pouvait choisir, en effet, parmi elles, car excepté deux ou trois il n'y en avait pas de laides parmi nous. J'excepte la dame d'honneur, madame de Larochefoucauld; mais elle était de bonne foi et savait qu'elle était non-seulement laide mais bossue, et lorsque nous nous trouvions ensemble dans quelque voyage où notre service nous appelait, elle disait souvent en riant, à l'heure de sa toilette:
—«Allons, il faut aller habiller le magot!...»
Mais lorsque, dans un des grands cercles de la cour, l'Impératrice était entourée de ses dames de service, et que parmi elles étaient madame de Bassano, de Canisy, de Rovigo, de Bouillé, madame de Montmorency, dont les traits n'étaient pas ceux d'une jolie femme, mais dont l'admirable et noble tournure était unique parmi ses compagnes; jamais on ne vit plus d'élégance dans la démarche, plus de perfection dans la taille d'une femme: en la voyant marcher, courir ou danser, on ne la voulait pas autrement, ni plus belle ni plus jolie. C'était, en outre, de ces agréments du monde qu'elle possédait parfaitement, une personne remarquable dans son intérieur et même fort originale sur plusieurs points de la vie habituelle. En résumé, c'est une femme bien agréable et charmante, je dis c'est, parce que les personnes comme elles ne changent pas. Madame de Mortemart était une fort bonne et aimable femme, elle était fort bien et presque jolie. J'ai déjà parlé de madame Octave de Ségur; il y avait aussi sa belle-sœur, madame Philippe de Ségur[157]; elle était fort jolie, avait d'admirables yeux noirs, une très-jolie petite taille, dont elle tirait bien parti, et passait enfin avec raison pour une jolie femme. Quant à la duchesse de Montebello, je n'ai pas besoin de rappeler son nom, pour qu'on sache qu'avec la duchesse de Bassano elle était la plus belle parmi ses compagnes.
La maréchale Ney n'avait rien de régulier, mais elle était jolie et surtout elle plaisait. Ses yeux étaient de la plus parfaite beauté, sa physionomie douce et spirituelle, et tous les accessoires si nécessaires à une femme pour qu'elle puisse plaire; tels que de beaux cheveux, de jolies mains et de petits pieds; ces beautés-là donnent tout de suite une sorte d'élégance qui n'est pas celle de tout le monde et qui est un aimant agréable.
Madame Gazani n'était pas dame du palais et ne l'avait jamais été; elle avait pourtant escamoté on sait comment, dans un certain temps, la prérogative de marcher avec les dames du palais; elle était lectrice de l'Impératrice, ce qui, pour le dire en passant, était assez drôle, puisqu'elle était italienne-génoise et que notre Impératrice était souveraine des Français. Mais après tout, madame Gazani était une femme ravissante, et jolie comme on l'est à Gênes, lorsqu'on se mêle de l'être, et voilà le grand secret de sa nomination. Elle était donc parfaitement belle, encore plus engageante et piquante, faite pour la cour sans en avoir pourtant les manières, mais très-disposée à les prendre, ce qu'elle a prouvé; car elle aimait cette vie de la cour, la galanterie, les intrigues. Quant à de l'esprit, elle avait celui du monde, à force d'en être, mais du reste peu, et même pas du tout dans le sens bien prononcé qu'on attache à ce mot. Pendant la durée de sa faveur, elle ne fut hostile à personne, ce dont on lui sut gré; et puis cette faveur passée, elle demeura une des plus belles personnes de la cour et une des plus inoffensives, ce qui n'arrive pas toujours.
J'ai dit qu'il y avait tous les samedis de petits bals chez la duchesse de Bassano, où l'on était moins nombreux que les jours de grande réception. Indépendamment de ces bals, il y avait un grand dîner diplomatique; je l'appelle ainsi parce que chez le ministre des affaires étrangères il y avait nécessairement, en première ligne, les ministres étrangers et tout ce qui tenait au corps diplomatique, présenté par les ambassadeurs. Ce dîner avait lieu dans la grande galerie de l'hôtel de Gallifet où était alors le ministère des affaires étrangères; et il était suivi d'une fête[158] à laquelle était invité autant de monde que pouvait en contenir les vastes appartements du ministère, et dont la duchesse de Bassano faisait les honneurs avec une grâce et une convenance tout à fait remarquables.
Il fallait bien cependant se reposer un peu de cette foule, de ce mouvement, tourbillon dont la tête se fatigue si vite; et les samedis n'étaient pas encore faits pour cela, comme je viens de le dire, puisqu'il y avait encore deux cents personnes d'invitées. La duchesse de Bassano organisa une société habituelle, qui venait chez elle non-seulement les jours de réception, mais tous les autres jours de la semaine. Les femmes les plus assidues chez elle dans son intimité étaient la belle madame de Barral[159], madame d'Audenarde, jeune, jolie et nouvelle mariée, madame de Brehan, madame de Canisy, madame d'Helmstadt, madame Gazani, madame Legéas, sa belle-sœur, élégante et jolie[160], madame de d'Alberg, charmante et aimable femme; madame de Valence, dont l'esprit est si piquant et si vrai, si naturel dans le charme de la causerie et un autre charme qu'on ne peut définir, mais dont on éprouve la puissance et qui retenaient la jeunesse qui déjà s'enfuyait. Les hommes étaient le duc d'Alberg, M. de Sémonville, M. de Valence, M. de Montbreton, M. de Lawoëstine, M. de Flahaut, M. de Narbonne, Lavalette, dont j'ai déjà fait connaître l'aimable caractère et le charmant esprit; M. de Fréville, l'un des hommes les plus spirituels que j'aie rencontrés en ma vie; M. de Celles, dont la causerie rappelle tout ce qu'on nous dit du temps agréable de Louis XV; M. de Chauvelin, dont les preuves étaient faites à cet égard-là, mais qui depuis prouva combien il était à redouter plus sérieusement; M. de Rambuteau[161], M. le comte de Ségur, M. de Turenne, et tous les maris des femmes que j'ai nommées, venaient alternativement passer la soirée chez madame de Bassano; on voit que le noyau autour duquel venait ensuite se grouper progressivement la foule était déjà assez nombreux pour alimenter une causerie journalière; et lorsque le duc de Bassano pouvait quitter un moment ses nombreux travaux pour venir s'y joindre, elle n'en était que plus aimable.
Un soir de ces réunions intimes, plusieurs habitués causaient autour de la cheminée, dans le salon ordinaire de la duchesse de Bassano. C'était en hiver et même en carnaval (le dimanche gras); on était fatigué des bals et des veilles; et c'était un grand hasard que ce soir-là on fût en repos. On causait donc. Je ne sais plus qui se mit à parler de madame de Genlis, qui venait de publier un nouvel ouvrage.
LA DUCHESSE DE BASSANO.
Mon Dieu! croiriez-vous que je ne connais pas madame de Genlis!... Je ne l'ai même jamais aperçue...
MADAME GAZANI.
Ni moi!...
MADAME D'HELMSTADT.
Ni moi!...
MADAME DES BASSAYNS.
Ni moi!..
Et trois ou quatre autres femmes, en même temps:
Ni moi non plus!...
LA DUCHESSE DE BASSANO.
C'est bien étrange, en vérité!... Je ne sais ce que je donnerais pour voir une personne aussi célèbre et en même temps si digne de l'être!...
MADAME DE BARRAL.
Et moi aussi!...
MADAME DES BASSAYNS.
Allons la voir!...
LA DUCHESSE DE BASSANO.
Mais comment faire? quel prétexte prendre?...
Une voix, à l'extrémité du salon:
Aucun. Si vous voulez, je vous y conduirai.
Tout le monde se tourna vers celui qui venait de parler: c'était un grand jeune homme élancé, blond, dont la figure était charmante, ainsi que la tournure: c'était M. de Lawoëstine. En le reconnaissant, tout le monde se mit à rire.
—Vraiment, dit la duchesse de Bassano, voilà un introducteur bien respectable!...
—Pourquoi non? Voulez-vous véritablement voir ma grand'-mère?
LA DUCHESSE DE BASSANO.
Certainement!
Eh bien! je vous y conduirai.
Plusieurs de ces dames à la fois:
Oh! nous aussi, n'est-ce pas?... nous aussi!..
M. DE LAWOESTINE.
Mesdames, vous êtes toutes charmantes, et sans doute fort aimables; mais cependant notre caravane doit être limitée à un certain nombre; car, enfin, je ne puis vous emmener toutes...
MADAME D'HELMSTADT.
Mais moi?...
MADAME DE BARRAL.
Et moi?...
MADAME GAZANI.
Et moi?...
M. DE LAWOESTINE.
Écoutez, madame la duchesse décidera entre vous. Seulement, laissez-moi vous dire que madame de Genlis aime fort tout ce qui est extraordinaire... Il faut donc que cette visite ne ressemble à aucune autre; voilà, je crois, ce que vous devez faire.
Tout le monde se mit autour de lui, et il expliqua un plan qui fut trouvé charmant. On ne voulut pas en remettre l'exécution plus loin que le même soir.
Par une singularité assez remarquable, aucune des femmes qui étaient chez madame de Bassano n'allait au bal; et si les hommes avaient des engagements, ils les sacrifièrent avec joie pour être de la partie. Voilà le nom de ceux qui se trouvaient chez la duchesse: M. de Rambuteau, M. Adolphe de Maussion[162], M. de Montbreton, M. Alexandre de Laborde, M. de Lawoëstine, M. de Grandcourt et peut-être quelques autres hommes dont le nom ne se présente pas à la mémoire. Les femmes étaient: madame Gazani, madame d'Helmstadt, madame des Bassayns, madame de Barral et la maîtresse de la maison. Aussitôt que la chose fut convenue, ces dames, ainsi que les hommes, envoyèrent chercher leurs dominos chez eux. Grandcourt, lui seul, eut l'heureuse pensée, que peut-être même on lui suggéra, de se déguiser, et le costume qu'il choisit fut celui de Brunet, dans les Deux Magots. On envoya aussitôt aux Variétés; Brunet venait précisément de jouer le rôle, et il prêta le costume. Cela seul valait la soirée, de voir Grandcourt en magot. Lorsqu'on fut prêt, toute la troupe monta dans plusieurs fiacres et se rendit rue Sainte-Anne, où demeurait alors madame de Genlis[163]. Il était minuit, et madame de Genlis allait se coucher, lorsqu'elle entendit un fort grand bruit et que tout son appartement fut envahi par une troupe de masques, au milieu de laquelle figurait le charmant magot Grandcourt. Madame de Genlis était déjà déchaussée et coiffée de nuit. Mais, comme l'avait dit son petit-fils, elle aimait ce qui était extraordinaire. L'invasion de sa chambre, au milieu de la nuit, par une troupe de gens qui paraissaient de très-bonne compagnie (ce que son habitude du grand monde lui fit voir en un instant), ne pouvait être qu'un amusement de cette même bonne compagnie à laquelle, malgré sa retraite, elle appartenait toujours. Elle ne voulut donc pas être un empêchement à cette folie de carnaval; elle fut parfaitement aimable; prétendit se croire au bal masqué et causa de la manière la plus piquante et la plus charmante avec toutes ces figures masquées qu'elle ne connaissait pas du tout, non plus qu'elle ne reconnaissait son petit-fils, qui ne s'était pas démasqué pour augmenter le comique de la chose. Cependant, elle ne pouvait se prolonger longtemps; de même que l'imprévu avait tout le mérite de cette aventure, de même aussi il fallait qu'elle fût courte; madame de Genlis le comprit la première:
—En vérité, dit-elle, à la douceur de vos voix, à votre mystérieuse venue, je suis tentée de croire que des anges ont visité ma pauvre demeure: confirmez mon espoir. Laissez-moi voir vos visages.
Après une courte résistance, madame des Bassayns laissa tomber son masque, et madame de Genlis vit, en effet, une charmante figure entourée d'une forêt de boucles blondes et fort convenable au personnage d'ange.
—Et vous? dit madame de Genlis à un petit domino qui était près d'elle, et tirant elle-même les cordons de son masque, elle vit aussitôt une ravissante personne dont bien sûrement Canova eût fait son Hébé, s'il l'eût connue. C'était la fraîcheur, la jeunesse même avec sa peau veloutée et ses dents perlées, ses lèvres de corail, et ses yeux riants et joyeux: c'était madame d'Helmstadt.
—«Ah! s'écria madame de Genlis; j'avais bien pressenti que vous étiez des anges!»
Mais elle fut arrêtée dans le cours de son admiration à la vue des deux personnes qui, se démasquant, vinrent à elle; c'étaient madame de Bassano et madame Gazani!...
On sait comme elles étaient belles!... La tradition de leur beauté franchira le temps, et nos petits-enfants en parleront avec raison comme de celle de madame de Montespan et de madame de Longueville... À l'aspect de ces deux femmes, madame de Genlis demeura stupéfaite; elle avait été curieuse de connaître les visages après avoir entendu les voix, et maintenant elle voulait savoir les noms de ces belles personnes qui venaient ainsi dans sa maison au milieu de la nuit... M. de Lawoëstine ne s'était pas démasqué. Sa vue seule lui aurait nommé les inconnues... Toutefois leur rare beauté, leurs manières, l'élégance de leurs costumes de bal masqué[164], étaient pour madame de Genlis une certitude qu'elle pouvait se hasarder à causer avec elles. Mais il était tard, la duchesse comprit qu'il fallait laisser coucher celle qu'elles étaient venues troubler au moment de son repos...
—«Eh quoi! sans vous connaître! dit madame de Genlis; sans que je puisse savoir quel ange je dois prier?
—Eh bien, reprit la duchesse, promettez de nous recevoir samedi prochain[165], et nous viendrons toutes pour vous remercier de votre aimable accueil...
—Et moi, dit madame de Genlis enchantée, je vous promets que vous aurez une soirée comme depuis longtemps vous n'en avez vu, peut-être; vous aurez de mes proverbes, et Casimir jouera de la harpe avec moi.»
Et toute la troupe prit congé, laissant l'auteur de Mademoiselle de Clermont enchanté de cette aventure. Le samedi suivant la soirée eut lieu en effet et fut charmante comme elle l'avait promis. Le duc de Bassano y accompagna sa femme.
Lorsque M. de Bassano se fut retiré du ministère des affaires étrangères, il n'y eut plus ce mouvement, ce tourbillon de monde autour de sa maison; mais comme on avait compris que la duchesse et lui savaient ce que la vie a de plus doux en France, qui est d'employer ses heures et d'en donner une partie à la communication mutuelle, à la causerie, à cette fréquentation quotidienne qui amène l'intimité et maintient quelquefois des relations qui se fussent rompues autrement tout naturellement et par l'éloignement... C'est ainsi que de saintes amitiés se sont trouvées perdues sans aucune autre raison!... La duchesse était aussi bonne que belle; son esprit aimait tout ce qui tenait au bon goût, à l'extrême élégance; d'une apparence sérieuse, elle avait pourtant une chaleur de cœur, un dévouement d'amitié, qui lui avaient donné de vrais amis. Aussi, lorsqu'elle fut hors de l'hôtel du ministère, son salon ne fut plus un salon officiel, mais on y fut toujours, parce que c'était un salon où l'on trouvait une maîtresse de maison aimable, bonne et belle.
Enfin, vinrent les malheurs de l'Empire et sa chute. La famille de Bassano fut exilée, proscrite!... et pourquoi!...
Mais elle revint!... Ce fut alors que le duc de Bassano occupa son hôtel de la rue Saint-Lazare[166]. Il y passait les hivers; et l'été, il allait dans sa terre de Beaujeu, en Franche-Comté. Cette époque est celle où, véritablement, on put juger de la manière dont la duchesse et lui tenaient leur maison. Elle était bien toujours celle d'un grand personnage, mais d'un particulier ne souffrant jamais qu'on s'occupât de politique, à laquelle il était devenu étranger; le duc provoquait alors lui-même une causerie dont le charme avec lequel il conte, et la vérité de ses souvenirs en doublait le prix. Étienne, Arnaud, Denon, Gérard, Gros, tous les littérateurs et les artistes remarquables continuèrent à aller dans une maison où ils trouvaient tout ce qui pouvait les attirer, et surtout bonne mine d'hôte.
Cependant le temps s'écoulait. Autour de la duchesse de Bassano s'élevait une famille nombreuse, dont la beauté aurait rappelé la sienne, si cette beauté eût éprouvé la moindre altération; mais bien loin de là, elle était toujours une des femmes les plus remarquables lorsqu'elle paraissait dans une fête. C'est ici où je dois faire connaître la duchesse de Bassano sous le rapport étranger à l'agrément d'une femme du monde.
Puisque j'ai parlé de sa jeune famille, je dois dire en même temps combien elle était bonne mère, combien elle était femme d'intérieur, après avoir été la plus élégante, la plus brillante d'une grande fête. S'occupant de ses enfants, qui l'adoraient, elle était pour eux une amie autant qu'une mère, et un regard désapprobateur était souvent une punition plus sévère pour ses fils, que toutes celles de leur gouverneur. Elle avait deux garçons et trois filles.
Rien n'était plus charmant que de voir cette mère, jeune encore[167], non-seulement par l'âge, mais par sa figure, toujours au même point de fraîcheur et d'éclat, entourée de ses enfants!...
Tous se groupaient autour d'elle et formaient un ravissant tableau. Bientôt le temps développa la beauté de Claire de Bassano; elle devint l'ornement des bals et des fêtes, ainsi que sa sœur Louise. Fière de ses filles, la duchesse n'allait plus dans le monde que pour jouir du triomphe qu'elles y trouvaient, tandis qu'elle-même était encore radieuse de beauté. Cette époque est celle où sa maison fut vraiment charmante. Elle recevait beaucoup, donnait des fêtes admirablement ordonnées, auxquelles on se faisait inviter quinze jours d'avance... Elle en faisait les honneurs, aidée de son mari et de ses quatre beaux enfants, et chacun sortait de ce palais de fées, attaché par la politesse courtoise du duc de Bassano et son esprit remarquable, par le charme des manières de la duchesse, et par cet ensemble enfin qu'on ne pouvait s'expliquer, mais qui faisait désirer d'y retourner, d'abord pour revoir cette maison et ce qu'elle renfermait d'attrayant dans ses habitants, et bientôt pour être leur ami à tous.
C'est au milieu de ces joies que le malheur se ressouvint de cette famille.
La duchesse devait conduire ses filles à un bal chez M. Perrégaux; elles se faisaient d'avance une joie de cette fête. Elles avaient été au bal, la veille, chez M. Hoppe, où la duchesse de Bassano avait été remarquée à côté des femmes jeunes et belles, et même entre ses deux filles. Coiffée avec des camélias[168] naturels qui faisaient, par leur couleur blanche et rouge, ressortir l'ébène de ses cheveux; elle était charmante... Le jour du bal de M. Perrégaux, les jeunes personnes s'occupèrent de leur toilette avec une telle joie de jeunes filles, que leur mère n'osa pas leur dire qu'elle avait une de ces affreuses douleurs de tête, qui, depuis quelque temps la faisaient beaucoup souffrir. Elle le dit seulement à la baronne Lallemand, qui l'engagea à ne pas insister. Elle voulait conduire ses filles au bal!... Mais la douleur devint intolérable; elle dut rester...
La maladie fut courte! La duchesse se coucha le même soir, c'était un lundi... Le mercredi elle n'existait plus!... Et au moment où elle quitta la vie et ce monde où elle avait été si aimée, si admirée, elle était toujours radieuse de beauté!... elle semblait dormir!...
Horace Vernet, l'un des intimes de la maison, eut le pénible courage de faire son portrait après sa mort!... Elle avait à peine quarante ans[169]!
Elle mourut avant que les camélias qui avaient été dans ses cheveux au bal de M. Hoppe fussent fanés!
FIN DU TOME CINQUIÈME.